18/11/2016 (Brève 865) Blog Freedjib sur MEDIAPART / Djibouti : une année catastrophique pour les Droits de l’Homme

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https://blogs.mediapart.fr/freedjib/blog/171116/djibouti-une-annee-catastrophique-pour-les-droits-de-l-homme

Le président de Djibouti, Ismaël Omar Guelleh, est de plus en plus contesté. Refusant de quitter le pouvoir après pas moins de 17 ans – et la promesse de ne pas briguer de nouveau mandant en 2015 – son règne s’est caractérisé par un recours croissant à la violence.

A propos de Djibouti, le professeur Gregory Stanton, fondateur de Genocide Watch, et rédacteur de la résolution onusienne sur laquelle s’est fondé le Tribunal pénal international pour le Rwanda, résume la situation en ces quelques mots : un pays « où un dirigeant impopulaire refuse de se retirer ». Ismaël Omar Guelleh (IOG), actuel président, a ainsi fait modifier la Constitution en 2010 pour pouvoir briguer un troisième mandat. Il comptabilise aujourd’hui 17 ans au pouvoir – et un bilan humain catastrophique.

Le pays affiche une croissance honorable (6,7 % de moyenne sur trois ans) mais une pauvreté alarmante (70 % de la population). Face au clientélisme et au tribalisme de leur dirigeant, l’opposition a largement progressé durant les années d’IOG au pouvoir. Si les manifestations et les protestations ont atteint une taille considérable, les votes favorables au président n’ont pas diminué, bien au contraire. Ce dernier a été réélu en avril dernier pour un quatrième mandat avec un score stalinien – 86,68 % des voix.

Dernièrement, la corruption et l’ingérence étatique dans les affaires judiciaires ont trouvé une nouvelle fois à s’illustrer. Le leader de l’opposition Mohamed Ahmed, dit Jabha, a officiellement été disculpé de toute charge par la justice le 6 octobre dernier, et il n’a pourtant toujours pas été libéré. Ce dernier avait été arrêté par l’Armée djiboutienne le 1er mai 2010, visé par des accusation vagues : il était soi-disant « chef de bande » et travaillait secrètement pour l’Érythrée. Totalement farfelues, ces charges ont été écartées par la justice djiboutienne. Or, comme le confirme son avocat, maître Bérenger Tourné : « Mon correspondant sur place, maître Zakaria, qui a assisté à l’audience, assure que le maintien sur écoute de mon client est toujours en cours, et que sa remise en liberté n’a pas été effective alors même qu’elle a été ordonnée ». Le premier ministre Abdoulkader Mohamed Kamil a répondu à la polémique en ces mots : « tant que je suis aux affaires je ne laisserai pas sortir ce criminel de prison ».

Ce recours à la force contre l’opposition, la presse, et parfois le peuple-lui-même s’est emballé à l’approche des élections présidentielles d’avril 2016. Lors d’une manifestation pacifiste le 21 décembre 2015, 19 civils – dont une fillette de six ans – ont été tués par la garde présidentielle qui a ouvert le feu sur la foule. Ce jour-là, les dirigeants du principal parti d’opposition, l’Union pour le Salut National (USN), ont également été pris pour cibles par la police. A ce propos, le professeur Gregory Stanton, a mis en garde contre « des signes alarmants annonçant un nouveau génocide ». De fait, lors des semaines précédant le vote, les abus commis par IOG ont atteint une fréquence si alarmante, que le pays est désormais dans le collimateur de la Cour Pénale Internationale (CPI). Ce dernier est « sous l’étroite surveillance de sa procureure » (elle l’a notifié dans un courrier de réponse à l’équipe londonienne de la Ghana News Agency, déplorant des violations répétées des droits de l’Homme et de la liberté de la presse).

A la réputation grandissante d’autoritarisme d’IOG, il faut ajouter sa protection du président soudanais Omar al-Bashir. Celui-ci est confronté à cinq chefs d’accusation de crimes contre l’humanité, deux chefs d’accusation de crimes de guerre et trois chefs de génocide, pour des faits commis dans la région du Darfour au Soudan occidental. Il s’est rendu le 4 mai dernier à la cérémonie célébrant la réélection d’IOG à la présidence de la république djiboutienne. Selon le Statut de Rome, texte fondateur de la CPI, les États parties sont tenus d’exécuter deux mandats d’arrêt contre le président al-Bashir, publiés le 18 Mars 2009 et le 31 Août 2010. Cependant, IOG a failli à exécuter ceux-ci, prétextant ne pas « disposer des procédures nationales requises » afin d’appréhender et de remettre le suspect. Cette décision est peu encline à faire changer d’avis la Fatou Bom Bensouda, qui a signalé ce manquement manifeste au conseil de sécurité de l’Organisation des nations-unies (ONU).

