19/01/2013 (Brève 094) Extrait d’aujourd’hui l’Afrique / n°126 / décembre 2012, un article signé par Pierre Sidy qui nous a été signalé par un lecteur

Djibouti, de nouveau dans la tourmente !
La fuite en avant jusqu’à quand ?

La situation actuelle peut se résumer en trois constats :

  • l’explosion stratégique du site de Djibouti ;
  • la corruption endémique des dirigeants ;
  • la faillite politique du régime.

Renforcement du rôle stratégique du site de Djibouti

Ce « confetti d’empire » est devenu un des sites stratégiques les plus recherchés du globe, qualifié de porte-avions occidental
par un des leaders de l’opposition. En effet, plusieurs puissances qui comptent aujourd’hui’hui dans le monde se bousculent pour y installer des équipements militaires et des soldats, sous prétexte de lutter contre la piraterie en Mer Rouge et dans l’Océan indien et contre le terrorisme. Djibouti, se trouve à proximité d’une route maritime très fréquentée par laquelle transitent chaque année 20 000 navires.La présence française est de loin la plus ancienne : elle a certes réduit son effectif, mais dispose encore de 2 100 soldats.

Un nouveau traité a été signé entre la France et Djibouti le 21 décembre 2011 qui remplace l’accord de défense conclu lors de l’indépendance de Djibouti en 1977.Malgré la proclamation selon laquelle il s’agit d’une nouvelle
génération d’accords fondés sur la transparence et la réciprocité, il n’en reste pas moins ambiguë dans la mesure où ce traité comporte une clause de sécurité qui confirme’engagement de la France à contribuer à la défense de l’intégrité territoriale de Djibouti.

Les Etats-Unis y ont installé depuis 2002 une base forte de 2 000 hommes.

La CIA l’utiliserait pour lancer des drones contre des responsables islamistes dans la région,notamment en Somalie et au Yémen. Même le Japon, pour sa première « sortie » à l’étranger depuis 1945 a ouvert dans ce petit État une base militaire. La raison est toute simple :les neuf-dixièmes des exportations japonaises passent au large de ces côtes et plusieurs navires nippons ont subi des attaques de pirates.

La dernière demande d’installation proviendrait des Russes. En contrepartie, Djibouti, ou tout au moins ses dirigeants bénéficient d’une rente dite « stratégique » de 100 millions d’euros.

Ascension vertigineuse de la corruption

Si les États occidentaux apprécient la valeur stratégique de Djibouti, les organisations internationales à vocation économique et financière, d’habitude au ton diplomatique, commencent à perdre patience face à la gabegie et à la corruption à ciel ouvert des dirigeants de ce pays.

La Banque africaine de développement (BAD) a tiré la sonnette d’alarme en stigmatisant la gestion plus que défectueuse des dirigeants djiboutiens.

La BAD, qui est un des principaux bailleurs de fonds de ce pays, a pointé plusieurs faiblesses de ce régime :

  1. l’indigence de l’État en termes institutionnels et de ressources humaines, avec comme conséquences l’inanité des interventions publiques contre la pauvreté malgré des sommes importantes englouties dans les secteurs sociaux (le« caractère massif et structurel de la pauvreté à Djibouti »touche jusqu’à 80% de la population) ;
  2. la concentration du pouvoir exécutif et le manque d’indépendance
    du pouvoir judiciaire par rapport à l’exécutif qui permet le contrôle sur toutes les opérations économiques dans l’opacité la plus totale, y compris dans la passation de nombreux marchés publics, et qui profite exclusivement aux proches du régime comme Indépendant Construction Company (ICC) appartenant au couple présidentiel.

Le Fonds Monétaire International (FMI) a, de son côté, critiqué sans détours le mauvais management des services,par un compte rendu de la mission à Djibouti du 10 au24 octobre 2011. Il a surtout dénoncé la confection de faux rapports du ministre des Finances et a mis en cause l’achat de l’avion présidentiel enregistré comme appareil d’Entamais comptabilisé nulle part.

Plus grave est le niveau de détournement révélé par l’audit
implacable du Fonds mondial contre le sida qui fait apparaître
le régime de Djibouti pour ce qu’il est réellement,c’est-à-dire de la mafia. Selon la Lettre de l’océan Indien du21 novembre 2012 (1) le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, qui a mis en ligne l’audit
interne, a révélé un trou de 8,6 millions de dollars sur lesdons alloués à Djibouti.

