13/04/09 (B494) Somalie : Les Nations Unies accusent le Kenya d’abandonner les Somaliens (La Grande époque)

Écrit par Aurélien Girard, La Grande Époque

Le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations unies (HCR) a exprimé vendredi 3 avril son inquiétude quant à la tendance croissante des autorités kenyanes à renvoyer de force des demandeurs d’asile somaliens vers leur pays d’origine.

Mercredi 31 mars, 31 demandeurs d’asile, dont 9 hommes, 8 femmes et 14 enfants, voyageant en bus vers le camp de réfugiés de Dadaab ont été contraints de repartir vers la Somalie, selon l’agence des Nations unies. Le HCR a reçu l’information d’un officiel gouvernemental précisant que des militaires ont intercepté le bus et conduit les demandeurs d’asile au bureau de police de Dadaab avant d’escorter ensuite leur bus vers Dobley, un centre près de la frontière somalienne.

Lorsque le HCR a demandé l’intervention des officiels, il a été informé que la police et les militaires continuaient de renvoyer les demandeurs d’asile vers la Somalie en agissant sur ordre des autorités du quartier général provincial de Garissa.

La police à Dadaab a également confirmé que des incidents similaires avaient eu lieu le 23 mars lorsque 61 demandeurs d’asile dont 25 femmes, 22 hommes et 14 enfants avaient été arrêtés par des officiers de l’armée, amenés au poste de police de Dadaab puis renvoyés plus tard vers Liboi.

Le HCR a fait parvenir une plainte officielle au ministre de l’Immigration et de l’enregistrement des personnes pour protester contre de tels actes. L’agence des Nations unies s’inquiète de ce que de tels cas soient portés à l’attention du gouvernement, et qu’aucune action ne soit entreprise. Elle « rappelle que le gouvernement kenyan doit adhérer et totalement respecter le principe de non refoulement, comme cela est inscrit dans la loi du Kenya pour les réfugiés et dans les lois internationales, concernant en particulier les demandeurs d’asile somaliens. »

Moins diplomatique, un rapport de 58 pages vient d’être publié par Human Rights Watch, intitulé « De l’horreur au désespoir : La crise oubliée des réfugiés somaliens au Kenya. » Y sont décrites les extorsions, détentions, violences et expulsions que la police kenyane fait subir au nombre record de Somaliens qui pénètrent au Kenya.

« Les personnes qui fuient la violence sévissant en Somalie ont besoin de protection et d’assistance. Or, elles sont confrontées à de nouveaux dangers, de nouvelles exactions et de nouvelles privations », explique Gerry Simpson, chercheur de Human Rights Watch sur les réfugiés et auteur du rapport.

En 2008, un nombre total annuel record de près de 60.000 Somaliens ont cherché refuge dans trois camps situés près de la ville de Dadaab, dans le nord-est du Kenya, tandis que d’autres, probablement des dizaines de milliers, sont allés jusqu’à Nairobi. Lorsqu’ils essaient de traverser la frontière kenyane officiellement fermée, les nouveaux arrivants risquent d’après l’association « d’être extorqués, brutalisés et expulsés illégalement par la police et finalement, ils se trouvent confrontés à d’effroyables conditions de surpopulation dans des camps de réfugiés qui bénéficient de services insuffisants. »

 Le contexte frontalier

Invoquant des problèmes de sécurité, le Kenya a officiellement fermé ses 682 kilomètres de frontière avec la Somalie en janvier 2007, lorsque les troupes éthiopiennes sont intervenues pour appuyer le fragile gouvernement de transition somalien, chassant de Mogadiscio, la capitale somalienne, une coalition de tribunaux islamiques. Au cours des deux dernières années, l’escalade du conflit armé qui oppose les forces gouvernementales éthiopiennes et somaliennes aux insurgés a forcé près d’un million d’habitants de Mogadiscio à fuir en provoquant un afflux croissant de réfugiés somaliens au Kenya. En dépit du retrait éthiopien fin 2008 et de l’élection d’un nouveau président en Somalie, les violences persistent entre les groupes islamistes et le gouvernement et l’on s’attend à l’arrivée de nouveaux réfugiés tout au long de l’année 2009.

