05/05/2016 (Brève 779) Communiqué du Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique / Congo-Brazzaville, Djibouti, Tchad : le cercle vicieux des processus électoraux sans démocratie (Signé pour Djibouti par l’ARDHD, l’USN et le MRD)

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Les chefs d’Etat tchadien, Idriss Deby Itno, au pouvoir depuis 26 ans, congolais, Denis Sassou Nguesso, au pouvoir depuis 32 ans[1], djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh, au pouvoir depuis 17 ans, avec sa famille depuis 39 ans, ont été « réélus », « sans surprise », au premier tour, selon les versions officielles. Vingt-six ans après la fin de la guerre froide et l’introduction du multipartisme, il reste convenu de faire comme si l’organisation d’élections était un critère suffisant de démocratie en se contentant d’émettre quelques réserves[2].

Ces trois chefs d’Etat n’ont pas été « réélus », et ils n’avaient d’ailleurs jamais été « élus » véritablement. Les régimes issus des partis uniques des années 80 se sont maintenus. En 2016 encore, les processus électoraux ont été détournés, comme les précédents. Le traitement de l’information au niveau international semble aussi « sans surprise », faute de considération pour les processus électoraux d’un point de vue technique. Les élections en dictature en Afrique sont toujours présentées selon la version de la communication officielle des Etats, en introduisant une seconde version apparemment dialectique mais reléguée au second rang, comme si en Afrique, la réalité du vote des électeurs, n’existait pas[3].

La nature du régime détermine la crédibilité du processus électoral[4] . Mascarades électorales et dictature sont liées, comme processus électoraux corrects et démocratie sont liés. Il ne s’observe pas de présidentielles correctes en ‘dictature’, sans une ‘transition vers la démocratie’ préalable. Deux exceptions en 25 ans en Afrique, deux cas d’alternances acceptées par des ‘dictateurs’, le 7 décembre 2000 au Ghana, et, le 27 décembre 2002 au Kenya, le confirment. L’absence de processus électoraux corrects, entre autres, définit la dictature : si une élection correcte était organisée, le régime tomberait, sans pouvoir survivre à une alternance. La qualité des processus électoraux dépend beaucoup plus de la nature des régimes, que des données observables sur ces processus électoraux, mais, l’essentiel de ces processus électoraux se joue aussi en amont des scrutins en fonction du contexte. L’inversion finale du résultat d’une élection est la conséquence de l’ensemble d’un processus détourné.

Bien que la nature du régime, si elle est non-démocratique, ne permette pas en pratique d’atteindre une qualité de processus électoraux suffisante pour générer des alternances, la qualité partielle des processus électoraux détermine la suite d’un processus de démocratisation et l’évolution d’un équilibre de l’Etat de droit. Par exemple, la manière d’inverser le résultat de présidentielle, peut déterminer en partie le déroulement de législatives et un futur équilibre entre partis d’opposition. Un progrès dans la qualité des processus électoraux reste essentiel même en l’absence d’alternance. A ce niveau, les trois présidentielles affichent plus de régression que de progrès.

La qualité d’un processus électoral dépend de la nature du régime, d’un historique, du contexte et se juge en fonction de sa réalisation pratique, selon des étapes. Le 24 avril 2016, a eu aussi lieu en Guinée Équatoriale, un autre scrutin dans un contexte non-démocratique et ce scrutin a été boycotté par toutes les oppositions réelles, au contraire du boycott partiel qui a eu lieu à Djibouti. Le processus électoral équato-guinéen est en dessous de toute norme démocratique et ne donne pas lieu à interprétation sur une quelconque crédibilité[5] . Les processus électoraux congolais, djiboutiens et tchadiens font, eux, l’objet d’une prise en compte dialectique.

Ces trois processus électoraux comportent des irrégularités qui participent à la modification de résultat final. Ils comportent un point commun principal, le trucage des résultats du premier tour, pour placer le président sortant au-dessus de 50%. Les présidents habitués des élections fraudés ne supportent pas les seconds tours qui risqueraient de les mettre face au regard des media et diplomates internationaux et face à la possibilité d’une normalisation du processus électoral[6] .