À ce jour, le gouvernement djiboutien n’a remboursé que 475 094 US Dollars ; le Fonds mondial lui réclame la différence et le jugement des parties ayant participé à ces malversations. Il est clair que les responsables de ces détournements ne seront pas inquiétés dans la mesure où le chef de l’État semble être le donneur d’ordre.

Il a en effet nommé comme ministre de la Santé son protégé Abdallah Abdillajhi Miguil (connu pour avoir détourné l’argent du HCR, Haut-commissariat aux réfugiés) en 2005,peu après le déblocage des premiers dons du Fonds mondial.

Le nouveau ministre a révoqué dès sa prise de fonction trois directeurs susceptibles de lui rendre plus difficile sa mission de razzia. Il aurait même menacé le chef de l’État de révéler tout si jamais il est inquiété, ce qui lui a permis de bénéficier d’une retraite sécurisée comme ambassadeur à Pékin.

Il y a comme une soif inextinguible de ces dirigeants et,dès qu’il s’agit d’amasser l’argent, rien ne semble les arrêter.

Plusieurs sources accréditent l’idée selon laquelle, le président
Ismaël Omar Guelleh (IOG) aurait déclenché la guerre en 2008 contre l’Erythrée, uniquement pour percevoir
la somme de 40 millions de dollars d’un pays du Golfe, n’hésitant pas à sacrifier 145 soldats, dont un colonel.

C’est encore cette propension qui explique que les commerçants de la place subissent des guérillas ininterrompues de l’entourage du président : certains ont préféré partir, comme l’homme d’affaire Abdourahman Boreh en 2008, qui fut spolié de tous ses biens, sous prétexte qu’il avait des ambitions politiques.

La faillite politique du régime

Le pouvoir a mal à son parti unique et à sa coalition.

Allez savoir pourquoi le chef de l’État a demandé un audit de son propre parti ?

Un rapport d’évaluation dressé par un comité interne et rendu le 11 juillet 2012 est accablant pour le Rassemblement Populaire pour le Progrès (RPP) qui dirige le pays depuis 1979. Ce parti unique de fait est comparé à une coquille vide, ses locaux entièrement délabrés et la plupart des annexes fermées aux activités.

Ses organes sont qualifiés de « structures fantômes »et le rapport conclut qu’il s’agit d’une panne sèche qui affecte tout l’appareil politique. Faut-il cependant s’en étonner lorsque l’on sait que l’actuel président a méthodiquement démantelé les structures du parti, en privilégiant l’émergence des petites associations qu’il contrôle étroitement avec le soutien de son épouse Kadra Mahmoud.

C’est ainsi qu’il a éliminé progressivement les dirigeants les plus en vue du parti, comme l’ancien secrétaire général Mohamed Ali Sahel. Il a appliqué une méthode encore plus radicale à l’égard de ses partenaires de la coalition.

Les dissidents du FRUD qui est le parti le plus important de ses alliés, a été complètement laminé et marginalisé. Ses dirigeants Ali Daoud et Ougouré Kiflé ont été débarqués d’une manière cavalière,ils ont appris leur éviction du gouvernement par les médias.

À croire qu’IOG a la rancune tenace.

C’est dans ce contexte que les Djiboutiens vont aborder les élections législatives fin février 2013. Pour parachever le vernis démocratique, le gouvernement djiboutien a approuvé le 20 novembre dernier le remplacement du scrutin de liste majoritaire par un scrutin de liste mixte à un tour avec une représentation proportionnelle à hauteur de 20% pour les prochaines élections législatives.

L’opposition estime qu’il s’agit de la poudre aux yeux et exige une commission
nationale électorale indépendante et des refontes des listes électorales. Une partie de l’opposition est tentée par la participation au scrutin législatif.

Mais les listes électorales sont un véritable casse-tête pour les opposants. Elles ont été manipulées d’une manière très grossière depuis 1977 :

  1. Dès les années 80, plus de la moitié des électeurs d’Obock et de Tadjourah ont été purement et simplement radiés et on a refusé d’inscrire la majorité d’électeurs d’Arhiba ;
  2. L’électorat de la capitale a subi plusieurs modifications : le premier maire de Djibouti, Idriss Doudoub, a été révoqué en 1981 parce qu’il s’est refusé à tripatouiller les listes en faveur des Mamassans (sous-clan de l’ancien et de l’actuel président). En 2005 et 2011, plusieurs
    milliers de cartes électorales ont été distribuées
    aux Issak à Hargeissa et aux alentours. Depuis un an, des milliers de réfugiés somaliens hawiyé ont été inscrits sur les liste s élect orales à Ali On, village situé à cinq km de la frontière avec le Somaliland. Dernier avatar
    de cette manipulation, la mairie et la préfecture
    de Djibouti, le 30 août 2012, ont été brûlées avec les listes électorales.