Pour Human Rights Watch, la fermeture de la frontière aux réfugiés viole le droit international des réfugiés qui interdit le retour forcé. Le rapport cite des réfugiés qui expliquent avoir été forcés de retourner en Somalie parce qu’ils n’avaient pas les moyens de soudoyer les policiers kenyans. « Le Kenya invoque un souci légitime de sécurité et a le droit de contrôler ses frontières, mais celles-ci ne peuvent être fermées aux réfugiés qui fuient les combats et les persécutions », précise Gerry Simpson.

Pour ceux qui réussissent à entrer au Kenya, les difficultés ne sont pas finies. Les réfugiés n’ont pas droit à l’assistance humanitaire s’ils vivent en dehors des camps. En violation du droit des réfugiés à la libre circulation sur le territoire kenyan, les autorités kenyanes exigent qu’ils demandent un permis spécial pour se déplacer à l’extérieur des camps. Et, à la différence de l’inscription sur les listes qui se fait rapidement dans les camps, les demandeurs d’asile somaliens devaient jusqu’à récemment attendre neuf mois ou plus pour que leur statut de réfugiés soit reconnu par le HCR à Nairobi.

Des capacités d’accueil insuffisantes

Malgré l’élection d’un nouveau président somalien en janvier, l’afflux de Somaliens continue au Kenya. Depuis le début de l’année, plus de 20.000 nouveaux arrivants ont été enregistrés dans les trois campements qui composent le complexe du camp de Dadaab – Hagadera, Ifo et Dagahaley. La plupart des nouveaux arrivants interrogés par le HCR évoquent une insécurité accrue, particulièrement dans les régions de Centre-Juba et de Bas-Juba, en plus de la sécheresse et des pénuries de nourriture, comme étant les principales raisons de leur fuite vers le Kenya.

Les camps ont été conçus il y a près de vingt ans, pour abriter un ensemble de 90.000 personnes. Ils en accueillent actuellement plus de 261.000, faisant ainsi du complexe de Dadaab l’un des plus anciens, des plus importants et des plus surpeuplés sites de réfugiés au monde.

Le HCR négocie l’allocation de nouveaux terrains avec le Gouvernement du Kenya, afin de construire de nouveaux camps mais cela reste encore à finaliser.

« Il est crucial que le gouvernement nous alloue dès que possible des terrains, où nous pourrons bâtir d’autres camps, décongestionner ainsi les camps existants et nous préparer à accueillir davantage de personnes si la tendance actuelle des arrivées se poursuivait », explique un porte-parole du HCR.

Plus de la moitié des nouveaux arrivants sont des femmes et des enfants et nombre d’entre eux sont exténués après avoir marché de longues distances, empruntant souvent des chemins détournés pour éviter de se faire repérer au moment de franchir la frontière. Certains parcourent de très longues distances. Ils viennent notamment depuis Mogadiscio par la route ou à pied, ce qui correspond à un voyage de 800 kilomètres pouvant durer jusqu’à 16 jours.

« Nous craignons que la situation ne se détériore encore à l’arrivée de la saison des pluies en raison des contraintes d’abri. La prochaine saison des pluies est prévue ce début avril », indique le porte-parole.

En décembre 2008, l’agence pour les réfugiés a lancé un appel de fonds de 92 millions de dollars américains pour réparer les conséquences du délaissement dont les camps de Dadaab ont souffert des années durant, prodiguer une assistance au nombre sans cesse croissant de nouveaux arrivants et construire de nouveaux camps pour 120.000 réfugiés.

Le conflit incessant en Somalie a causé la mort de milliers de personnes ainsi que des déplacements massifs de population. Les camps de réfugiés de Dadaab ont été établis en 1991 et en 1992, après la chute du gouvernement de Siad Baré en Somalie.

27/11/08 (B475-B) La Grande époque avec Reuters / Le monde peu enclin à s’impliquer dans le chaos somalien

Écrit par Mark John et David Clarke, Reuters

Tout en dépêchant des escadres dans les eaux infestées de pirates qui baignent la Somalie, le monde paraît peu enclin à s’impliquer dans le rétablissement de la sécurité dans l’ex-colonie italienne.

La communauté internationale est de plus en plus préoccupée par les risques d’instabilité régionale causés par le chaos chronique régnant dans l’«Irak de la Corne de l’Afrique», les États-Unis craignant plus particulièrement qu’un retour des islamistes au pouvoir ne fasse de la Somalie un havre pour Al-Qaïda.

Mais la conviction que la Somalie n’est pas encore au bout de dix-sept ans d’absence de pouvoir étatique, le souvenir douloureux d’interventions passées et l’urgence d’éteindre d’abord d’autres incendies, en Afghanistan ou au Congo-Kinshasa, ont eu pour le moment raison de toute velléité d’immixtion.

