27/06/2017 (Brève 1020) Djibouti, la minuscule cité-Etat du Golfe d’Aden, et ses sept armées (RFI Par Tirthankar Chanda)

Lien avec l’article http://www.rfi.fr/afrique/20170627-djibouti-guelleh-cite-etat-aden-sept-armees-independance-aptidon

Il y a quarante ans, jour pour jour, Djibouti était la dernière colonie française en Afrique à accéder à l’indépendance. Aujourd’hui, grâce à sa situation stratégique face au détroit du Bab-el Mandeb, à l’entrée d’une des grandes routes commerciales du globe, cette minuscule cité-Etat voit les grandes puissances du moment venir la solliciter pour positionner leurs troupes sur son sol pour combattre les jihadistes ou les pirates, ou les deux. L’arrivée de la Chine sur la scène complique la donne.

Djibouti semble vivre à « une nouvelle allure du temps », écrivait il y a quelques mois Sonia Le Gouriellec, citant Michelet, dans une tribune du quotidien Le Mondeconsacrée aux mutations profondes en cours dans ce pays. Chercheuse à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSERM), l’auteur connaît bien Djibouti et retrace avec enthousiasme le rôle central que celui-ci joue dans l’accélération de l’histoire dans l’Afrique de l’Est en pleine émergence, regrettant seulement que ce renouveau s’écrive avec la Chine et pas avec son partenaire historique, la France, qui n’a pas su repenser sa relation avec ce pays aux ambitions régionales.

Lorsqu’on fait le bilan des quatre décennies d’indépendance de Djibouti, il est difficile de ne pas s’apercevoir que cette petite cité-Etat de la corne de l’Afrique est en train de changer, plus rapidement aujourd’hui qu’au cours des trente premières années de son existence en tant que pays indépendant. Qualifié longtemps d’« arpents de cailloux bordant la mer Rouge », ce territoire à peine plus grand que la Normandie est en passe de devenir grâce à sa situation face au détroit du Bab-el-Mandeb, entre la mer Rouge et l’océan Indien, l’un des lieux les plus stratégiques de la planète où les pays les plus puissants se concurrencent pour positionner leurs troupes.

L’enjeu est de taille, celui de protéger l’une des principales voies maritimes du globe par laquelle circulent près de 20% des exportations mondiales et 10% du transit pétrolier annuel. Aujourd’hui, tout le monde veut être à Djibouti.

++ Du sable, du sel et 20 000 chameaux »
Ce destin stratégique n’avait pas été prévu lorsque ce confetti de l’ancien empire français a accédé à l’indépendance le 27 juin 1977. C’est le président Giscard d’Estaing qui a reconnu la vocation à la souveraineté de cette dernière possession française en Afrique lorsque sa population a voté à plus de 98% en faveur de l’émancipation au référendum organisé pour mesurer l’adhésion populaire.

Pour la presse de l’époque, la cité-Etat qui lors de son indépendance faisait l’objet des revendications territoriales de la part de ses voisins somalienne et éthiopienne, n’avait aucun avenir. Elle était, pouvait-on lire dans l’édition du 27 juin 1977 du Monde, condamnée à « troquer une dépendance contre une autre » ! La presse anglo-saxonne n’était pas plus optimiste. Après avoir rappelé que Djibouti n’avait qu’en tout pour tout un kilomètre carré de terrain cultivable et une seule route goudronnée, l’agence Associated Press s’interrogeait sur la viabilité de ce nouvel Etat qui n’avait pour seules ressources que « du sable, du sel et 20 000 chameaux ».

Créé de toutes pièces par les marins français au XIXe siècle, Djibouti est un petit pays de 23 000 km2, annexé à l’empire français dès 1888. Pendant la période coloniale, il a longtemps servi d’escale maritime pour les bateaux à vapeur battant pavillon français en route pour l’Indochine. En inaugurant en 1917 la ligne de chemin de fer reliant la colonie à Addis Abeba, en Ethiopie, les colonisateurs français ont ouvert l’arrière-pays enclavé de la corne de l’Afrique au commerce international. Mais c’est seulement à partir des années 1990, après l’indépendance de l’Erythrée qui fut la façade de l’Ethiopie  sur la mer Rouge, que l’économie djiboutienne a commencé vraiment à tirer parti de cette liaison ferroviaire par laquelle désormais transite plus de 80% des marchandises éthiopiennes.