La faillite politique actée par les caciques mêmes du parti unique, se double des dégradations économiques et sociales causées, selon le FMI, par la mauvaise gestion. La situation est encore plus dramatique pour les quelques 250 000 personnes
menacées par la famine, exclues des rentes dites « stratégiques ».

Cette crise interne se déroule au plus mauvais moment pour Guelleh qui est affaibli sur le plan extérieur par trois événements importants :

  1. le décès, le 21 août 2012, du premier ministre éthiopienMeles Zenawi, allié de taille sur lequel il pouvait compter en toute circonstance ;
  2. l’échec, à l’élection présidentielle de la Somalie en septembre, du président sortant Sharif Sheikh Ahmed qu’il a soutenu jusqu’au bout ;
  3. le changement de président et de majorité en France avec lesquels il n’est pas aussi à l’aise qu’avec Sarkozy.

La balle est dans le camp de l’opposition qui a du mal à la saisir à cause de ses divisions souvent basées sur des querelles
de personnes. Certains fondent l’espoir que les nouvelles
actions militaires du FRUD, qui ont créé la panique au sein de l’armée au Nord (2), et dont la plus spectaculaire a été l’attaque contre la résidence du président de la République au Day le 9 novembre, vont créer les conditions pour un large rassemblement des forces de l’opposition et pour une alternance crédible.

(1)
La Lettre de l’Océan Indien :
http://www.LaLettredelOceanIndien.fr

(2)
Al Wihda : http://www.alwihdainfo.com/Djbouti-Le-FRUD-cree-lapanique- au-sein-de-l-armee-au-Nord_a5997.html

29/10/07 (B419) Aujourd’hui l’Afrique / Diibouti : Approche d’un crime politique

(Article publié dans la Revue « Aujourd’hui l’Afrique » N° 103 de mars 2007 – Revue de l’AFASPA – Avec l’aimable autorisation de la rédaction)

AVERTISSEMENT : le texte a été numérisé avec un logiciel de reconnaissance de caractères (OCR). Il est possible que des coquilles apparaissent et nous prions les lecteurs de nous excuser.

Jean Chatain

« Un juge assassiné », ouvrage consacré par son épouse à Bernard Borrel, assassiné à Djibouti en octobre 1995, confirme les réseaux de complicité tissés entre Paris et Ismaèl Omar Guelleh. Près de douze ans après le meurtre, la vérité demeure en attente.

Ce livre (1) rédigé avec le concours de Bernard Nicolas, journaliste à Canal +, raconte une interminable et toujours inachevée quête de la vérité.

Celle menée par Elisaheth Borrel, épouse du juge Bernard Borrel,dont le corps calciné avait été découvert, le 19 octobre 1995, dans un lieu désertique et rocailleux à 80 kilomètres de Djihouti. Le magistrat coopérait depuis un an au ministère de la Justice de Djibouti.

Avant même que le corps ne soit enlevé, l’ambassade de France diffuse un communiqué catégorique « Bernard Borrel s’est donné la mort ». Une thèse commune aux autorités des deux pays, qui perdurera jusqu’en 2002. Elle est assénée sans le moindre ménagement à Elisabeth Borrel par le consul Philippe Guérin se présentant à son domicile « Votre mari est mort, il s’est immolé par le feu au Goubet »…

Dans les heures suivantes, un autre visiteur, Jean-Claude Sapkas, conseiller juridique français auprès de la présidence de Djibouti, vient présenter ses condoléances, assorties d’une demande insolite celle de chercher un document que Bernard aurait pu avoir et qui pouffait « être compromettant » pour certains Français de Djibouti.

Un papier qui pourrait mettre notamment en danger » le capitaine Luc Auffret, chef de la prévôté (la gendarmerie française à Djibouti), ajoute-t-il comme seule précision.

Les recherches faites ne donnent rien.

Quelques jours plus tard, la famille regagne Toulouse, où Elisabeth. elle-même juge, était en poste auge des tutelles) avant son expatriation. Le corps est rapatrié deux semaines après et enterré le 4 novembre. Elisabeth Borrel sort progressivement de son hébétude et commence à poser des questions. Les réponses font sursauter la magistrate le corps de son mari n’était que partiellement calciné (on lui avait assuré le contraire pour la dissuader de le voir), pas d’autopsie, un ‘blanc’ accompagnait son mari hors de la ville de Djibouti le soir du 18 octobre 1995…

Commence alors son parcours du combattant.

