23/04/09 (B495) Influences de la France à Djibouti : Absence de stratégie économique (Infoguerre – article publié par France Europe Puissances)

Les rapports entre la France et Djibouti, héritiers d’une histoire commune née au XIXe siècle, ont été le plus souvent étroits, faisant de Djibouti une zone d’influence de la France.

Aujourd’hui, cette proximité franco-djiboutienne ne se retrouve guère sur le plan économique. Dans le contexte de la globalisation, la position de la France à Djibouti pâtit d’une absence de stratégie et de vision de développement à moyen/long terme. Face aux mutations du monde et aux nouvelles coopétitions économiques, l’exemple de l’ancien Territoire Français des Afars et des Issas (TFAI) n’est que le révélateur de l’absence de stratégie économique de la France dans son ancien « pré carré » en Afrique. Ce reflet des manques de volonté et de politique de puissance de la France se traduit par un contraste entre la révision (dans la transformation) de ses positions militaires et son inertie face à la nouvelle situation économique.

Etat « confetti », Djibouti, colonie française de 1862 à 1977, est resté longtemps dans une relation exclusive avec la France. La France, se contentant de cet héritage, bénéficie toujours de solides influences diplomatico-militaires à Djibouti, influences cependant remises en cause par les crispations judiciaires franco-djiboutiennes autour de l’affaire Borel. Mettant à profit la mondialisation, Djibouti a diversifié ses relations en axant son développement dans la dynamique des échanges Sud-Sud et les nouvelles orientations stratégiques américaines, la France semblant passive face à ces enjeux.

Une longue domination de la France dans un Etat stratégique

Avec une population de 800 000 habitants regroupant des Afars, des Issas et des Arabes, majoritairement concentrée dans la capitale, la République de Djibouti, avec une superficie de 23.200 km², est l’un des plus petits pays d’Afrique. Elle se situe dans la Corne de l’Afrique et partage des frontières avec l’Erythrée au Nord, l’Ethiopie à l’Ouest et au Sud et la Somalie au Sud – Est. Sa façade maritime longue de 370 km donne sur la Mer Rouge et le Golfe d’Aden. Le pays se situe au 150e rang (sur 177 pays) de l’Indicateur du développement humain.

Djibouti est situé en face des réserves pétrolières les plus importantes de la planète et sur une voie maritime majeure. Sa position géostratégique-clé entre l’Afrique et le Moyen-Orient et son port, au croisement de la Mer Rouge et de l’Océan Indien, face au Yémen, en font une escale convoitée.

L’ancien TFAI est encore marqué par la présence francophone historique. L’Etat indépendant de Djibouti a ainsi deux langues officielles : le français depuis l’ère coloniale et l’arabe. Djibouti n’a eu longtemps pour seule ressource que sa rente stratégique versée par l’ex métropole. En 1995, à Djibouti les dépenses des seules forces françaises représentaient près de la moitié du produit intérieur brut et procuraient au budget de l’Etat plus du tiers de ses recettes. Les relations entre Djibouti et la France sont restées longtemps très étroites, tant sur le plan de la culture francophone, du tissu économique, du commerce extérieur, que de l’aide au développement.

Une présence militaire toujours forte et des crispations politico-judicaires

La France, de par son dispositif militaire au sein de ce micro Etat, contribue à sa stabilité (relative) dans une zone structurellement en crise : anarchie en Somalie (sans sompter l’islamisme et la piraterie) sur fond du conflit et de la rivalité de l’Ethiopie et l’Erythrée. Mais l’affaire Borel cristallise des tensions politiques et diplomatiques entre les deux pays.