Même si elle a dépêché une flottille de bâtiments de guerre dans la région dans l’espoir d’intimider les flibustiers, l’OTAN n’a engagé aucun débat sur le traitement de la «racine du mal, à savoir l’instabilité politique», confirme un porte-parole de l’Alliance atlantique.

«Assez à faire ailleurs»
Le même silence règne dans les couloirs des Nations Unies, de l’Union européenne et du Pentagone, où l’on reste traumatisé par la mort de dix-huit soldats américains en 1993 dans une bataille avec les chefs de guerre somaliens, qui avait sonné le glas d’une intervention commune américano-onusienne visant à rétablir l’état de droit.

«Je ne connais personne qui parle d’intervention militaire américaine en Somalie. Nous observons la situation. Mais nous nous en tenons à une attitude de stricte non-intervention. Nous avons assez à faire ailleurs», confie un responsable du Département américain de la Défense.

Formellement, le Conseil de sécurité de l’ONU a demandé au secrétaire général, Ban Ki-moon, de hâter la préparation de plans d’urgence pour remplacer par des Casques bleus les 3000 hommes mal préparés du contingent de l’Union africaine en Somalie, en vue de superviser un accord de paix remontant au 18 août.

Mais l’aile la plus radicale des islamistes a rejeté cet accord et la violence fait rage entre les insurgés et les forces du fragile gouvernement fédéral transitoire somalien, reconnu par la communauté internationale, mais soutenu à bout de bras par l’armée éthiopienne.

Véritable armada
Les efforts de l’Italie et de l’Afrique du Sud pour que cette mission des Nations Unies voie le jour ont été contrariés par Londres et Washington qui estiment qu’à l’heure actuelle en Somalie il n’y a tout simplement pas de paix à maintenir.

«Au moins, au Congo, il y avait un processus politique auquel nous pouvions nous raccrocher», souligne un responsable de l’UE, dressant un parallèle avec l’engagement dans l’ex-Congo belge, où la paix est aujourd’hui sérieusement menacée par une rébellion tutsie, dans l’Est.

L’inaction internationale en Somalie est d’autant plus criante que nombre de pays, de l’Inde aux États-Unis en passant par la Russie, la France ou la Grèce, ont dépêché une véritable armada au large de ses côtes pour protéger les navires marchands de pirates de mieux en mieux armés.

Cela n’a pas empêché le détournement inédit, la semaine dernière au large du Kenya, d’un pétrolier géant transportant deux millions de barils de brut saoudien destiné aux États-Unis, un coup de main audacieux qui inquiète la communauté internationale et annonce une flambée des coûts de transports maritimes.

Descente aux enfers
L’OTAN, qui soutient que la présence de son escadre dans la région est cruciale pour la protection des navires du Programme alimentaire mondial (PAM) acheminant l’aide destinée au million de civils déplacés par les combats, se dit prête à étendre son opération l’an prochain en parallèle avec une action analogue de l’UE.

Mais les analystes ne voient aucune perspective d’engagement européen ou occidental à terre.

Quant au Conseil de sécurité, il a promis d’envisager une opération de paix «en fonction du processus politique et de l’amélioration de la situation sécuritaire», une promesse peu contraignante.

Ces dernières années, l’aviation américaine est parfois intervenue en Somalie pour frapper des cibles censées être liées à Al-Qaïda. Mais, au Pentagone, on exclut toute intervention en fin de mandat de George W. Bush.

Et si nombre de Somaliens désespérés placent leurs espoirs en son successeur Barack Obama, celui-ci a fait savoir que sa priorité serait l’Afghanistan et les analystes ne s’attendent pas à ce qu’il prête de sitôt quelque attention à un pays dont la descente aux enfers se poursuit inexorablement.

Besoin d’un règlement politique
La capture du superpétrolier par des pirates souligne plus que jamais la nécessité d’un règlement politique dans ce pays de la Corne de l’Afrique.

Se moquant des bâtiments de guerre déployés en urgence ces dernières semaines par multiples gouvernements et organisations multilatérales, les pirates se sont tout simplement emparés au large du Kenya d’un navire grand comme trois porte-avions transportant le quart des exportations journalières de pétrole brut de l’Arabie saoudite.