Décembre 1995, ouverture d’une information judiciaire au tribunal de grande instance de Toulouse… Février 1996, une première autopsie est enfin ordonnée, dont les résultats ne seront communiqués que de longs mois plus tard…

Novembre 1997, l’enquête est dépaysée à Paris et confiée aux deux juges Marie-Paul Moracchini et Roger Le Loire, lequel avait lui-même été en poste à Djibouti…

Avril 2000, un rapport d’experts reprend la thèse du suicide…

Juin 2000, les juges Moracchini et Le Loire sont dessaisis. L’affaire est confiée aux juges Jean- Baptiste Parlos, puis Sophie Clément…

31 octobre 2002, une nouvelle expertise conclut à l’assassinat et révèle que le médecin-chef du centre hospitalier des armées (françaises) ayant examiné le corps sept ans plus tôt s’était montré pour le moins incompétent (un enfoncement du crâne et une fracture du bras auraient échappé à son observation ; ajoutons que les radios alors faites avaient été déclarées perdues sitôt qu’une demande de consultation était parvenue à Djibouti 1)…

Novembre 2003, la juge Clément demande la déclassification de documents estampillés « secret défense ». La réponse de Michèle Alliot-Marie mettra des mois à se faire connaître, et,

en mars 2004, ne concernera qu’un nombre dérisoire (une vingtaine) des pièces en question un geste qui ne dissipe guère, donc, la loi du silence manifestement en vigueur…

Octobre 2005, dixième anniversaire, une cinquantaine de personnalités (2) signent un « appel pour la vérité sur l’assassinat du juge Borrel >. Dans une conférence de presse, Elisabeth Borrel dénonce les rumeurs mises en circulation pour détruire l’image de son époux (accusation de pédophilie) ou elle- même (hystérie), ajoutant dans son livre qu’elle avait mis du temps à comprendre « que les autorités de mon propre pays étaient derrière ce maquillage, cette mise en scène et cette version ignoble dit suicide. On n’a jamais eu de preuves du suicide mais, quand on a eu la preuve de l’assassinat, les obstructions n’ont pas cessé »…

Entre temps, plusieurs coups de théâtre.

Lieutenant de la garde présidentielle au moment des faits, Mohamed Saleh Aloumekhani a, en novembre 1999 fui Djibouti pour Bruxelles, et, là, il parle « Le 19 octobre 1995, je suis de service. Il était un peu moins de 14 heures et je me trouve dans les jardins du palais en compagnie d’Ismaèl Omar Guelleh (pas encore chef de l’Etat, mais, à l’époque, chef de cabinet de son prédécesseur Gouled Aptidon, ndlr)…

Je vois arriver deux voitures, des 4X4. Cinq personnes en sortent. Je les connais toutes » (Hassan Saïd, chef des services secrets, le colonel Mahdi, chef de corps de la gendarmerie, « un Français » dont il ne donne pas l’identité et « deux types condamnés pour terrorisme et qui auraient dû être en prison », ndlr). Ils rejoignent Guelleh et l’un d’eux lui confie en langue somalie « Le juge fouineur est mort, et ii n’y à plus de traces ». Guelleh aurait alors demandé s’il était sûr que toutes les indices avaient bien été effacés, « les autres l’ont rassuré et ils ne sont pas restés très longtemps ».

Une pluie de démentis indignés tombe de Djibouti.

Dont celui d’Ali Abdilahi Iftin, chef de la garde présidentielle. Ce dernier prendra lui aussi la fuite un peu plus tard pour se réfugier en Ethiopie. De là, il reconnaît avoir rédigé sa lettre « sous la contrainte », précisant que les termes lui avaient été dictés par Hassan Saïd. Il aurait obéi pour protéger sa vie et celle de sa famille…

Des preuves matérielles s’accumulent également.