En République du Congo, quatre jours après le scrutin du 20 mars, la nuit, le ministère de l’intérieur a indiqué un chiffre, 60,39%, qui n’était pas basé sur un comptage vérifiable. Internet a été coupé et tout a été fait pour empêcher l’opposition de rassembler les chiffres basés sur les Procès verbaux, ce que la Coordination des Plateformes IDF et FROCAD a pu faire uniquement avec 80% des procès verbaux le 2 avril, indiquant un résultat où Denis Sassou Nguesso est éliminé au premier tour[7] . Le 4 avril, la Cour constitutionnelle a donné un chiffre 60,19% sans preuve supplémentaire. En réalité, un résultat inversé a été imposé militairement, comme le résultat du référendum d’octobre 2015.

Au Tchad, après le premier tout le 10 avril, le 22 avril, la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI) a annoncé un score de 61,56% au premier tour pour Idriss Déby confirmé à 59,92% le 4 mai par la Conseil constitutionnel. Selon les candidats de l’opposition, un maximum de fraudes se sont déroulées dans les régions du Nord: «disparition (puis bourrage) de centaines d’urnes et de milliers de procès-verbaux (puis trucage), … trafic de cartes d’électeurs »[8] qui s’ajoutent aux défauts du fichier électoral contenant mineurs et étrangers[9] . Dans les régions du Nord[10] , les délégués de l’opposition ont été chassés par les militaires et le MPS. Les scores y ont été montés entre 92 et 95% malgré l’évidence de la défaite d’Idriss Déby dans certaines villes et régions. Au Sud, la population et les partis ont, en partie, réussi à empêcher les fraudes.

Le 29 avril, 5 candidats d’opposition parmi les principaux[11] ont annoncé des résultats nationaux à partir des Procès verbaux dans 9 régions[12]  : « Saleh Kebzabo (UNDR) : 33,15%, Laoukein Kourayo Mbaiherem (CTPD) : 25,82 %, Mahamat Ahmad Alhabo (PLD) : 14,89%, Idriss Deby Itno du MPS : 10,10 % », en précisant que si Idriss Déby avait 100% dans les 13 régions du Nord, alors en fonction des Procès verbaux au Sud, son score ne serait au maximum que de 42,12%[13] . Malgré de légers progrès dans le processus électoral, au niveau du fichier électoral, le processus électoral reste hors des normes démocratiques. Les cinq candidats ont en vain demandé l’annulation du vote au Conseil constitutionnel.
___________________________________ DJIBOUTI
A Djibouti, le processus électoral avait été en amont presque détruit avec la mise à mort de l’Accord cadre dans l’attaque violente de l’opposition le 21 décembre 2016[14] . La coalition Union pour le Salut National (USN) empêchée de participer sous sa forme solidifiée lors des législatives de 2013 s’est divisée entre partisans du boycott et partisans d’une participation. Les législatives au niveau des Procès verbaux avaient indiqué un faible électorat du président Guelleh. Le premier résultat de 86,68% puis le résultat indiqué par la Cour constitutionnelle de 87,07% pour le président sortant correspond à des Procès Verbaux falsifiés lors de dépouillement sans témoin d’opposition[15] .

Des procès verbaux ont été montrés à la télévision sans les signatures. Pour 42 bureaux de votes sur les 307 dont les Procès verbaux ont été publiés sur le site de la Radiodiffusion Télévision de Djibouti (RTD)[16] , il apparait 100 % de taux de participation, 100% de suffrages exprimés et 100 % de votes pour Ismail Omar Guelleh. La compilation de faux résultats n’a pas de valeur et rien ne garantit qu’Ismail Omar Guelleh ait obtenu 50% au premier tour. Pour l’essentiel, le processus électoral a été totalement en dehors des normes, très marqué par la répression de l’opposition, et n’a aucune valeur démocratique.