En attendant, Djibouti sommeillait, tirant l’essentiel de son revenu (40% du PIB) de la base de 4 000 hommes armés – un dispositif allégé depuis – que la France y maintient depuis l’indépendance, à la fois pour servir de parapluie contre les menaces qui pesaient sur la République fraîchement émancipée, et pour perpétuer sa présence militaire dans un continent où elle a des intérêts géopolitiques importants.

Pour l’opposition djiboutienne, les militaires français ont aussi servi d’« assurance-vie » au régime autoritaire qui a pris le pouvoir après l’indépendance, instaurant un régime clanique et tribal. « En 1992, les rebelles du Frud (Front pour la restauration de l’unité et la démocratie) étaient aux portes de Djibouti-ville et sans le soutien des militaires français au dictateur Hassan Gouled Aptidon, le gouvernement serait tombé », se souvient Mohamed Kadami, fondateur historique du Frud exilé à Paris depuis 2000 et chantre de la résistance armée contre le régime djiboutien.

++ Une dynamique nouvelle
En 40 ans d’indépendance, Djibouti a connu seulement deux présidents. En 1999, Ismaïl Omar Guelleh, le neveu du président-fondateur Aptidon, s’est installé à la tête du pays. Il s’est maintenu au pouvoir, depuis, en modifiant la Constitution et en verrouillant la vie politique. « La situation politique est tellement verrouillée que les conseils des ministres ressemblent à un conseil de famille », ironise Mahmoud Djama, coordinateur pour l’Europe du parti de l’opposition Mouvement pour le Renouveau démocratique (MRD). Pour ce dernier, la longévité du président Guelleh au pouvoir depuis 18 ans s’explique en partie par la nouvelle dynamique née avec la ruée dans la région de militaires appartenant aux puissances qui comptent.

L’histoire s’est en effet accélérée à Djibouti au tournant du millénaire lorsque, faisant suite aux attentats du 11 septembre, les Etats-Unis y ont installé en 2002 leur première base militaire permanente sur le continent africain dans le but de pourchasser et éliminer les jihadistes. C’est ce que font depuis quinze ans les 4 000 militaires américains du camp Lemonnier, base abandonnée des légionnaires français, jouxtant l’aéroport international de Djibouti. De là partent les avions pour aller bombarder en Somalie voisine les succursales locales d’al-Qaida qui font régner la terreur dans la Corne de l’Afrique ou pour aller prêter main forte aux Saoudiens qui mènent au Yémen, de l’autre côté du détroit, une guerre féroce contre la puissance montante iranienne, par le mouvement yéménite des houthistes interposé.

Dans la foulée des Américains, le Japon, l’Allemagne, l’Italie et l’Arabie saoudite ont installé leurs troupes, tant pour participer à la lutte contre les jihadistes que pour combattre la piraterie au large de la Somalie qui a coûté en 2011, au plus fort des attaques, des pertes de l’ordre de 11 milliards de dollars au commerce international. Cette piraterie en mer touche de prime abord la Chine dont les navires font transiter quotidiennement des marchandises valant plus d’un milliard de dollars par la voie maritime de Bab el-Mandeb, à destination de l’Europe. Par ailleurs,  la moitié des importations de pétrole chinoises transitent par ce même détroit.

Cela n’étonnera donc personne qu’après avoir participé pour la première fois en 2008 à une opération de lutte anti-piraterie dans la mer Rouge, la Chine s’apprête à ouvrir à Djibouti sa propre base militaire qui pourrait accueillir jusqu’à… 10 000 soldats. L’ampleur de cette présence – revue à la baisse par les autorités locales – tout comme les rumeurs les plus folles qui circulent sur les facilités opérationnelles accordées aux futures forces chinoises, préoccupent les autres pays étrangers présents sur le territoire djiboutien.