Une nouvelle expertise révèle que deux liquides inflammables différents ont été utilisés pour brûler le corps de Bernard Borrel. Et, en mai 2006, une recherche réalisée sur le short de ce dernier (retrouvé près de sa voiture) que deux ADN distincts ont été trouvés en plus de celui de la victime. Conclusion de l’expert ces traces ont été laissées par les hommes qui ont porté le corps, avant de le déshabiller et de le précipiter dans les rochers…

Nombre d’autres faits seraient à citer, qui font la trame du livre d’Elisabeth Borrel auquel nous renvoyons le lecteur. Une certitude s’en dégage, celle de la collusion flagrante des autorités djiboutienne et française pour entraver toute recherche de la vérité. Et une interrogation toujours sans réponse aujourd’hui : pourquoi un tel entêtement dans le refus de répondre et le mensonge pur et simple ? Plusieurs hypothèses sont évoquées.

La plus fréquemment retenue est que Bernard Borrel, de par ses charges, aurait recueilli des informations gênantes pour l’actuel président Guelleh sur l’attentat commis en septembre 1990 au Café de Paris (un mort et onze blessés), lieu traditionnel de rendez-vous de la diaspora française. Attentat qui avait servi de coup d’envoi et de prétexte à de véritables rafles décimant l’opposition politique. Il est aussi question de trafics d’armes, dont Djibouti est une plaque tournante. Elisaheth Borrel évoque un autre trafic, celui de l’uranium, qui impliquerait des lobbies africains et des sociétés européennes. Rien n’interdit de penser que ces motifs ne se contredisent pas mais ont pu au contraire s’additionner.

Première base militaire française en Afrique et disposant d’un emplacement géostratégique précieux, Djibouti constitue un enjeu essentiel pour l’Elysée comme pour les ministères de la Défense et des Affaires étrangères. Ismaél Omar Guelleh sait le rappeler brutalement qualifiant le meurtre « d’affaire franco-française », il multipliait, début 2005, en pleine campagne présidentielle, les gestes de courroux (menace d’expulsion de coopérants français, interdiction des émissions de RFI) et jonglait plus qu’allusivement avec l’idée d’un renversement d’alliance au détriment de Paris et au profit de Washington (au nom de la lutte contre le terrorisme, une base US voisine désormais celles, plus anciennes, de l’armée française).

Jacques Chirac a bien saisi le message, qui, le 17 mai 2005, déroulait le tapis rouge élyséen au profit de son homologue djiboutien réélu dans des conditions que, seuls les dirigeants français n’ont pas jugé scandaleuses. Il est vrai que Guelleh avait franchi un nouveau pas, accomplissant sa première visite officielle à Washington avant d’effectuer le traditionnel voyage post-électoral dans l’ancienne métropole coloniale.

En fermant le livre d’Elisabeth Borrel, une question vient à l’esprit que serait-il advenu si l’épouse du « juge fouineur », même dotée d’une égale pugnacité, n’avait pas été elle aussi magistrat 7 Repérer les pièges et les sauter les uns après les autres suppose une familiarité et une maîtrise des procédures que seule l’expérience professionnelle permet d’acquérir. Sans doute est-ce cela qui a permis le grain de sable dans le mécanisme prévu pour occulter un crime d’Etat. Sans garantie de jamais accéder à la vérité.

(Novembre 2006)

(1) Elisabeth Borrel « Un juge assassiné ». 380 pages. Prix 21 euros. Flammarion, octobre 2006.

(2) Liste très diverse, puisque allant du juge espagnol Balthazar Garzon à Marie-George Buffet, la sénatrice Nicole Borvo (PCF) le député Arnaud Montebourg (PS), l’ex-ministre Corinne Lepage (UDF), la sénatrice Dominique Voynet (Verts) ou le cinéaste Claude Chabrol.

29/10/07 (B419) Aujourd’hui l’Afrique / Diibouti : Entre importance stratégique et chaos politique

(Article publié dans la Revue « Aujourd’hui l’Afrique » N° 103 de mars 2007 – Revue de l’AFASPA – Avec l’aimable autorisation de la rédaction)

AVERTISSEMENT : le texte a été numérisé avec un logiciel de reconnaissance de caractères (OCR). Il est possible que des coquilles apparaissent et nous prions les lecteurs de nous excuser.

Ah Ibn Yussuf

La France maintient une présence militaire forte de 3000 soldats à Djibouti, tandis que les Etats-Unis renforcent leurs effectifs (2000 militaires) et étendent leur emprise toujours dans le cadre de la lutte antiterroriste. Les Etats-Unis mènent une lutte sourde pour grignoter les positions françaises, tout en utilisant les connaissances du terrain des Français.