L’indignation contre les exactions du pouvoir à Djibouti ont traversé l’Atlantique. Ainsi, des membres du Congrès américain demandent au gouvernement américain d’empêcher le président Ismaïl Omar Guelleh de Djibouti d’assister à la prochaine Assemblée générale de l’ONU à New York après que son gouvernement n’a pas accepté d’arrêter le président soudanais. Dans sa lettre à John Kerry, le député Lou Barletta, à l’origine de cette mobilisation, a exhorté le Secrétaire d’Etat de « refuser des visas pour assister à l’Assemblée générale au président Al-Bashir et tous les autres dirigeants du monde qui fournissent le refuge pour le seul chef en fonction mis en accusation par la CPI pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité ». Les membres du Congrès Bill Huizenga et David Trott ont, eux aussi rappelé Washington à l’ordre : « il est temps aussi pour les Etats-Unis d’exprimer son indignation devant les violations incessantes des droits de l’homme ». Ils ont par ailleurs souligné le fait que le département d’état avait par le passé reconnu ces violations, sans pour autant agir.

07/10/2016 (Brève 844) Blog ‘FreeDjibouti’ sur Mediapart / Djibouti : la double erreur de Guelleh

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A l’abri des conflits qui déchirent la région, Djibouti était un modèle d’émergence dans une Afrique de l’Est tourmentée. Son potentiel n’avait de cesse de faire des envieux, si bien que son dirigeant se voyait déjà à la tête du Dubaï africain. Pourtant, la gestion calamiteuse du pays l’a fait passer à côté de l’essor que tous prévoyaient.

Surendettement, multiplication d’alliances contradictoires, pauvreté endémique, la république de la corne d’Afrique est en passe de devenir le plus gros gâchis du continent. 

Réélu en avril dernier pour un quatrième mandat, alors qu’il avait promis de se retirer à l’issue du troisième, Ismaïl Omar Guelleh (IOG) poursuit sa politique de rente de situation.  Les options étaient limitées dans un petit territoire (23 000 km2) très aride, où l’agriculture est quasi inexistante, les ressources minières limitées et l’industrie peu développée. Ce choix a permis à Djibouti d’afficher une dynamique économique portée par la croissance du PIB et des investissements étrangers. Cependant, malgré une croissance de près de 5 % sur les dernières années, le pays est gangréné par l’extrême pauvreté, qui touche encore 42 % de la population locale. Avec un taux de chômage très important (environ 60 %), de fortes inégalités et un faible niveau d’éducation, le pays n’a pas su transformer l’essai et assurer son essor. Si bien que Djibouti occupe le 170ème rang de l’indice de développement humain des Nations unies.

Afin de pallier cette fragilité de nature, Guelleh a choisi de multiplier les rapprochements stratégiques, dont le dernier avec le géant chinois. Dès février 2014, Djibouti organise un partenariat stratégique avec Pékin. Puis, tout au long de 2015, on a pu voir l’entrisme chinois s’apparenter de plus en plus à de l’emprise.

Aujourd’hui, le président djiboutien semble prêt à toutes les concessions pour plaire à son homologue chinois. La signature avec Pékin d’un accord de libre-échange permettant à la Chine d’utiliser ces installations portuaires à Djibouti à des fins de base de transit a consacré l’assise géographique de son allié, alors que la mise en place d’un cadre légal permettant, « l’afflux rapide de banques chinoises à Djibouti », selon le communiqué officiel, consacre son assise économique. Et pour cause. Il prévoit la création d’une chambre de compensation qui permettra de « ne pas perdre de devises dans les échanges avec la Chine », explique la présidence djiboutienne.