Djibouti peut difficilement refuser de satisfaire les demandes de Pékin qui a investi 14 milliards de dollars à cette date pour doter la cité-Etat d’infrastructures modernes : des installations portuaires dont le port multifonction de Doraleh opérationnel depuis le mois de mai, un oléoduc, des zones franches, une banque d’investissement, un centre financier…. Last but not least, cent ans après les Français, les capitaux et le savoir-faire chinois ont permis de construire une nouvelle voie de chemin de fer entre Addis-Abeba et Djibouti et les trains peuvent de nouveau circuler entre les deux capitales.

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« Mon pays est devenu un porte-avions occidental »
Ces développements tout comme les loyers élevés des bases militaires, qui tombent tous les ans, ont réussi à donner ces dernières années un coup de fouet à l’économie de la cité-Etat. Selon les chiffres du gouvernement, le taux de croissance qui a frôlé 6 ,5% pendant deux années consécutives, devrait dépasser la barre de 7% en moyenne entre 2017 et 2019, sans que pour autant elle réduise significativement la pauvreté qui touche la moitié de la population. C’est ce qui fait dire à l’opposition que le bilan des quarante années d’indépendance demeure « globalement négatif » et que le poids de la dette, notamment envers la Chine, risque d’être vite insoutenable, rejoignant les critiques formulées récemment par le FMI (2).

L’opposition critique notamment la transformation du pays en une « cité à casernes ». « Mon pays est devenu un porte-avions occidental », se lamente Mohamed Kadami. Quant au Belgo-Djiboutien Daher Ahmed Farah, président du MRD (Mouvement pour le Renouveau démocratique) et porte-parole de la coalition des opposants l’USN (Union pour le salut national), il accuse le régime d’« interpréter la présence militaire étrangère comme un soutien à sa politique sécuritaire en trompe-l’œil et donc comme un permis de fouler aux pieds en toute impunité les droits de l’Homme et les libertés publiques ».

De plus en plus, l’opposition djiboutienne se voit comme la solution à la crise de « fin de régime » que traverse le pays avec à sa tête un président vieillissant, usé par de longues années de pouvoir sans partage. « Les pays occidentaux s’inquiètent de voir Djibouti tomber dans l’orbite de Pékin, tout comme nous », affirme Mohamed Kadami. Et d’ajouter : « On pourrait peut-être enfin s’entendre. »

20/06/2017 (Brève 1014) Le plombier en Chef a ouvert le robinet pour alimenter les habitants en eau !

Tel Pharaon, le Génie de la Corne de l’Afrique est venu et il a ouvert, en majesté, le robinet d’eau qui va permettre l’adduction sur une partie du territoire dont la ville d’Ali Sabieh et la capitale (Info Xinhua Agence de presse chinoise)

Lien avec l’article : http://french.china.org.cn/foreign/txt/2017-06/20/content_41058930.htm

Le chef de l’Etat djiboutien, Ismail Omar Guelleh, a présidé lundi la cérémonie d’inauguration officielle d’un système d’adduction potable depuis l’Ethiopie.

Ce projet transfrontalier d’adduction d’eau potable entre Djibouti et l’Ethiopie a pu être réalisé grâce à un financement à hauteur de 59 milliards de francs Djibouti (environ 327 millions de dollars) de la Banque d’import-export de Chine.

L’eau ainsi acheminée depuis la vallée du Kulen dans la zone de Shinileh, en Ethiopie, est destinée en premier lieu aux régions sud de Djibouti et va également absorber les besoins colossaux en eau de la capitale.

Les régions Ali-Sabieh, Dikhil et Arta bénéficieront chacune d’environ 60.000 mètres cubes par jour. Un quota de 80.000 mètres cubes par jour est réservé à la capitale éthiopienne.