«C’est à l’évidence une escalade», estime Roger Middleton, un spécialiste de la région travaillant au sein de l’institut de recherches Chatham House à Londres. «Il n’existe pas de capacité navale pour couvrir la région qu’ils menacent. La solution militaire n’est donc pas une réponse.»

Car même si le ministre saoudien des Affaires étrangères a promis d’employer les grands moyens face à ces flibustiers d’un nouveau genre, les navires se heurtent à un grand nombre d’obstacles : couvrir, donc, une région d’une taille équivalente à celle de la mer Rouge et de la Méditerranée, identifier les pirates avant leurs assauts ou protéger les otages sur les bateaux détournés.

La piraterie découle en grande partie de l’absence d’autorité centrale à Mogadiscio, ce qui assure une sorte d’impunité aux clans qui s’en partagent les bénéfices.

«La communauté internationale doit réfléchir avec l’esprit ouvert au genre de gouvernement possible en Somalie. Le gouvernement fédéral intérimaire [soutenu par l’Occident] n’a pas apporté la paix et le développement comme espéré», souligne Roger Middleton.

L’envoi d’une force navale dans le golfe d’Aden, l’une des principales routes maritimes commerciales de la planète qui évite aux navires de contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, a certes réduit à 31 % le nombre d’assauts réussis par les pirates en octobre, contre 53 % en août.



Mais «les opérations de sécurité maritimes dans la région ne sont qu’un emplâtre, elles répondent aux symptômes, pas aux causes», insiste Jason Alderwick, expert à l’Institut international d’études stratégiques.



«Le gouvernement intérimaire ne remplit pas ses obligations d’État sur le maintien de l’intégrité dans ses propres eaux territoriales. Il lui faut un plan pour l’aider dans cette tâche, ou bien choisir une autre option.»



Cette option pourrait prendre la forme d’un accord de partage du pouvoir soutenu par les Nations Unies entre l’actuel gouvernement et les islamistes modérés.

 

Activité lucrative


Les islamistes, qui sont aux portes de la capitale Mogadiscio en partie contrôlée par le gouvernement intérimaire soutenu par l’armée éthiopienne, assurent que s’ils prenaient le contrôle du pays, ils mettraient fin à la piraterie comme ils l’ont fait pendant leur brève mainmise sur le sud du pays, pendant six mois en 2006.



«Nous sommes contre la piraterie, car elle impose des pénuries économiques au peuple somalien affamé», déclare un porte-parole des islamistes, Abdirahim Isse Adow, par allusion à l’impact négatif de ces actes sur les prix alimentaires locaux.



«Nous ne pouvons rien faire contre les pirates à moins que nous retrouvions notre puissance de 2006, quand nous protégions la terre et la mer.»



Les experts soulignent pourtant que toutes les parties prenantes au conflit somalien retirent des bénéfices de cette activité lucrative et Washington redoute qu’un gouvernement islamiste en Somalie ne transforme le pays en sanctuaire du terrorisme international.



Mais certains experts font valoir qu’en cas de marginalisation de l’aile la plus radicale, Al-Shabaab, l’arrivée au pouvoir d’islamistes modérés pourrait constituer la solution la plus réaliste.



«Étant donné les autres options, qui ne sont pas très reluisantes, l’administration Bush et son allié éthiopien pourraient désormais faire preuve de souplesse pour accepter une participation islamiste au gouvernement, à condition qu’il n’y ait pas de liens avec les terroristes internationaux», estime Philippe de Pontet, analyste au groupe Eurasia.



«Pour l’instant, cependant, il est probable que la Somalie et la piraterie en Somalie ne feront que s’aggraver.»



Un problème plus large


Le premier ministre somalien, Nour Hassan Hussein, estime que la piraterie au large des côtes de son pays participe d’un phénomène international qui va au-delà de la région de la Corne de l’Afrique.



Dans une interview à l’agence Reuters, Hussein estime que les patrouilles maritimes internationales ne suffiront pas à éradiquer le phénomène de la piraterie et assure que celui-ci n’est pas cantonné à la Somalie.



«Nous sommes désolés, mais ce problème de piraterie n’est pas cantonné seulement à la Somalie; il affecte l’ensemble de la région, il affecte le monde.»



Selon les experts, les pirates ont montré qu’ils pouvaient frapper sur une large étendue maritime puisque la zone de leurs agissements dépasse plus d’un million de km2.