La position de Djibouti comme escale à la confluence de plusieurs zones en fait une base stratégique. En effet, Djibouti se trouve à proximité de l’Est africain pour la protection de nos ressortissants, de la Mer Rouge pour la sécurisation des approvisionnements transitant par Suez, du Golfe persique et du détroit d’Ormuz pour une évaluation permanente d’une zone extrêmement sensible, enfin de l’Océan Indien pour le soutien de notre flotte. Constituant la première implantation militaire de la France en Afrique, les Forces Françaises de Djibouti (FFDJ) ont vu leurs effectifs diminuer de moitié en vingt-cinq ans, passant de 4 300 hommes en 1978 à 2 900 hommes environ en 2008 avec 10 avions de combat Mirage 2000 et une dizaine d’hélicoptères. En 2007, les retombées économiques de la présence des FFDJ étaient évaluées à 160 millions d’euros par an. Les dispositifs prépositionnés confèrent des avantages opérationnels qui dépassent le seul champ de la fonction de prévention : l’utilisation de Djibouti pour libérer les otages pris par des pirates somaliens (Carré d’As en septembre 2008 et Ponant en avril 2008) le confirme.

Les échanges de tirs nourris ayant eu lieu les 09, 10 et 11 juin 2008 entre troupes érythréennes et djiboutiennes à Ras Doumeira, à 120 km au nord de la ville de Djibouti ont été l’occasion pour la France de réaffirmer son rôle dans la protection du pays en apportant une aide logistique, notamment médicale, ainsi que des renseignements militaires.

Mais l’affaire Borrel reste au cœur de la crise qui empoisonne les relations entre l’ancienne métropole et l’ex colonie. Le juge Bernard Borrel, détaché comme conseiller du ministre djiboutien de la justice dans le cadre de la coopération, a été retrouvé mort le 19 octobre 1995. L’enquête de la justice djiboutienne avait conclu au suicide. Cette thèse a longtemps été privilégiée en France également, puis celle du meurtre a été retenue, plongeant les deux pays dans un imbroglio politique, diplomatique et judiciaire.

Le président Ismaël Omar Guelleh, chef de l’Etat depuis 1999, est convoqué pour témoigner dans l’affaire alors que le procureur actuel de Djibouti Djama Souleiman Ali et le chef des services secrets Hassad Saïd, sont convoqués par la justice française en tant que témoins assistés.

La Cour internationale de justice a confirmé le 3 juin 2008 le refus de la France de transmettre à Djibouti le dossier concernant l’enquête sur la mort du juge Bernard Borrel. Le gouvernement djiboutien a indiqué le 8 juin 2008 qu’il « n’accepterait pas que le dossier du juge Borrel serve d’alibi à toute tentative de déstabilisation » de Djibouti.

Passivité de la France face aux nouveaux enjeux

S’appuyant sur la mondialisation, l’ancien TFAI a connu une forte croissance du PIB : 3,2 % en 2004, 3,5 % en 2005, 4,8% en 2006, 5,3% en 2007. La France, malgré l’ancienneté de sa relation et son apport dans la stabilité de son ancienne colonie, n’a pas pris part à ce développement en tant que partenaire économique. De nouveaux acteurs militaires et économiques ont investi le pays si bien que le rôle économique de la France n’est pas à la hauteur de son statut militaire et d’ancienne puissance. Cette dernière voit sa position commerciale au sein de l’ancien TFAI se faire concurrencer par les pays du Golfe, l’Ethiopie, la Chine et l’Inde.

D’abord, les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre contre le terrorisme ont entraîné la réévaluation de l’importance stratégique de Djibouti par les Etats-Unis. En octobre 2002, Washington a créé à Djibouti le Combined Joint Task Force-Horn of Africa ayant pour base un ancien camp français avec plus de mille soldats. Paris a dû augmenter son aide à Djibouti à hauteur du loyer versé chaque année par les Etats-Unis pour leur base, soit environ 30 millions d’euros par an. La présence américaine a été suivie de l’installation d’éléments allemands et espagnols. Elle a également renforcé l’attractivité économique de Djibouti.