M. Guelleh, qui s’est exprimé à cette occasion, a indiqué ce projet constitue « un levier primordial » pour le développement de son pays.

« Avec la réalisation de ce projet, notre pays noue avec un nouvel état d’esprit, celui d’appréhender plus sereinement son développement après l’acquisition de dispositions indispensables à sa survie telle que l’eau », a-t-il déclaré.

L’Ethiopie a concédé gratuitement à Djibouti pour une période de vingt ans un volume de 100.000 mètres cubes d’eau par jour.

Il s’agit du troisième projet qui va relier ces deux pays, après le chemin de fer, et une ligne d’interconnexion électrique.

Avec une économie interdépendante, Djibouti et l’Ethiopie ambitionnent de devenir un exemple concret d’une intégration économique réussie dans cette partie de l’Afrique souvent connue pour les conflits armés et la famine.

10/06/2017 (Brève 998) Addis Abeba cherche à réduire sa dépendance vis-à-vis de Djibouti (La Tribune Afrique, signé par Amine Ater)

Lien avec l’article original : http://afrique.latribune.fr/entreprises/services/transport-logistique/2017-06-10/addis-abeba-cherche-a-reduire-sa-dependance-vis-a-vis-de-djibouti-735253.html

Le port de Berbera situé au Somaliland semble attiser l’intérêt du gouvernement éthiopien soucieux de multiplier ses accès à la mer. Addis Abeba dépend à 90% du port de Djibouti pour ses échanges commerciaux, une situation qui pourrait changer en cas d’entrée du gouvernement éthiopien dans le tour de table du port de Berbera géré par l’émirati DP World. Autre atout de ce complexe portuaire en extension, la présence d’une base militaire émiratie dans les environs.
Le gouvernement éthiopien est actuellement en négociation pour acquérir des parts dans une co-entreprise impliquant DP World Ltd. Cette entreprise s’apprête à devenir gestionnaire d’un port au Nord de la Somalie. Une opération qui pourrait stimuler l’économie éthiopienne, qui jouit d’une croissance rapide, mais qui pâtit de l’absence de littoral. Les autorités éthiopiennes disposent d’un « accord de principe » pour intégrer le tour de table du port de Berbera.

°° Pré carré émirati
Ces pourparlers visent à donner à Addis-Abeba une part de 19% dans le capital du port de Berbera. Situé au Somaliland, un territoire semi-autonome de la corne d’Afrique qui aspire à devenir un Etat, la gestion de ce port a été confiée par les autorités du Somaliland à l’opérateur émirati, DP World basé à Dubaï, qui détient une concession de 30 ans pour gérer et développer les installations du port. Pour l’instant l’opérateur émirati et le gouvernement du Somaliland sont les actionnaires majoritaires du DPW Berbera.

En cas de succès des négociations, le tour de table devrait être réparti entre le Somaliland qui détient 30% de l’entreprise, DP World qui compte 51% et 19% pour Addis-Abeba. Le port de Berbera est situé sur le golfe d’Aden, une voie navigable stratégique qui mène à la mer Rouge et au Canal de Suez. Le Somaliland revendique également la location d’un aéroport militaire qui pourrait être étendue en une installation navale, à proximité du port.

++ Multiplier les points d’entrée en Ethiopie
Accéder au tour de table du port est donc très stratégique pour l’Ethiopie, deuxième nation en terme de démographie du continent et dont la politique économique vise à faire du pays un centre de fabrication orienté vers l’exportation. D’ailleurs, le FMI prévoit une croissance de 7,5% pour l’Ethiopie en 2017, ce qui représente le rythme le plus rapide sur le continent après la Côte d’Ivoire. L’intérêt d’Addis-Abeba pour le port de Berbera est l’installation en cours d’un terminal à conteneurs.