La Mission d’observation de l’Union africaine a « salué la République de Djibouti pour la bonne tenue de ce scrutin qu’elle juge inclusif, libre et suffisamment transparent pour être considéré comme le reflet crédible de la volonté du peuple djiboutien »[17] , affichant une nouvelle fois une complicité avec les mascarades électorales des dictatures. Les recommandations intéressantes en théorie et qui ne seront a priori pas suivies d’effets, renvoient vers un cercle vicieux. En outre, les réactions internationales timides, dont celles de l’Union européenne[18] , ont rappelé la priorité mise sur l’utilisation du pays comme un lieu pour des bases militaires. Au Tchad, la mission d’observation de l’Ua a publié le 12 avril un rapport préliminaire aux conclusions plus nuancées alors que les résultats n’étaient pas encore annoncés[19] .
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Le processus de démocratisation du continent africain, démarré en 1990, est globalement bloqué depuis 2005[20] . Suite aux derniers scrutins, l’année 2016, avec 15 présidentielles et 13 législatives en Afrique[21] est mal engagée et pourrait n’apporter aucun progrès dans ce processus. En 2016, huit élections de présidents sur 16[22] s’organisent en dehors des règles du jeu démocratique. L’année 2016 renvoie à l’année 2011 qui a compté 30 présidentielles et législatives. La qualité des processus électoraux n’a pas progressé de manière visible depuis cette date, malgré les efforts des démocrates[23]  : en 5 ans, les présidents inamovibles en place depuis la guerre froide ont progressé dans leur maîtrise d’une démocratie factice. Sans scrupules dans l’utilisation de la force, ils gardent une marge de manœuvre pour manipuler les processus électoraux.

Personne n’est dupe, ni les populations, ni les observateurs qui dépendent des accords des chefs d’Etat pour proposer leurs services. Les missions d’observations internationales techniques qui essayent de réformer les processus électoraux en dictature bloquent sur le refus de démocratiser des dirigeants. La concomitance des 4 scrutins met également en exergue un échec de la politique européenne dans le soutien de la démocratisation des pays africains associé à l’utilisation de l’aide européenne[24] . Le soutien réel de la démocratie en Afrique nécessiterait une action politique beaucoup plus ferme autour de la technique des processus électoraux. A plus long terme, le devenir de la relation entre l’Europe et l’Afrique en dépend.
Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique,
Paris, 4 mai 2016

13 signataires
 : Forces vives tchadiennes en exil, Rassemblement National Républicain (RNR), Union pour le Salut National (USN), Mouvement pour le Renouveau Démocratique (MRD, Djibouti), Association pour le Respect des Droits de l’Homme à Djibouti (ARDHD), Fédération des Congolais de la Diaspora (FCD, Congo Brazzaville), Mouvement pour la Restauration Démocratique en Guinée Equatoriale (MRD), Alliance Nationale pour le Changement Ile-de-France (ANC-IDF, Togo), Union des Populations du Cameroun (UPC), Réagir (Gabon), Afriques en lutte, Parti de Gauche, Europe Ecologie les Verts (EELV).

[1] Et depuis 1979, 32 ans en tenons compte de l’alternance entre 1992 et 1997 avant la guerre de reconquête du pouvoir par Sassou.

[2] Voir aussi Barack Obama devant l’Ua le 27.7.15 : «  La démocratie n’est pas seulement la tenue d’élections », http://www.jeuneafrique.com/251355/politique/barack-obama-
ethiopie-points-cles-de-discours-historique-siege-de-lunion-africaine/

[3] Les journalistes, en particulier français, donnent souvent l’impression d’être influencés par les positions de leur gouvernement. En France, l’AFP et RFI étatiques jouent un grand rôle dans le traitement de l’information électorale en Afrique.

[4] 30.3.16, Régis Marzin, https://regardexcentrique.wordpress.com/2016/03/30
/apres-26-ans-de-democratisation-dictature-et-democratie-bientot-a-lequilibre-en-afrique/

[5] Le résultat de 93,7% en 2016 ressemble aux précédents 1996 : 97.85%, 2002 : 97.06%, 2009 : 95,76%, https://electionsafrique.wordpress.com/2016/04/20/guinee-equatoriale-lettre-ouverte-
a-ue-et-aux-gouvernements-francais-espagnol-et-americain/

[6] En 2011, en RDC, Joseph Kabila a été accusé d’avoir corrompu les députés pour passer la présidentielle à un tour.