«Les opérations navales à elles seules ne sont pas suffisantes, car les pirates disposent d’un réseau, ce qui veut dire un réseau opérationnel en mer, à terre et aussi parfois à l’étranger», affirme-t-il.



«Je crois que tout cela est lié à d’autres organisations. Je ne pense pas qu’il s’agisse purement et simplement de piraterie somalienne.»



«Il y a des groupes criminels, assurément, du moins c’est une hypothèse. Mais, bien sûr, on y verra plus clair dans les mois qui viennent.»



Un certain nombre d’experts de la région n’excluent pas que les pirates somaliens bénéficient de l’aide de hors-la-loi yéménites et nigérians et que les butins – notamment les rançons obtenues des armateurs des bateaux détournés – finissent entre les mains de groupes terroristes internationaux.



C’est pourquoi ils estiment que, en plus de dépêcher des navires de guerre dans la région, la communauté internationale devrait se pencher sur les réseaux financiers susceptibles de recycler les dizaines de millions de dollars de rançon perçus rien que cette année.



Hussein fait valoir que son fragile gouvernement fédéral de transition somalien n’a pas les moyens de s’attaquer au phénomène et il réclame à la communauté internationale qui le soutient une aide pour mettre sur pied une garde-côtes digne de ce nom.



«Nous sommes très satisfaits de constater que le problème de la piraterie est devenu un problème commun et que des efforts communs sont déployés pour y faire face. Nous jouerons bien sûr notre rôle, mais nos moyens sont très limités», ajoute-t-il.

25/08/08 (B462) La Grande époque / Somalie : percée militaire des tribunaux islamiques. (Article recommandé)

Écrit par Aurélien Girard, La Grande Époque – Paris

Les troupes islamistes d’Al Shabab ont annoncé, le 23 août dernier, avoir réussi, après trois jours de combats à l’arme lourde, à reprendre le contrôle de la ville portuaire de Kismayo, la troisième plus grande ville de Somalie au sud du pays, où elles avaient été contraintes à se replier à la fin de 2006. Les Nations Unies appellent déjà à la protection des civils sur ce territoire éclaté et «gouverné» depuis des dizaines d’années par des chefs de guerre soutenus par l’Éthiopie ou par l’Érythrée, par Al-Qaïda ou par les États-Unis.

Depuis 1991, la Somalie n’a pas connu de gouvernement national effectif. Après dix-huit ans de conflit armé incessant, ce qui était initialement une lutte politique s’est égrené en séparatismes divers (sécession du Nord, le Somaliland et du Nord-Est, le Puntland) pour finir en une lutte de tribus, n’ayant pour objectif que le maintien de pouvoirs locaux.

La piraterie somalienne, qui fait des côtes de ce pays les plus dangereuses du monde à la navigation, n’est au final qu’une excroissance maritime de l’anarchie dans laquelle vit ce qui fut le pays de la myrrhe et de l’encens. Régie aujourd’hui par des seigneurs de guerre, soumise aux incursions de l’Éthiopie et lieu stratégique de la lutte d’Al-Qaïda –puisque située à l’embouchure du canal de Suez, artère fémorale du transport d’hydrocarbures vers l’Europe et de l’économie de tout le bassin méditerranéen – la Somalie espère le déploiement incertain d’une force internationale.

Accord de paix ou monnaie de singe

Quand les Nations Unies se félicitaient de la trêve signée le 9 juin à Djibouti entre le gouvernement fédéral de Transition somalien et l’Alliance pour la re-libération de la Somalie (ARS), puis de «l’accord de paix» du 19 août, elles avaient oublié la force de frappe de l’Union des Tribunaux islamiques qui veut rétablir le sultanat somalien historique de l’époque précoloniale.

La paix de papier n’aura pas duré plus que le temps d’une séance photo : les familles ramassaient leurs morts ce 24 août à Kismayo, alors que les avions de l’armée gouvernementale continuaient à survoler la ville, faisant planer la menace de frappes lourdes. Plus de 90 morts et 200 blessés sont déjà à déplorer, selon un premier bilan encore provisoire, et le groupe islamique Al-Shabab est aux commandes de la ville.

L’accord de Djibouti prévoit la cessation des hostilités pour une période de trois mois et la possibilité d’un retrait éthiopien d’ici octobre, dont la présence des troupes est violemment contestée par l’ARS. Il est destiné, selon le communiqué onusien, «à mettre fin à près de deux décennies de violences».