Malgré ces initiatives, Djibouti peine à tirer son épingle du jeu. Les faibles taxes et le recours systématique à une main d’œuvre importée limitent largement les retombées des projets menés au côté de Pékin. De plus, afin de correctement mesurer les montants accordés à titre d’aide au développement par la Chine, il faut également considérer le poids de leur répartition. Au vu des conditions des prêts consentis, on s’explique plus aisément cette économie à deux vitesses, avec une croissance stable mais un taux de pauvreté et de corruption élevé, pour une croissance sans développement. Devant les réticences de sa population et les mises en garde de ses alliés historiques, Guelleh affirme que « la Chine a le droit de défendre ses intérêts comme tout le monde » tout en se félicitant que les Chinois soient leurs « plus grands investisseurs ». Il se vente même d’être la capitale de la « Chinafrique ». Mais quel retour Djibouti obtient-elle en contrepartie de cet accueil ? 

Actuellement, les handicaps structurels de son économie ne sont pas soignés mais uniquement compensés à court terme par la « bienveillance » chinoise. Selon les prévisions du FMI, la dette publique extérieure du pays culminera à 79 % du PIB en 2017 et « la ligne fiscale actuelle semble intenable ». Les premières inquiétudes apparaissent alors même que le pays n’a pas débuté le remboursement du capital des principales dettes contractées auprès de l’Exim Bank China, à des taux que les autres pays africains n’acceptent plus – un remboursement prévu en dix ans, sans période de grâce, à un taux d’intérêt supérieur à 5 %. Le surendettement n’est plus une fiction – ni même une menace lointaine. Le port international de Djibouti, poumon de l’économie nationale, a déjà été cédée à hauteur de 23,5 % à la société China Merchants Holdings International.

A cela, il faut ajouter une donne diplomatique de plus en plus complexe. Pour les alliés historiques du pays, l’arrivée à une telle échelle des Chinois dans le jeu régional est un signal très négatif.  Un incident diplomatique avec les Emirats arabes unis a déjà valu à Djibouti de perdre les projets de bases des pays sur son territoire au profit de l’Erythrée, le grand rival. L’Inde, qui caressait elle aussi un projet d’implantation dans le pays s’est finalement tournée vers l’Arabie Saoudite, après l’annonce de l’établissement de près de 10 000 militaires chinois dans une base à Djibouti. Pour leur part, les États-Unis manifestent ces dernières années une volonté croissante de désengagement. Un total désengagement signifierait la perte de la modique somme de 63 millions de dollars par an pour le « loyer » de Camp Lemonnier. En outre, l’allié le plus ancien de Djibouti, la France, a elle-aussi commencé à envisager une rupture. 

A ce rythme, Djibouti risque de se retrouver nu et vulnérable plus rapidement que prévu – et le pari de Pékin est sans doute d’isoler son pied à terre afin de s’y rendre indispensable. Avec ça, le risque de vassalité s’accentue encore. Mais au-delà, le rapprochement avec Pékin venait d’un désir de multiplier ses associations. Une dynamique qui aujourd’hui s’inverse clairement. Aussi, si la croissance chinoise continue de ralentir, Djibouti pourrait payer le prix fort du fait de cette dépendance excessive. Au-delà des crises diplomatiques – avérées et à venir – qui le pays traverse, il a vu un nombre croissant d’entreprises occidentales se désengager récemment, en raison de l’autocratisme du régime d’IOG. Une dynamique dangereuse pour un pays qui cherchait justement à diversifier ses partenariats pour sortir du tête-à-tête qu’il a longtemps entretenu avec une poignée de pays.

24/06/2016 (Brève 809) A lire sur le blog de Mediapart, un article signé « FreeDjib » / Djibouti : une opposition muselée par Ismaïl Omar Guelleh (Info lecteur)

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Le 8 avril dernier, le président Ismaïl Omar Guelleh était réélu à la tête de Djibouti au sortir d’un scrutin largement boycotté par l’opposition. Découragés par un mouvement de répression qui ne cessent de les affaiblir, les opposants au régime Guelleh sont chaque jour davantage menacés par le pouvoir en place.

Fin avril, l’un des chefs de file de l’opposition au président Guelleh devait se rendre en France pour être hospitalisé et recevoir des soins médicaux. Pourtant, Abdourahman Mohamed Guelleh, Secrétaire général de la coalition USN, n’a jamais pu prendre son avion, empêché à la dernière minute par les autorités djiboutiennes de quitter le pays.