Une unité qui sera dédiée au trafic de conteneurs en tant que centre de transit pour les pays enclavés. Ce qui permettra à l’Ethiopie de diversifier ses points d’entrée et de sortie de marchandises. Pour rappel, plus de 90% du commerce de l’Ethiopie passe actuellement par Djibouti. Addis-Abeba a même construit un chemin de fer la reliant à Djibouti, de manière à réduire les temps de chargement de 3 jours à 12 heures. Montant de l’investissement, 2,6 milliards de dollars pour une ligne qui devrait transporter 7,5 millions de tonnes métrique de cargaison par an d’ici 2020.

L’Ethiopie a par ailleurs récemment acquis des navires cargos, de manière à renforcer la capacité de ses services de transport maritime. D’ailleurs les autorités du Somaliland prévoit la construction d’une route de 260 km reliant le port à la frontière éthiopienne. La base militaire émiratie représente pour sa part un argument sécuritaire en faveur de l’exploitation du port de Berbera. La proximité géographique avec les Emirats Arabes Unis devrait également permettre aux opérateurs éthiopiens d’importer des matériaux de construction à faible coûts.

17/04/2017 (Brève 975) Surendetté, l’Etat djiboutien s’abandonne peu à peu à ses créanciers chinois (Article de Secret Défense, signé par P. Escande, conseillé par un lecteur)

Lien avec l’article : http://www.secret-defense.org/14/04/2017/surendette-letat-djiboutien-sabandonne-peu-peu-ses-creanciers-chinois/

_____________________Note de l »ARDHD
Cet article très bien rédigé et documenté, confirme ce que nous annonçons depuis plusieurs années.
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Entre Djibouti et la Chine, c’est la lune de miel. Depuis plusieurs années, le petit pays de la Corne de l’Afrique, dirigé par Ismaïl Omar Guelleh (IOG), s’est jeté dans les bras de son nouveau et puissant allié chinois, multipliant les accords bilatéraux de coopération. Aucun secteur n’est épargné : infrastructures, coopération économique et même, depuis l’année dernière, militaire. Pour IOG, cet activisme a pour objectif de faire de son pays un Dubaï ou Singapour africain, un carrefour régional incontournable sur cette nouvelle « route de la soie » reliant la Chine à l’Afrique.

+ Djibouti, avant-poste de la Chinafrique
Prêt à toutes les concessions, IOG multiplie les accords et projets pharaoniques avec Pékin. Un accord de libre-échange a ainsi été signé en janvier 2016, permettant à la Chine d’utiliser les installations portuaires djiboutiennes comme base de transit pour ses navires commerciaux. Une zone franche de 48 km2, la plus grande du pays, s’élèvera bientôt à côté d’un chantier naval et d’une autoroute flambant neufs. Construites par des entreprises chinoises, financées par l’Exim Bank of China (EBC), ces infrastructures constitueront le pivot des nouvelles relations économiques et politiques entre Pékin et Djibouti. Un autre accord prévoit, quant à lui, « l’afflux rapide de banques chinoises à Djibouti » et la création d’une chambre de compensation destinée à minimiser la perte de devises dans les échanges entre les deux pays.

Mais c’est sur le plan militaire que le rapprochement entre Djibouti et la Chine est le plus spectaculaire. Priant les 4 000 militaires américains, installés de longue date, de se rapatrier sur le seul Camp Lemonnier, le régime d’IOG vient d’offrir à l’Armée de Libération du Peuple sa toute première base permanente sur le continent africain. 10 000 militaires chinois devraient désormais stationner dans la Corne de l’Afrique : officiellement, il s’agit pour Pékin d’assurer les opérations de maintien de la paix sur le continent ; officieusement, la sécurisation des intérêts chinois sur le continent fait désormais office de priorité. Et c’est peu de dire qu’à Washington, on voit d’un mauvais œil cette cohabitation forcée.

Les critiques sont pourtant balayées par le régime djiboutien. Pour le ministre des Finances, Ilyas Moussa Dawaleh, « ce que (Djibouti) obtient de la Chine est beaucoup plus important que n’importe quel autre partenariat installé depuis longtemps ». Et Bill Gates lui-même de citer en modèle d’intégration régionale réussie « la connexion Djibouti-Ethiopie, avec capitaux chinois ». Des capitaux qui pourraient bien finir par plonger Djibouti dans l’hyper-dépendance, tant l’extravagante politique de grands travaux initiée par IOG mène son pays sur la voie d’un endettement record.