Le 19 août, soit la veille de l’offensive sur Kismayo, la trêve est devenue un réel accord de paix, après trois jours de consultations en présence de représentants de l’Union africaine, de l’Union européenne et de la Ligue des États arabes. «Dans le cadre de la médiation d’Ahmedou Ould Abdallah, le représentant spécial du secrétaire général pour la Somalie, les parties ont convenu de cesser toute confrontation armée, de cesser les provocations verbales et de créer un mécanisme de suivi de l’accord», annonçaient les Nations Unies.

Mais l’ARS, présidée par le chef islamiste Cheikh Sharif Ahmed, constituée en septembre 2007 à Asmara en Érythrée pour lutter contre la présence éthiopienne en Somalie, n’est qu’un des protagonistes du conflit. Comme les combats récents le montrent, il n’est pas le plus dangereux.

Bons souvenirs de 2006

Dans tous les processus de paix, il y a certains groupes et individus qui rejettent ces accords. Une mise en œuvre efficace de l’accord devrait inciter plus de Somaliens à s’y joindre et leur donner une chance de contribuer à la renaissance de leur pays», indiquait déjà un prémonitoire Ould-Abdallah au mois juin.

Les forces de l’Union des Tribunaux islamiques attaquent sans répit – essentiellement par des attentats – la capitale Mogadiscio, dont elles avaient pris le contrôle une première fois en juin 2006, malgré la résistance d’une alliance de chefs de guerre et du «gouvernement» somalien, soutenu par les États-Unis.

Les six mois qui ont suivi ont vu un rétablissement de la charia – la loi islamique – jusqu’à ce que les forces éthiopiennes, coupant l’herbe sous le pied à la médiation tentée par l’Union européenne, ne chassent en quelques jours du pouvoir l’Union des Tribunaux islamiques, dont les militants se sont alors repliés autour de la ville de Kismayo, au sud du pays. Le retrait éthiopien, amorcé à la fin de janvier 2007, a été interrompu par la reprise des combats dans Mogadiscio.

L’Union des Tribunaux islamiques et de nouveaux groupes islamiques ont aujourd’hui la mainmise sur de larges portions du territoire somalien. La situation humanitaire s’est détériorée constamment ces dix-huit derniers mois et elle atteint désormais un niveau sans précédent, prévenait déjà le 7 août le responsable des affaires humanitaires des Nations Unies, John Holmes, cité par l’agence onusienne. «Vingt et une personnes participant à des efforts humanitaires ont été tuées en Somalie depuis le mois de janvier», souligne-t-il, déplorant les attaques croissantes contre la population civile. «Toutes les parties à ce conflit ont l’obligation, en vertu du droit international, de protéger les civils et de s’abstenir de mener des attaques sans discrimination.»

Début août, 20 femmes occupées à nettoyer les rues de la capitale Mogadiscio sont mortes et 40 autres personnes blessées dans l’explosion d’une bombe dans la rue. Le lendemain, dix civils au moins sont morts lorsqu’un obus de mortier est tombé sur une maison.

Plus de 3 millions de Somaliens sur les 10 millions de la population totale vivent aujourd’hui en exil, et plus de 800 000 ont été déplacés par les combats.

Les options pour ramener la paix dans le pays consistent aujourd’hui soit à «remodeler» la force de l’Union africaine actuellement sur le terrain – qui comme au Darfour est composée de troupes peu professionnelles, insuffisantes en effectif et en équipement – soit à établir une force internationale de stabilisation. Mais le Conseil de sécurité, s’il a renouvelé l’autorisation accordée à l’Union africaine (UA) de maintenir sa mission (l’AMISOM) en Somalie pendant une nouvelle période de six mois, traîne des pieds sur la question de l’envoi d’une force internationale.

Le Conseil de sécurité a répondu à la demande d’une force internationale de stabilisation, dont les éléments seraient fournis par des pays amis, à l’exclusion des États voisins (donc sans l’Éthiopie et l’Érythrée) et qu’elle serait possible… une fois que la situation serait déjà stable.

Pour le Conseil, il faut d’abord que «le processus politique ait avancé et que la situation sur le terrain se soit améliorée sur le plan de la sécurité».

L’ONU ne souhaite évidemment pas reproduire la douloureuse expérience de la mission de maintien de la paix qui avait fait suite à l’intervention américaine ratée, Restore Hope, de 1993. Rejetés par la population, les casques bleus avaient dû se retirer en 1995 sur un constat d’échec complet.