Incarcéré en début d’année pendant plus de trois mois après avoir été accusé d’être à l’origine d’un rassemblement armé lors d’une cérémonie religieuse en décembre, l’opposant ainsi que de nombreuses autres personnes présentes ce jour-là étaient alors victimes d’une attaque policière faisant plus de 27 morts.

Dans un état critique après des mois de détention sans soins adéquats, il s’était résolu à se rendre en France pour bénéficier d’une meilleure prise en charge. « J’avais mon billet de départ, j’avais mon visa donc. Et puis voilà, il y a des policiers qui débarquent chez moi et me disent que je suis en train de partir pour la France et que je ne peux pas partir » a-t-il expliqué à RFI.

Convoqué par la justice le 5 mai, Abdourahman Mohamed Guelleh était coincé à Djibouti. « Le Parquet général a pris un appel contre l’ordonnance de non-lieu émis par le juge d’instruction. Et ça ce n’est pas suspensif. C’est-à-dire mon avocat peut me représenter, donc je devrais normalement partir. A chaque fois qu’un juge émet un non-lieu pour une personnalité politique, les régimes en décident autrement. Alors c’est toujours comme ça, donc il n’y a pas de séparation des pouvoirs ».

Haro sur l’opposition
Cet épisode n’est malheureusement pas un cas isolé à Djibouti, où le pouvoir en place fait son possible pour neutraliser toute forme d’opposition au régime Guelleh. Traqués, réprimés, muselés, les dissidents au discours présidentiel se voient contraints au silence, sous peine d’être jetés en prison.

Avant Abdourahman Mohamed Guelleh, Maitre Djama Amareh Meidal avait également fait l’objet d’une violation de liberté de circulation en juillet 2015. Cet ancien avocat et membre du Haut-conseil de l’USN devait se rendre en France avant de se voir notifié une interdiction de voyager par la Police de l’Air et des Frontières avec confiscation du passeport.

Mêmes mesures adoptées en 2013 à l’encontre de nombreux Djiboutiens durant la crise postélectorales qu’avait provoqué le résultat des élections législatives, remportées officiellement par le parti de Guelleh mais fortement contestées par l’opposition, accusant le camp présidentiel d’avoir manipulé les urnes. Pendant plusieurs mois, de nombreux opposants et défenseurs des droits humains ont été empêchés de partir de Djibouti, privés de leur passeport.

Cette volonté d’immobiliser les pourfendeurs d’un régime qui ne cesse chaque jour de montrer davantage sa nature dictatoriale est symptomatique d’un chef d’État au pouvoir depuis bientôt 20 ans et qui a fait le choix de paralyser l’opposition jusqu’à ce qu’elle soit complètement réduite au silence.

Museler les médias et les réseaux sociaux
Dans sa croisade pour lutter contre le développement d’une force adversaire à la sienne, IOG n’hésite plus à s’attaquer à des sociétés comme Facebook, qu’il accuse d’autoriser la création de profils d’opposants.

C’est particulièrement l’antenne irlandaise de la firme californienne qui est visée par une plainte du président Guelleh. Ce dernier souhaite empêcher que des membres du réseau social puissent publier du contenu qualifié d’offensif de la part de son camp. Il exige également la fermeture de ces comptes, la suppression de précédentes publications ainsi que l’identité et les coordonnées exactes des utilisateurs associés aux profils posant problème.

Le travail que Guelleh est en train de mener sur le web, en s’attaquant à la liberté d’expression permise par les réseaux sociaux, il l’exécute déjà depuis des années sur la presse et les médias. Les journalistes sont dans l’incapacité de pouvoir faire leur travail dans un pays où seul une parole est acceptable, celle du président.

L’opposition prévoit de lancer une chaine de télévision qui devrait émettre dès la fin de l’année. Baptisée Bouldouko TV et financée par Abdourahman Boreh, ancien collaborateur de Guelleh et désormais membre éminent de l’opposition, cette chaine fait l’objet en coulisses de nombreuses manipulations de la part d’IOG afin qu’elle ne voit jamais le jour.

Cinq nouvelles années de règne Guelleh attendent les Djiboutiens. Si les opposants avaient réussi à se mobiliser en masse pour les élections législatives de 2013, ils sont aujourd’hui plus dispersés, fragilisés par un climat hostile qui les empêche pour l’instant d’entrevoir une alternative au régime en place.  