Afin de conforter sa vocation de plaque tournante régionale en matière d’échanges commerciaux, les autorités de Djibouti ont multiplié les mesures incitatives pour attirer les investissements des pays du Golfe. Après avoir confié la gestion de son port et de son aéroport international à l’Autorité des ports de Dubaï (DPA), Djibouti a lancé avec plusieurs partenaires de la péninsule arabique les chantiers d’infrastructures destinées à faire du pays un centre de transit régional de marchandises. Dubaï a pris en charge la gestion du port et a investi dans diverses infrastructures : nouveau terminal pétrolier de Doraleh, opérationnel depuis 2008, à Doraleh également, un second port en eau profonde, avec un terminal à conteneurs, est en cours de construction ; Zone Franche de Djibouti d’une superficie de 400 hectares. Le milliardaire saoudien Tarik Ben Laden (demi-frère d’Oussama) a lancé un projet pharaonique (19 milliards de dollars, soit près de 14 milliards d’euros) de construction d’un pont de 28 km de long entre Djibouti et le Yémen, projet auquel le président Guelleh tient beaucoup.

Positionné sur les axes d’échange maritimes d’Europe, d’Extrême Orient, du Golfe Arabo-persique et évidemment d’Afrique, le développement économique de Djibouti offre de nombreuses perspectives. Partenaire historique de ce pays, la France possède des atouts, du fait de ses liens affectifs, culturels et de sa connaissance du pays, pour participer à cette dynamique et ne pas continuer à voir son influence décliner. Le renforcement de la place et des intérêts économiques de la France face aux pays du Golfe, de plus en plus actifs, se doit d’être à la hauteur de son poids militaire. Ce renforcement, indispensable à une politique globale de puissance nationale, passe par la définition et d’une stratégie volontariste par les acteurs publics et privés. L’organisation du colloque Djibouti, hub de la Corne de l’Afrique le 20 octobre 2008 au Sénat semble être une prise de conscience de la réalité du découplement entre positions militaires et économiques de la France au sein de cette République.

AF

22/09/07 (B414) INFOGUERRE : Afrique : Caisse de résonance de la stratégie de puissance américaine (Article recommandé à la lecture)

A l’heure où les élites françaises ont encore du mal à accepter les grilles de lecture intégrant les dynamiques de puissance, les Américains ont trouvé une nouvelle cible afin de renforcer leur hégémonie mondiale.

C’est au tour de l’Afrique de subir les assauts de la politique étrangère américaine.

En adoptant une démarche altruiste, le gouvernement US pénètre en amont une zone économique jusqu’ici réservée à l’Union Européenne et en particulier à la France. Cette focalisation est la symbiose de plusieurs ambitions : l’acquisition d’une position géostratégique, le contrôle des richesses naturelles, la lutte contre le terrorisme, la monopolisation d’un futur marché potentiel estimé à 600 millions de consommateurs, la déstabilisation des ex-colons en Afrique Subsaharienne.

Dans la continuité de son prédécesseur ayant instauré une zone de libre échange par l’intermédiaire de l’American Growth Opportunity Act, Georges Bush oriente le deuxième opus (signé en 2002) vers 4 axes prioritaires l’eau, le SIDA, la famine et l’éducation. Par ailleurs, cette nouvelle politique est couplée d’un triplement des aides envers le continent.

C’est donc sous couvert d’actions pseudo humanitaires que les américains tentent maintenant de pénétrer le marché africain.

A titre d’exemple, dans une approche contraire aux pays européens, les Etats-Unis prônent l’utilisation d’OGM sur le continent afin de lutter contre la famine. Or pour pouvoir qualifier cette action d’offensive, il est nécessaire d’appliquer une grille de lecture mettant en exergue une stratégie d’influence relative à la dépendance économique. Sachant que l’utilisation d’OGM nécessite un réapprovisionnement annuel et que les grandes firmes américaines sont leaders dans ce domaine nous comprenons pourquoi il existe ce regain d’humanisme !

L’information est à l’épicentre de la guerre économique et des conflits d’intérêts de puissance.

Dans ce contexte, les TIC se révèlent être un levier décisif et les Américains l’ont bien compris.