[7] Guy Brice Parfait Kolélas 30,1% et Jean Marie Michel Mokoko 28,6%, https://www.facebook.com/CharlesZBowao/photos/pcb.1608390336153458/
1608390179486807/?type=3&theater

[8] http://www.liberation.fr/planete/2016/04/22/tchad-idriss-deby-reelu-pour-un-5e-mandat-
sans-surprise_1447858
, Communiqué PLD 27.4.16 : http://www.makaila.fr/2016/04/tchad
-le-pld-appelle-a-la-resistance-toute-forme-d-oppression.html

[9] https://electionsafrique.wordpress.com/2016/04/04/tchad-aporie-
geopolitique-et-silence-international-avant-la-presidentielle/

[10] sauf dans la région du Ouaddaï qui a voté massivement PLD mais ou le score de la CENI de Déby est pourtant donné à 92%.

[11] 5 parmi les 6 candidats unis après la présidentielle : Laoukein Kourayo Médard, Joseph Djimrangar Dadnadji, Gali Ngothé Gatta, Saleh Kebzabo, Mahamat Ahmat Alhabo et Brice Mbaïmon Guedmbaye

[12] http://www.tchadactuel.com/?p=13933, http://www.makaila.fr/2016/04/
idriss-deby-a-perdu-au-tchad-voici-les-vrais-resultats-electoraux-donnes-
par-les-candidats.html

[13] 35,62% + 10,1%(1-0,3562) = 42,12% où 35,62% est le pourcentage d’électorat du Nord et 10,1% le pourcentage de votes de Déby au Sud, le communiqué des 5 candidats indique lui 45,72%.

[14] https://electionsafrique.wordpress.com/2016/04/04/djibouti-terreur-
electorale-a-lombre-des-bases-militaires-et-dans-lindifference-internationale/

[15] Rapport LDDH 13.4.16 : http://www.ardhd.org/info.asp#article_16587, et rapport UA, http://au.int/en/sites/default/files/newsevents/reports/27519-rp-conclusions_preliminaires_de_la_moeua_en_republique_de_djibouti.pdf

[16] La page web a ensuite été supprimée du site de la RTD, de même que la page de la première annonce du Ministre de l’intérieur.

http://au.int/en/sites
/default/files/newsevents/
reports/27519-rp-conclusions_preliminaires_de_la_moeua_en_republique_de_djibouti.pdf

[18] 12 avril, http://eeas.europa.eu/statements-eeas/2016/160412_02_en.htm

[19] « Dans l’ensemble, l’élection présidentielle a donné l’occasion aux citoyens de choisir librement leurs dirigeants. … Elle (l’élection) constitue une étape importante du processus de normalisation de la vie politique tchadienne. Dans cette phase cruciale du processus de remontée et de centralisation des résultats, la Mission exhorte la CENI à faire preuve d’encore plus de professionnalisme et de transparence, afin que les résultats provisoires qui seront rendus publics soient effectivement l’expression de la volonté des Tchadiennes et des Tchadiens. … La Mission invite les candidats à respecter le verdict des urnes et à utiliser les voies légales en cas de contestation éventuelle des résultats. » http://www.au.int/en/sites/default/files/pressreleases/28815-pr-moeua_en_republique_du_tchad_declaration_preliminaire_-_avril_2016.pdf

[20] 30.3.16, Régis Marzin, https://regardexcentrique.wordpress.com/2016/03/30/
apres-26-ans-de-democratisation-dictature-et-democratie-bientot-a-lequilibre-en-afrique/

[21] Avec 2 présidents élus par un parlement, Synthèse agenda des élections en Afrique 54 pays 2015-2016 : https://regardexcentrique.files.wordpress.com/2012/08/
151203syntheseagendalectionsafrique2015-
2016limitationnombremandats.pdf

[22] 15 présidentielles et une élection par un parlement,

[23] Régis Marzin, 30.3.16, 6.3.3, Prévision de la qualité des processus électoraux en 2016, https://regardexcentrique.wordpress.com/2016/03/30/apres-26-ans-de-
democratisation-dictature-et-democratie-bientot-a-lequilibre-en-afrique/

[24] 9 propositions à l’Ue pour soutenir la démocratisation en Afrique, https://electionsafrique.wordpress.com/2015/02/24/19/