Qualifiée de « mascarade électorale » par les partis d’opposition, la dernière élection présidentielle continue de jeter le discrédit sur la gestion d’un gouvernement qui parvient, certes, à tenir le pays dans la menace mais qui doit aujourd’hui interpeller la communauté internationale et la pousser à dénoncer la situation à Djibouti.

27/04/2016 (Brève 770) Blog de Mediapart. C’est reparti pour 5 années de désespoir (FreeDjib)

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Djibouti : Guelleh remporte la présidentielle, c’est reparti pour 5 ans de désespoir.

En remportant une présidentielle à laquelle il avait pourtant promis de ne pas se présenter, IOG maintient son pays dans un état de peur et de torpeur qui, sauf sursaut de l’histoire, devrait durer 5 années de plus.

Ismaël Omar Guelleh a été largement réélu à la tête de la République de Djibouti dès le premier tour de la présidentielle. Ce vote, boycotté par une partie de l’USN, et jugé peu crédible par les observateurs, reconduit un des dirigeants les plus autoritaires d’Afrique. Si les derniers évènements semblent être en train de fragiliser le soutien occidental, il peut compter sur la Chine, nouveau soutien majeur de son régime, pour poursuivre sa politique féroce. 

« Il n’y aura rien de nouveau puisque le dictateur va gagner », mettait en garde l’écrivain et professeur franco-djiboutien Abdourahman Ali Waberi, à la veille de l’élection. « Mais tout peut changer si une colère monte de la base, du peuple. L’histoire est toujours en mouvement. » Ce pessimisme quant au vote était largement partagé au sein de la société civile, et personne ne se faisait d’illusion. Les partis d’opposition historiques ont même, pour certains, appelé au boycott d’un scrutin qu’ils qualifient de simulacre électoral. Pour eux, les« conditions minimales de transparence ne sont pas garanties » et l’Union pour la majorité présidentielle (UMP), parti au pouvoir, imposerait de graves « restrictions à la liberté de réunion et d’expression. » Et l’histoire leur a donné raison. Ismaël Omar Guelleh, que l’on surnomme « IOG », a été réélu dès le premier tour pour un quatrième mandat avec 86,68% des voix. Le premier candidat de l’opposition, Omar Elmi Khaireh (USN) arrive loin derrière avec 7,3% – un résultat à des lieues des mouvements populaires d’opposition qui ont enflammé le pays l’année dernière.

Les signes avant-coureurs s’étaient multipliés. Après une victoire peu crédible de l’UMP aux élections législatives, Djibouti a connu une vague de vives protestations, qui ont mené à une crise politique. Afin d’apaiser les esprits, le gouvernement et l’USN ont ratifié en 2014 un accord-cadre pour la création d’une Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Celle-ci n’a néanmoins toujours pas été mise sur pied. Daher Ahmed Farah, le porte-parole de l’USN, dénonce ce qu’il considère être « une mascarade », alors que les analystes ont condamné des manœuvres politiciennes. Pour arracher cet accord, l’opposition avait dû accepter de n’avoir que 10 députés, au lieu des 52 auxquels elle estimait avoir droit. Difficile après ça de s’attendre à une conduite exemplaire du régime. Et les craintes ont été largement confirmées. L’ancien Premier ministre du Mali Soumana Sako encadrait l’activité des observateurs de l’Union africaine, qui ont pu visiter 124 des 456 bureaux de vote. Au sein des bureaux contrôlés, il a noté un certain nombre d’irrégularités.

Dans un quart des bureaux visités, « le procès-verbal (de dépouillement) n’a pas toujours été rédigé, ni signé par les membres du bureau de vote et les délégués des partis », soulignait M. Sako quelques jours après la tenue du scrutin. De plus, « les procès-verbaux n’ont pas été affichés publiquement sur la porte du bureau. » La mission d’observation a également déploré que la vérification de l’index des électeurs, trempé dans une encre indélébile pour s’assurer que personne ne puisse voter plusieurs fois, avait été loin d’être systématique. De même, les urnes n’ont souvent pas été dûment scellées et des assesseurs ont été vus arborant des tee-shirts à l’effigie du président Guelleh à l’intérieur des bureaux de vote. Enfin, les observateurs de l’UA ont constaté l’absence des délégués de candidats de l’opposition dans certains bureaux de vote. Ainsi, sans grande surprise, M. Guelleh, 68 ans, est donc réélu pour un nouveau mandat de cinq. Cette victoire perpétue une tradition de longue date : l’ancienne colonie n’a connu que deux présidents depuis son indépendance en 1977. 