Le Chef de l’Etat djiboutien, et dans une moindre mesure ses proches parents ont jusqu’à présent plutôt bien profité de la concurrence entre Américains et Français qui a permis d’augmenter leur manne financière. Les Français ont porté leur aide directe — une sorte de location pour la base militaire — à 30 millions d’Euros, à la hauteur de la contribution américaine, diminuant par la même occasion l’aide à l’éducation et à la santé. Pour éviter toute mauvaise surprise, le Président djiboutien a même installé les caisses du Trésor Public dans son palais de Haramous.

Malgré la concurrence des Etats-Unis, l’influence française reste prépondérante à Djibouti et le Président Chirac le principal soutien du dictateur Guelleh.

Djibouti reste à cet égard un révélateur de la politique africaine de la France qui consiste à porter à bout dcs bras des despotes corrompus (Deby, Eyedema fils, Biya etc…)

La présence de ces bases militaires ont des conséquences néfastes, elle consolide un pouvoir familial mafieux, verrouille la vie politique et aggrave ses tendances répressives sans pourtant enrayer la dérive chaotique du pays.

Le site de Djibouti conserve aussi une importance régionale du fait qu’il reste le principal débouché maritime de l’Ethiopie à cause de la guerre avec l’Erythrée. Mais les implications d’lsmael Omar Guelleh dans certains conflits de la Corne d’Afrique, notamment ses rapprochements avec l’Erytbrée risquent d’avoir des conséquences pour ce petit pays

La visite du Ministre de la Défense djiboutienne à Asmara fin Août 2006 précédée par celle de son homologue érythréen à Djibouti a illustré les nouveaux liens entre les deux pays irritant au plus haut point les autorités éthiopiennes. Ces dernières ont découvert avec stupéfaction le passage sur le sol djiboutien des combattants Oromos et d’Ogaden entraînés en Erythrée et en partance vers l’Ethiopie. Sans oublier le danger des interférences tout azimut de la petite Djibouti dans l’imbroglio somalien ; Guelleh semble avoir mis le pied plus loin que son tapis comme disent les Iraniens.

Un rapport des Nations Unies sur les violations de l’Embargo sur les armes à destination de la Somalie, de mi novembre 2006, pointe du doigt la République de Djibouti comme faisant partie des pays qui alimentent en armes l’Union des Tribunaux Islamiques en guerre contre le Gouvernement Fédéral de Transition, présidé par Abdillahi Youssouf. Compte tenu de la dépendance étroite de Guelleh à l’égard des Etats-Unis, il s’agit probablement d’une division de travail permettant d’armer les deux parties somaliennes procédant d’une stratégie de tension et de chaos qui semble arranger un certain nombre de pays.

L’intervention de l’armée éthiopienne fin décembre 2006 en soutien au Gouvernement de Transition, tout en étant un succès important dans la mesure où les troupes des Tribunaux Islamiques soutenues par les Erythréens semblent disloquées, est loin d’apporter une solution au calvaire de la population somalienne. Elle risque même d’alimenter l’anarchie dans ce pays et d’exacerber les tensions régionales.

Refus du changement et radicalisation du régime

Le régime se radicalise, alors même qu’il adopte un multipartisme en 2002. Ce vernis de façade démocratique s’est fissuré dès janvier 2003 lors des premières élections pluripartites qui furent massivement fraudées par le parti au pouvoir (UMP Union pour la Majorité Présidentielle) s’adjugeant tous les sièges du parlement.

Au scrutin Présidentiel d’Avril 2005, lsmael Omar Guelleh (président sortant) s’est trouvé seul candidat parce que boycotté par l’ensemble de l’opposition (partis légalisés et le Front pour la Restauration de l’Unité et la Démocratie FRUD). Ce qui ne l’a pas empêché de revendiquer 85% de score.

Les élections régionales de Mars 2006, toujours boudées par les forces de l’opposition ont fini par discréditer complètement le scrutin à Djibouti parce que le parti du Président n’a pas hésité à frauder ses propres alliés.

Monsieur Toulabor chercheur à l’IEP de Bordcaux estimait « qu’on pcut démocratiser un Etat autoritaire mais démocratiser une hande.. relève de l’inconscience et de la gageure (…) ».

Comme pour faire écho à cette thèse, l’ancien Chef de Sécurité refusant tout changement a même accentué la répression surtout depuis son deuxième mandat, renouant avec ses vieux démons.

Répresson du mouvement syndical en plein essor

Depuis Septembre_ 2005, le mouvement syndical a pris une ampleur importante qu’il n’a pas connue depuis la grève de 1995.

