06/02/2017 (Brève 918) Chine – États-Unis : les choix (très) risqués de Djibouti (Ahmed Waberi dans Contrepoints)

La Chine va rompre avec sa tradition de non-ingérence en disposant bientôt d’une base militaire à Djibouti. L’inquiétude monte à Washington.

Lien avec l’article original : https://www.contrepoints.org/2017/02/06/280142-chine-etats-unis-choix-tres-risques-de-djibouti

Par Ahmed Waaberri.

Changement de doctrine à Pékin : pour la première fois de sa longue histoire, la Chine va bientôt disposer d’une base militaire à l’étranger – dans le petit État africain de Djibouti, précisément. Et rompre avec une tradition de non-ingérence qui n’est plus adaptée à son statut de superpuissance.

Le choix de Djibouti ne doit rien au hasard. De plus en plus présente en Afrique, la Chine se doit d’y sécuriser ses investissements et entreprises. Mais, de par sa situation géographique, à l’intersection du Golfe d’Aden et de la Mer Rouge, Djibouti est aussi et surtout une place forte et stratégique d’un point de vue militaire. Un atout qui n’a pas échappé à Pékin, alors que la Chine entend prendre une part croissante dans la résolution des conflits sur le continent africain.

Mais les Chinois ne seront pas seuls à Djibouti. Le pays de la Corne de l’Afrique abrite déjà une base militaire française et une base américaine. De Camp Lemonnier décollent notamment les drones américains à destination des terrains d’opération du Moyen-Orient. Dans ces conditions, c’est peu de dire que les États-Unis ont vu d’un mauvais œil l’arrivée de l’Armée de Libération du Peuple au sein d’installations militaires, remises à neuf en 2009 pour 14 millions de dollars, dont ils ont été priés de décamper par le régime de Djibouti.

Les Chinois « sont les plus gros investisseurs dans notre pays », a balayé Ismael Omar Guelleh (IOG), le très autocratique président djiboutien. Les faits lui donnent raison : en contrepartie de son installation militaire, la marine chinoise a promis d’investir pas moins de 590 millions de dollars dans l’extension du port.

Mais le rapprochement entre la Chine et Djibouti est un calcul de court terme. Aux États-Unis, les voix s’élèvent qui appellent à reconsidérer l’alliance du pays avec un régime de plus en plus décrié, maintenant sa population sous un joug féroce et risquant, par ses choix stratégiques, de déstabiliser encore davantage la région.

– L’inquiétude monte à Washington

Dès janvier 2016, deux parlementaires américains, les républicains Dana Rohrabacher et Chris Smith, ont écrit une lettre aux ministres de la Défense et des Affaires étrangères, demandant que Washington reconsidère son soutien au régime d’IOG. Condamnant le « comportement erratique et antidémocratique » de l’homme fort de Djibouti, ils appelaient les États-Unis à « exiger que le président Guelleh se retire ».

Lâcher IOG ? Ce qui aurait été impensable il y a quelque temps, ne serait-ce qu’en raison de l’importance stratégique de la base de drones américaine à Djibouti dans la lutte contre l’État islamique, devient possible à la lumière des nouvelles alliances du potentat africain. Avoir les Chinois pour voisins ne fait visiblement pas rêver les militaires américains.

Toujours en 2016, un autre parlementaire, Duncan Hunter, rapidement joint par ses deux collègues, s’est officiellement ému du rapprochement entre Pékin et le quasi-dictateur de Djibouti. Relevant les risques que cette nouvelle alliance fait peser sur la sécurité des États-Unis, l’élu américain dénonçait alors « un régime corrompu et répressif », entretenant de par trop « chaleureuses relations avec la Chine ».

Enfin, Tom Kelly, le propre ambassadeur américain à Djibouti, a tenu à rappeler que la base américaine est « la plus importante base militaire américaine dans le monde… Elle est prioritaire pour toutes les actions » que les États-Unis entreprennent.

Avec une nouvelle base chinoise à leur porte, les craintes d’interférences, notamment en matière de renseignement, sont vivaces. La cohabitation « sera un défi pour tous les acteurs concernés », prévient le diplomate.

Les mises en garde américaines ne semblent pas, pour l’heure, effrayer IOG. Mais pour un pays de 900 000 habitants, dont l’économie repose presque entièrement sur l’argent versé par les gouvernements étrangers en échange du stationnement de leurs troupes et de leurs navires de guerre, le risque est grand de mécontenter un allié aussi puissant que Washington. Surtout à la veille de la prise de pouvoir d’un certain… Donald J. Trump.


L’arrivée de Donald Trump rebat les cartes

L’ambassade des États-Unis à Djibouti est, de longue date, impliquée dans plusieurs programmes d’assistance en faveur de la société civile djiboutienne. Depuis l’an 2000, plus d’une centaine de projets non-lucratifs, portés par les communautés locales, ont ainsi bénéficié de l’aide américaine. À titre d’exemple, 60 000 dollars ont été versés, en 2014, par l’ambassade à plusieurs associations visant à améliorer les conditions de vie de la population. Ce genre de coups de pouce résistera-t-il à l’inflexion que ne manquera pas de donner le nouveau président américain à la diplomatie de son pays ?

Donald Trump n’a jamais fait mystère de son désamour pour les Chinois. Bien avant sa campagne victorieuse, il fustigeait déjà, dans un livre paru en 2000, une Chine qui serait le « défi le plus important » que les États-Unis aient à relever, une Chine « ne souhaitant pas faire d’efforts pour améliorer les mauvais traitements que le gouvernement impose à ses citoyens ».