C’est en collaborant avec le Massachussets Institute of Technology et les Nations Unies que les instances américaines ont pour ambition de monopoliser le marché des micro-ordinateurs en proposant des modèles high tech pour 100 $.

Derrière l’intention de permettre l’accès des nouvelles technologies à tous, nous constatons que ce projet a été en partie financé par de grands groupes tels que AMD, Google et News Corp. Par ce biais nous pouvons aisément décrypter une stratégie de formatage intellectuel.

Dans la même optique, le « Cisco Networking Alliance » qui s’est déjà illustré par la création d’un portail internet qui assure la distribution à près de 2 millions d’africains, s’est associé à 25 Etats en vue de créer des académies de formation en informatique dans 75 établissements disséminés sur tout le continent.

Outre les positions géostratégiques de l’Afrique centrale pour le commerce et d’Afrique du Nord pour la lutte contre le terrorisme, le pétrole et le gaz ; les Etats-Unis font preuve d’un regain d’agressivité en Afrique subsaharienne à l’encontre des intérêts français.

Nous pouvons le constater à Djibouti pour le contrôle du port de Bab el Mandab (lieu par lequel transite le quart de la production mondiale de pétrole).

Par ailleurs, les Etats-Unis continuent leur expansion en tissant un réseau sous les yeux des élites françaises. Par exemple, avec l’installation successive en 2002 du Combined Joint Task Force-Horn of Africa (1) à Djibouti et du bureau d’Inspection Général de l’USAID (2) à Dakar.

Cette constatation montre une nouvelle fois le jeu habile des Américains face aux contradictions de la politique extérieure française menée sur le territoire africain.

L’antinomie des approches françaises sur ce continent est caractérisée par un jeu d’oppositions reposant sur deux principales tendances.

D’une part, ceux qui souhaitent étendre l’influence en dehors du milieu traditionnel post colonial vers des pays tels que le Ghana, le Nigeria et l’Afrique du Sud. D’autre part, ceux qui préconisent des rapports privilégiés avec les francophones.

Aujourd’hui, l’Afrique se trouve dans une étape charnière relative aux influences pluriculturelles. En revanche, la majorité des hommes politiques et des élites de notre Nation éprouvent certaines difficultés à mettre en place des stratégies offensives.

Dans de telles circonstances, il semblerait judicieux de faire preuve d’un minimum de patriotisme en exploitant au mieux les forces vives de notre pays. C’est à dire défendre le peu de positions géostratégiques dont nous disposons sachant que nous ne sommes pas les seuls.

Cette action ne sera possible qu’en mettant un temps soi peu de côté les freins psychologiques engendrés par la colonisation et suivant l’exemple du courageux et judicieux David contre le géant Goliath.

C’est en utilisant les modalités habituelles d’une stratégie multiforme que le rouleau compresseur Américain prend position sur le continent africain : financements et accords bilatéraux, relais et organisations multilatérales, organismes privés et ONG, soutien aux initiatives régionales, travail des Eglises Evangélistes et jeu sur l’axe alliés/adversaires sous couvert d’humanisme.

Cette synergie permet l’imposition de standards, l’obtention de grands contrats, le choix de certains prestataires mais surtout de répandre une stratégie d’influence culturelle globale.

Une fois de plus la France reste dans une position attentiste proche de l’autisme.

C’est avec amertume que nous constatons que les hautes strates de notre pays ne semblent pas capables de décrypter des stratégies indirectes peu élaborées, de surcroît historiquement redondantes !

BS

1. Combined Joint Task Force-Horn of Africa : organisme créé afin de lutter contre le terrorisme et d’améliorer la sécurité en Ethiopie, en Erythrée, au Soudan, au Kenya, en Somalie, au Yémen, et en Mer Rouge, dans le Golfe d’Aden et dans l’Océan Indien.

2. USAID : US Agency For International Development. Travail concomitant avec ONG, entreprises, consultants. Objectif : asseoir la présence politique et économique dans les pays en crise ou reconstruction.