Cette dernière grève générale a été déclenchée à l’époque par les deux syndicats les plus importants I’UGTD (Union généralc dcs travailleurs djiboutiens) et l’UDT (Union djiboutienne du travail) réunis en intersyndicale contre les mcsures de réduction de 20% des revenus des travailleurs. Tous les dirigeants de l’intersyndicale UGTD/UDT ont été licenciés. Ces syndicats décapités, le régime a suscité quelqucs syndicats maisons qui n’ont pas fait long feu.

Malgré les recommandations de l’OIT et du BIT, le pouvoir a refusé de réintégrer les syndicalistes licenciés. C’est dans ce contexte, que les travailleurs du Port de Djibouti organisés au sein du syndicat des travailleurs du port (STP) membre de l’UDT, ont déclenché une grève générale du 14 au 17 Septembre 2005 contre les mauvaiscs conditions de travail et les licenciements abusifs. La répression a été dure 200 arrestations et licenciement dc 34 syndicalistes. Cela n’a pas dissuadé deux syndicats de transport (Minibus et Bus) de déclencher, à leur tour un mouvement de grève le 22 octobre 2005 pour protester contre les hausses importantes du prix des carburants, paralysant pendant deux semaines la capitale. Les forces de l’ordre ont tiré sur les manifestants faisant 1 mort et plusieurs dizaines de blessés.

Surpris par l’ampleur et l’unité du mouvement syndical, le pouvoir tente de le désorganiser, en arrêtant quatre dirigeants syndicaux de l’UDT (Union Djiboutienne de Travail) dont le secrétaire général monsieur Adan Mohamed Abdo et en les inculpant d’intelligence avec une puissance é±rangère en Mars 2006.

Libérés suite à des pressions internationales après deux mois de détention, ils restent inculpés sans possibilité de voyager.

A la rentrée scolaire de 2006, ce sont les lycéens et les étudiants qui ont déclenché un mouvement de grève pour protester contre la fenneture de certaines sections et contre les hausses des prix d’inscription aux tollèges, aux lycées et au pôle universitaire (beaucoup d’élèves ont d’ailleurs abandonné l’école faute de moyens).

D’importantes manifestations se sont déroulées le 21 Septembre 2006 dans le centre ville de Djibouti. La Police et la Garde Républicaine ont réagi violemment brutalisant et blessant plusieurs manifestants, et en arrêtant 300 d’entre eux qui resteront en détention 21 jours au centre de Nagade (situé à 10 km de Djibouti).

Massacre des civils, ratissage militaires et blocus de la région nord

Les forces de l’ordre ont visé une nouvelle fois le quartier pauvre de la capitale, habitée essentiellement par les Mars la cité Arhiba tuant 8 personnes et blessant 25 autres le 30 novembre 2005. Il ne s’agit pas de bavure policière c’est le ministre de l’intérieur, monsieur Yaeine Elmy Bouh proche du Président de la République qui en aurait donné l’ordre.

Le 12 Mai 2006, le Chef de l’Etat envoie 2000 soldats commandés par le Colonel Abdo Abdi Dembil, chef de la Garde Républicaine pour ratisser les districts d’Obock et de Tadjourah. Une population déjà affectée par des années de guerre et de sècheresse a été durement réprimée

Selon l’Humanité du 1er Juin 2006, l’objectif affiché est l’éradication de la tendance du FRUD qui avait refusé de prendre pour argent comptant le « traité de paix du 12 Mai2001 ».

Blocus alimentaire et sanitaire a été instauré dans les régions Nord, des dizaines d’arrestations, plusieurs personnes furent torturées, accusées de soutenir le FRUD.

Situation de « Ni paix, ni guerre » risque d’explosion

Cette escalade de la répression se déroule dans un contexte d’impasse politique et de risque d’explosion. Il est symptomatique que le pouvoir inaugure le 5ème anniversaire du Traité de Paix du 12 Mai 2001 par un vaste ratissage des districts du Nord.

Ce traité sensé mettre un terme •à un conflit qui dure depuis 1991 malgré son caractère partiel est devenu caduc par le refus du pouvoir djiboutien d’appliquer ses clauses, en dépit de l’engagement solennel pris par le président djiboutien devant le peuple et la communauté internationale de respecter ce traité. Le régime a même refusé d’appliquer le volet de reconstructions et de réhabilitations de zones détruites lors du conflit que l’union Européenne était prête à financer.