L’exaspération de l’opposition au lendemain de ce simulacre démocratique est d’autant plus compréhensible qu’IOG avait annoncé qu’il se retirerait de façon répétée, et ce jusqu’au lancement de sa campagne. Ainsi le site d’information Jeune Afrique titrait en 2011 : « En 2016, je m’en irai, cette fois je peux le jurer. » En 2014, « Encore deux ans et je m’en irai, mission accomplie. » Et finalement, en mars 2016, « Les Djiboutiens m’ont interdit de partir. » Et pendant ce temps, le pays sombre un peu plus dans la corruption et la pauvreté. Le taux de chômage avoisine les 60%, et 79,4% des Djiboutiens vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Pour ne rien arranger, ancien auxiliaire de la police coloniale française, Ismaïl Omar Guelleh s’est illustré par la violence de sa répression de toute opposition dans son pays. « Aller à l’élection c’est comme aller à l’abattoir », s’indignait Mohamed Daoud Chehem, candidat indépendant.

Le dernier fait marquant remonte au 21 décembre, lorsque l’armée réprime violemment une cérémonie religieuse traditionnelle, en périphérie de la capitale, dans le bidonville de Balbala. L’intervention de l’armée fait 27 morts, selon la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), mais le bilan officiel est de sept morts. Pour avoir publié la liste des victimes de Balbala, le fondateur de la LDDH, Omar Ali Ewado, est arrêté et condamné à trois mois de prison ferme. Le 31 décembre, le Parlement proclame l’état d’urgence, et deux députés de l’opposition sont exclus de l’Assemblée. Pourtant, la communauté internationale détourne les yeux – au mieux, elle condamne mollement les abus, sans prendre de mesure. Cela est dû au fait que la payse accueillie des bases étrangères sur son territoire – notamment française et américaine. Selon Dimitri Verdonck, président de l’Association culture et progrès, partenaire de la FIDH : « [les pays présents à Djibouti] préféraient que le minimum qu’on demande au président soit respecté : la liberté d’expression, au moins un média indépendant, tout cela n’existe pas à Djibouti. IOG ne remplit pas sa part du contrat. Mais en même temps, ils ont besoin de Djibouti pour ce que représente ce pays dans la lutte contre la piraterie ou le terrorisme. »

Un nouvel acteur qui a également changé la donne est la Chine. A l’heure où les abus de Guelleh deviennent si flagrants qu’ils sont difficilement tolérables pour les puissances occidentales, son régime s’est fait un nouvel allié. Pékin et Djibouti avancent dans la construction d’une base militaire chinoise, dont l’ouverture est prévue pour 2017. Officiellement, cette base doit servir aux opérations anti-piraterie menées par la Chine dans le golfe d’Aden. Mais elle sert aussi les intérêts économiques de Pékin en lui donnant accès à une position stratégique unique en Afrique. Progressivement, la Chine s’installe donc à Djibouti, rejoignant les Français, les Américains et les Japonais. De fait, un million de Chinois vivent en Afrique et Pékin se doit de protéger ses ressortissants et ses investissements. 

Les preuves de ce rapprochement se multiplient : le gouvernement chinois a investi 185 millions de dollars en avoirs dans le port de Djibouti. La China Civil and Engineering Construction Corporation (CCECC) a elle contribué à hauteur de 420 millions à sa construction. La Chine assure également la construction de la ligne de chemin de fer liant la capitale à l’Ethiopie voisine. En outre, le pays s’est engagé à payer 20 millions par an pour la décennie à venir en droit d’utilisation du sol djiboutien pour sa nouvelle base. Ces investissements fleuves interviennent alors que nombre de sociétés européennes ont choisi de mettre un terme à leur activité dans un pays où la pression politique a considérablement augmenté ces dernières années. Mais, renforcé par le soutien de Pékin, IOG peut continuer de fouler aux pieds les principes démocratiques.