Et dans « Make America #1 Again » (2011), le futur 45e président considérait la Chine comme un « ennemi » de l’Amérique : « les dirigeants chinois ne sont pas nos amis », écrivait-il encore, mettant ses lecteurs en garde contre les dangers que représente cette nouvelle puissance économique pour les intérêts américains.

Si l’homme est accoutumé des phrases sans lendemain, il ne faudrait pas prendre à la légère les avertissements de Donald Trump quant au désengagement militaire des États-Unis vis-à-vis de ses alliés. Ses rodomontades sur les pays membres de l’Otan qui ne s’acquittent pas de leur part budgétaire sont tout à fait sérieuses. Tout comme l’est la crainte des Sud-Coréens et des Japonais quant à de possibles fermetures des bases américaines en Asie.

Le rapprochement de Djibouti avec la Chine est donc lourd de menaces : insécurité et tensions régionales, tensions entre la Chine et les États-Unis, augmentation de la pauvreté, sans parler des conséquences humaines, sanitaires et environnementales qui sont la marque de fabrique des entreprises chinoises en Afrique… Le tout, au détriment du peuple djiboutien.

10/11/2015 (Brève 511) Djibouti attendu au tournant démocratique (Article publié par Contrepoints. (Signé Paul Laroche)

Lien avec l’article : https://www.contrepoints.org/2015/11/10/228518-djibouti-attendu-au-tournant-democratique.

Le vent de la contestation souffle de plus en plus fort à Djibouti et la réaction du pouvoir ne s’est pas fait attendre. En quête de dialogue avec le président Ismaël Omar Guelleh, l’opposition désespère de trouver un terrain d’entente malgré un compromis politique couteux en 2013. Presque trois années plus tard, la pression repart à la hausse et le pouvoir multiplie les arrestations afin de couper l’élan d’un mouvement qui pourrait le faire vaciller. Djibouti est-il sur la mauvaise pente ?

Par Paul Laroche.

Ne nous le cachons pas, beaucoup de pays africains ne s’honorent pas par le respect de la démocratie et des droits de l’homme. Le petit État de Djibouti bordé par le Golfe d’Aden ne fait malheureusement pas exception malgré l’espoir d’un dialogue national renouvelé suite à des élections législatives en 2013 qui avait vu la percée historique de l’opposition. En place depuis 1999, le président Ismaël Omar Guelleh semble bien vouloir se représenter en 2016 pour effectuer un quatrième mandat. Une possibilité qui suscite l’indignation de ses adversaires politiques qui pour certains sont arrêtés et détenus au mépris des règles de droit. La tension monte à Djibouti et la violence de la réaction du pouvoir peut faire craindre un embrasement généralisé à moyen terme. Une hypothèse aux résultats contreproductifs pour un pouvoir qui cherche à renforcer encore sa mainmise sur l’État.

Face à un nouveau regain de tensions politiques, L’Association Française d’Amitié et de Solidarité avec les Peuples d’Afrique (AFASPA) a adressé un courrier au président djiboutien, mais aussi au président Français afin que cessent « les violations diverses des droits de l’homme perpétrées par les militaires et les forces de police Djiboutiennes sur des bases ethniques, tribales et familiales, à l’encontre des personnes dont le seul délit est d’avoir un lien plus ou moins lointain avec des membres du Front pour la Restauration de l’Unité et de la Démocratie (FRUD) ».

Opposé militairement aux forces de l’ordre djiboutiennes, le FRUD constitue une épine dans le pied d’un président qui souhaite disposer d’une liberté totale dans son pays. Des opérations coup de poing sont parfois menées par l’un ou l’autre des protagonistes sans que la paix ne soit mise sur l’autel de la réconciliation nationale. Depuis le 3 octobre, ce sont les forces loyalistes qui sonnent la charge avec des arrestations de civils dont le seul crime est d’être liés familialement avec des membres du FRUD. Une campagne de terreur dénoncée par l’AFASPA après les premières révélations de la Ligue djiboutienne des droits de l’homme. Plusieurs dizaines de personnes auraient été arrêtées à ce jour dont une quinzaine de femmes.

La justice djiboutienne doit rapidement faire la lumière sur ce qui ressemble de plus en plus à une tentative d’intimidation par le pouvoir, même s’il est encore trop tôt pour cerner tous les tenants et les aboutissants de cet épisode peu glorieux. À un an des élections présidentielles auxquelles le président Guelleh ne peut pas se présenter si la Constitution reste la même, l’affaire fait grand bruit au sein d’une société djiboutienne qui voit avec inquiétude la montée des tensions. Sur le plan international, l’image d’Ismaël Omar Guelleh pourrait s’en ressortir ternie surtout que cela survient quelques semaines après le refus présidentiel de se présenter devant la justice britannique (en qualité de témoin) pour faire la lumière dans le procès Boreh.

Djibouti est à un tournant de son histoire. Soit toutes les parties en présence font preuve de responsabilité et cessent les actions qui engendrent la violence, soit une dérive autoritaire sans précédent et des contestations violentes pourraient éclater dans un pays où la stabilité est recherchée par les grandes puissances qui disposent notamment de bases militaires. En effet, la situation géographique tout à fait exceptionnelle de Djibouti en font un théâtre de manœuvres militaires bien plus importantes que ne le suggère la puissance intrinsèque du pays.