La dénonciation de cet accord (déjà rejeté par une partie de FRUD à cause de son contenu mutilé) le 15 Septembre 2005 par l’autre partie signataire ( ARD Alliance des Républicains pour le Développement), n’est pas sans conséquence sur la paix précaire qui prévaut à Djibouti.

Le risque d’un nouveau conflit n’est pas loin. D’autant plus que cette situation a incité plusieurs dizaines de jeunes (y compris des militaires) à rejoindre le FRUD qui maintient des combattants au Nord et au Sud Ouest du pays.

La tenue d’un important séminaire du FRUD à la mi- septembre 2005 (regroupant des combattants, des cadres et des dirigeants) dans le Nord de Djibouti appelant au rassemblement des forces défnocratiques et à l’intensification des luttes multiformes contre la dictature de Gnelleh constitue à la fois un encouragement aux forces de l’opposition et un défi pour le pouvoir

Ce dernier, ne cesse de son côté d’obliger les militaires à mener des expéditions surtout dans les régions Nord pour empêcher la réorganisation et le renforcement du FRUD. Quelques accrochages dont certains meurtriers ont eu lieu entre les combattants de cette organisation et les soldats réguliers depuis ces deux dernières années.

Les civils restent les principales victimes de cet environnement dangereux.

Des centaines de personnes fuyant les persécutions des soldats gouvernementaux ont rejoint entre 2005 et 2006 les milliers de réfugiés déjà installés enflthiopie et qui se trouvent dans des conditions très difficiles, toujours en quête du statut de réfugié.
Les effets de cette crise se font sentir sur la situation sanitaire des habitants du Nord et du Sud Ouest où les ONG sont interdites d’accès. Une épidémie de choléra a fait en quelques jours une vingtaine de victimes à Yoboki et à Hanlé (district de Dikhil) au début Janvier 2007.

Tentative de rassembernent de ‘opposition

Face à cette situation explosive, une partie de l’opposition légalisée privée de moyens d’action, des représentants de l’organisation politico-militaire cible de tous les ratissages et des associations de la diaspora djiboutienne de plus en plus nombreuse et active se sont réunis à Paris le 22 Juillet 2006. Quelques dirigeants de l’opposition ont renoncé aux derniers moments à participer à la conférence, par crainte de la répression du régime.

Les participants qui ont exploré les voies et moyens pour la sortie de crise en République de Djibouti ont adopté l’Appel du 22 juillet de Paris prônant entre autres un dialogue national, la tenue d’une conférence nationale et la mise en place d’un mécanisme de transition.

L’Appel a été soumis aux forces démocratiques, aux acteurs sociaux, aux associations et aux syndicats pour permettre le plus large rassemblement.

Cet Appel peut être entendu par la population djihoutienne toutes catégories sociales confondues, que trente années d’une dictature mafieuse ontrendue exsangue.

En dépit de flux financiers générés par la présence des bases militaires (françaises et américaines) et des proclamations tapageuses d’Ismael Gellch de faire de Djibouti le Dubaï de la Corne d’Afrique, la paupérisation s’étend à des catégories sociales jusque là épargnées (Instituteurs, professeurs, employés dont beaucoup ont déjà pris le chemin de l’exil) et une pré-famine s’installe dans certaines régions.

L’introduction de certaines sociétés de Golfe Arabique dans l’opacité la plus totale dans les secteurs importants de l’économie de Djibouti comme le Port et l’Aéroport participe plutôt d’une prédation mafieuse au détriment des intérêts du pays et de la Région.

Le désir de changement a des échos jusqu’au sein du régime qui commence à donner de signes de déliquescence et où se font jour de mécontentements.

Les commerçants, même ceux qui sont réputés comme étant le pilier du système commencent à perdre patience tellement ils sont asphyxiés par une oligarchie familiale.

Même la majorité des ministres, se sentent marginalisés par des interventions de proches parents du Président et son épouse Kadra Mahmoud qui impose ses proches à des postes clés.

Mais incontestablement, c’est l’affaire Borrel (magistrat coopérant français assassiné à 60 km de Djibouti en Octobre 1995) qui dérange le plus le Président Ismael Guelleh, accusé d’avoir commandité l’assassinat de ce coopérant.

Les mandats d’arrêt internationaux émis par la justice française à l’encontre de deux hauts dignitaires du régime monsieur Hassan Saïd dit Modobé, chef de la Sécurité, et monsieur Djama Souleiman, Procureur Général de la République pour subornation des témoins dans le cadre de l’affaire Borrel, ont fortement ébranlé l’homme fort de Djibouti.