[25] http://www.liberation.fr/planete/2016/04/22/tchad-idriss-deby-reelu-pour-un-5e-mandat-sans-surprise_1447858

[26] http://www.rfi.fr/afrique/20160422-tchad-opposition-conteste-resultats-
idriss-deby-itno-president-nord-politique

http://www.rfi.fr/afrique/20160423-
tchad-internet-telephonie-mobile-perturbes
-reseaux-sociaux

04/04/2016 (Brève 717) Communiqué du Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique / « Djibouti : terreur électorale à l’ombre des bases militaires et dans l’indifférence internationale »

Djibouti : terreur électorale à l’ombre des bases militaires et dans l’indifférence internationale

Communiqué du Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique, Paris, 4 avril 2016

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L’élection présidentielle djiboutienne est prévue les 8 et 22 avril. Depuis qu’il a succédé à son oncle il y a 17 ans, Ismaël Omar Guelleh a déjà imposé à son peuple 3 présidentielles et 3 législatives fraudées ou au résultat inversé. En 2010, il a fait supprimer de la constitution par le parlement la limite de deux mandats de 5 ans. Confrontée à des processus électoraux sans démocratie, l’opposition a boycotté les législatives de 2008 puis la présidentielle de 2011.

Pour les législatives de 2013, les démocrates se sont unis dans la coalition Union pour le Salut national (USN). Ces législatives ont atteint le comble africain en terme d’inversion du résultat, puisque la majorité à l’assemblée a été complètement inversée en fonction de chiffres entièrement fictifs basés sur aucun procès verbaux issus des bureaux de votes. Aussitôt, en argumentant sur logique militaire régionale, Ismaël Omar Guelleh a obtenu un soutien diplomatique croisé franco-européen qui deviendra une cause de détérioration de la situation politique en 2015 et 2016. En 2013 et 2014, l’USN a refusé de siéger.

L’inversion extrême du résultat a cependant alerté les diplomates internationaux en particulier ceux de l’Union européenne (Ue) sur la gravité de la situation et le risque de fracture entre population et pouvoir. L’Ue a corrigé sa position suite à la désapprobation du parlement européen en juillet 2013, en réclamant à partir de mai 2014 la publication des Procès Verbaux des législatives. En 2014, les diplomates européens et français ont accompagné une négociation entre l’USN et le pouvoir pour désamorcer les tensions électorales. Cette négociation a abouti le 30 décembre 2014 à un compromis très médiatisé, l’Accord-cadre. Cependant, en 2015, l’attention internationale sur le processus électoral s’est relâchée, laissant la possibilité au président de contre-attaquer.

Ismaël Omar Guelleh, poussé par son clan, a refusé de suivre l’Accord-cadre sur ses points principaux : le statut et le respect de l’opposition, une commission électorale indépendante paritaire. Trois mois avant le scrutin, il a montré sa volonté de s’imposer pour un quatrième mandat en dehors des règles de la démocratie, interrompant brutalement le processus de démocratisation. Le 21 décembre, la garde présidentielle et l’armée ont tiré sur les participants d’une réunion privée, faisant au moins 27 morts, sans compter les disparus. Le même jour, la police a tiré sur les dirigeants de la coalition de l’opposition, l’Union pour le Salut National (USN) en réunion. Le président de l’USN, Ahmed Youssouf Houmed, 75 ans, blessé, a dû être opéré. L’ancien ministre Hamoud Abdi Souldan et le député Saïd Houssein Robleh ont été blessés par balle. Le secrétaire général de l’USN et maire de Djibouti, Abdourahman  Mohamed  Guelleh, a été arrêté. D’autres membres de l’USN et le défenseur des droits humains Omar Ali Ewado ont été faits prisonniers sans charges. Fin mars 2016, Abdourahman Mohamed Guelleh et Hamoud Abdi Souldan sont « toujours en mandat de dépôt à prison centrale de Gabode ».

Ismaël Omar Guelleh a ainsi mis à mort l’Accord-cadre du 31 décembre 2014 qui était soutenu par les diplomates internationaux. Depuis les violences qui ont provoqué assez peu de réactions internationales, en dehors de la réaction de l’Ue, il est décomplexé dans ses attaques contre l’USN. Il a cherché à détruire son unité et à attiser les divergences. Le 31 décembre 2015, suite à l’exclusion des députés  de  l’opposition, une loi instaurant  l’Etat  d’urgence empêchant la vie politique pendant deux mois renouvelables a été adoptée par le parlement.

Il impose un processus électoral déterminé par la répression de l’opposition. Le ministre de l’intérieur a refusé la participation au scrutin à plusieurs partis de la coalition USN et a attribué le statut légal de plusieurs partis de l’USN à des membres corrompus. Il a exclu du scrutin, par ses manœuvres, la coalition d’opposition telle qu’elle s’était construite en 2013. En violation de la loi, le 28 mars, la Cour constitutionnelle a refusé de permettre la vérification de la liste électorale.

Le président Ismaël Omar Guelleh s’appuie sur la position stratégique du pays, proche du Moyen-orient et de la Somalie, et sur les bases militaires étrangères. Il est soutenu par un clan profitant des richesses et en particulier des loyers des bases militaires. Après son coup de force, certain que la communauté internationale accorde sa priorité à sa politique militaire au Moyen-Orient par rapport à la démocratie et les droits humains à Djibouti, il fait venir le premier contingent d’une base militaire chinoise et vient de négocier l’ouverture d’une base militaire saoudienne.

Son entêtement à se maintenir au pouvoir risque d’entrainer, comme lors des législatives de 2013, une communauté internationale passive vers le cautionnement d’un arrêt du processus de démocratisation. Déjà, début 2013, l’Ue s’était refusée de mettre en danger son action militaire dans la lutte contre la piraterie maritime sévissant au large des côtes somaliennes, importante dans le démarrage d’une Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), et cette position avait permis au président de franchir le cap des législatives.

Le ministre des affaires étrangères français, Laurent Fabius, a laissé en 2014 et 2015, le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, décider de la politique française en Afrique. Ce dernier s’est rendu à Djibouti fin juillet 2015, mettant l’accent sur les questions sécuritaires au moment où les questions électorales auraient dû s’imposer en priorité . Début janvier 2016, l’ambassadeur de France, Serge Mucetti, rejeté par Ismaël Omar Guelleh, a été remplacé par Christophe Guilhou, ancien directeur de la paix, de la démocratie et des droits de l’homme au sein de l’Organisation internationale de la francophonie. Jean-Yves Le Drian a envoyé, les 8 et le 9 mars 2016, le Chef d’Etat major de l’armée française, le général Pierre de Villiers à Djibouti.

Le 18 mars, le nouveau ministère des affaires étrangères français, Jean-Marc Ayrault, s’est félicité d’un progrès entre l’Erythrée et Djibouti permettant d’«apaiser la situation dans la corne de l’Afrique, région fragile et en proie au terrorisme ».

Le 22 mars, Jean-Marc Ayrault a reçu le ministre des Affaires étrangères djiboutien, Mahamoud Ali Youssouf. Ils ont « évoqué le climat politique, à l’approche des élections », sans qu’aucune condamnation n’apparaisse. Le ministre a ensuite pu discuter avec le secrétaire d’État chargé du développement et de la Francophonie, André Vallini, sur le «développement social et économique», alors que le pays, dont les caisses sont alimentées par les loyers des bases militaires, sombre dans la dictature forte. La vision française de Djibouti comme zone militaire et le soutien à la dictature continue pendant la préparation d’un nouveau coup d’Etat électoral.

En 2016 encore, quelques dizaines de morts avant une élection au Congo Brazzaville ou à Djibouti ne suffisent pas pour déclencher des sanctions internationales. Les démocrates africains sont peu soutenus, faute de droit international dans le domaine des processus électoraux. Une élection présidentielle crédible et transparente n’est plus possible à Djibouti en avril 2016. L’USN est partagée entre partisans d’un boycott et partisans d’un candidat issu de l’USN . Au final, le président sortant pourrait tenter une inversion de résultat au moment de la compilation des Procès Verbaux, puisqu’il ne dispose que d’un électorat réduit, au second tour, ou directement en s’attribuant 50% au premier tour, comme Denis Sassou Nguesso vient de le faire.

Si les résultats sortis des bureaux de vote et les résultats annoncés par la Commission électorale nationale indépendante (CENI) ne sont pas conformes, la population djiboutienne qui a observé le printemps en Afrique du nord en 2011 et s’est déjà fortement mobilisée pacifiquement suite à l’inversion du résultat des législatives de 2013, n’acceptera pas l’immobilisme dans la répression.

A Djibouti, la communauté internationale et africaine se retrouve une nouvelle fois prise à témoin. Elle est actuellement silencieuse. Les acteurs internationaux, en particulier les pays possédant une base militaire, sont interpellés sur l’arrêt du processus de démocratisation. Une vision conservatrice de Djibouti, associé au Moyen-Orient sans démocratie, dans les compromis avec la dictature, s’oppose à la volonté de la population djiboutienne. Dans la Corne de l’Afrique, aussi la paix ne s’installera durablement qu’en s’appuyant sur la démocratie et l’Etat de droit. Un clivage entre militaires et diplomates français et européens, et population, risquerait de pousser une partie de cette population, si ce n’est pas vers le désespoir, vers d’autres voies, en pratique et intellectuellement.

C’est pourquoi, le Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique recommande au gouvernement français de :

  • condamner le massacre du 21 décembre 2015 et l’arrêt du processus électoral par la répression de l’Union pour le Salut National, et d’exiger la libération des prisonniers politiques, en particulier d’Abdourahman Mohamed Guelleh et d’Hamoud Abdi Souldan,
  • demander au Conseil des droits de l’homme des Nations-Unies d’enquêter sur les violations des droits humains lors du processus électoral,
  • faire pression sur le gouvernement djiboutien pour que soient respectées les libertés constitutionnelles, en particulier le droit de manifester, et les droits humains pendant la période électorale,
  • exiger un dialogue entre gouvernement djiboutien et partis d’opposition de l’USN concernant un rassemblement des résultats et de la publication de résultats détaillés vérifiables,
  • dénoncer toute fraude, tout manquement à la transparence garantissant la valeur des résultats, et toute inversion de résultat probable qui pourraient advenir au premier et second tour de la présidentielle,
  • se concerter avec les Nations-Unies, l’Ue, l’Ua pour prévenir une crise électorale majeure après le scrutin et un blocage définitif du processus de démocratisation, et éviter que les stratégies militaires régionales conduisent par défaut à un soutien d’un régime non-démocratique,
  • se concerter avec l’Ue pour adapter la coopération européenne en fonction du respect de la qualité du processus électoral et de l’accord-cadre du 30 décembre 2014, en entamant la procédure de consultation prévue dans l’accord de Cotonou, y compris à l’article 96,
  • considérer la lutte contre le terrorisme dans la Corne de l’Afrique en évitant à Djibouti le soutien d’un régime non-démocratique et la confusion entre personnalité au pouvoir et fonction présidentielle,
  • réorienter la politique française en Afrique dans le sens d’un soutien accru à la démocratie, en limitant l’influence de la politique de défense et sécurité et de ses acteurs, en particulier au Tchad et à Djibouti.

14 signataires :

  • Union pour le Salut national (USN),
  • Association pour le Respect des Droits de l’Homme à Djibouti (ARDHD),
  • Alliance Nationale pour le Changement Ile-de-France (ANC-IDF, Togo),
  • Fédération des Congolais de la Diaspora (FCD, Congo Brazzaville),
  • Forces vives tchadiennes en exil, Rassemblement National Républicain (RNR, Tchad),
  • Union des Populations du Cameroun (UPC),
  • Collectif des Organisations Démocratiques et Patriotiques de la Diaspora Camerounaise (CODE, Bruxelles et Paris),
  • Conseil National pour la Résistance – Mouvement Umnyobiste (CNR-MUN/Cameroun),
  • Mouvement pour la Restauration Démocratique en Guinée Equatoriale (MRD),
  • Amicale Panafricaine,
  • Afriques en lutte,
  • Parti Communiste Français (PCF),
  • Parti de Gauche,
  • Europe Ecologie les Verts (EELV).