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La soutenabilité de la dette en question
La boulimie de projets engagés par Djibouti avec la Chine pose la question de la soutenabilité économique de cette stratégie. Construire à tout va ne résout pas les handicaps structurels dont souffre le pays : une extrême pauvreté endémique, qui touche 80% de la population et des taux de chômage qui avoisinent les 35%, et ce alors que les marchés passés avec les entreprises chinoises ne se traduisent pas en matière d’emplois locaux, ces entreprises « important » leur main d’oeuvre directement depuis la Chine.

« Des projets, encore des projets, toujours des projets. Telle est la nouvelle fièvre qui a saisi le pays. (…) Oui, même ici dans ce coin d’Afrique aux allures de Far West miniature », accuse l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi. La folie des grandeurs qui s’est emparée d’IOG a pourtant été sévèrement jugée tant par le FMI que l’Union européenne (UE), qui ont tous deux mis en garde contre le risque de surendettement. Dans le viseur des institutions internationales, l’EBC, dont les prêts, inclus dans le financement des grands chantiers réalisés par des entreprises chinoises en Afrique, sont assortis de conditions que la plupart des pays africains refuseraient aujourd’hui : taux d’intérêt supérieurs à 5%, remboursement sous une dizaine d’années et absence de période de grâce.

Les conditions imposées par l’EBC, qui finance 90% des grands travaux en Afrique, n’ont rien à voir avec celles d’institutions comme la Banque mondiale, qui accorde des prêts à 2% d’intérêt, remboursables sur 30 ans et assortis d’une période de grâce qui permet de ne rembourser l’emprunt qu’une fois le projet mené à terme et devenu rentable. Alors que le secteur tertiaire représente plus de 80% du PIB de Djibouti et que l’Etat reste le premier employeur du pays, cette politique d’endettement déraisonnable menace la stabilité future du pays. La dette de Djibouti atteindrait déjà 60% du PIB, et son niveau d’endettement continue de progresser au rythme effarant de 10 points de PIB par an – on parle d’un endettement externe équivalent à 80% du PIB d’ici à la fin de l’année. Une spirale qui fait peser le risque d’une dette bientôt insoutenable. A terme, le pays pourrait devoir échanger ses créances contre des actifs. Autrement dit, des parts de l’Etat djiboutien seraient cédées à ses créanciers chinois contre l’effacement de l’ardoise.

Djibouti dépecé au profit des financiers de Pékin ? Ce mauvais scénario n’a hélas plus rien d’une fiction. Faute de liquidités, la Société publique djiboutienne des chemins de fer a déjà été contrainte de céder une partie de son capital à l’EBC en décembre 2014.

P. Escande

 

17/03/2017 (Brève 942) Ismaël Omar Guelleh conduit-il Djibouti à sa perte ? – Agoravox, par Ramy)

Lien avec l’article : http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/ismael-omar-guelleh-conduit-il-190782

Djibouti, petit pays de la Corne de l’Afrique, glisse doucement vers sa perte. Dirigés par Ismaël Omar Guelleh (IOG) depuis 1999, les Djiboutiens subissent quotidiennement les conséquences des décisions insensées prises par leur président, décisions qui appauvrissent et asservissent la population. Des croisades judiciaires dispendieuses et inutiles aux retournements d’alliances géostratégiques, panorama des dernières lubies d’IOG, qui risquent fort d’envoyer son pays dans le mur. 

– L’obstination judiciaire contre Boreh et…Facebook

Depuis plusieurs années, le régime d’IOG poursuit en justice un homme d’affaires djiboutien, Abdourahman Boreh. L’affaire, qui concerne l’implication financière de Boreh dans la modernisation des installations portuaires de Djibouti, est instruite par la Haute cour de justice du Royaume-Uni. 

Malgré les déroutes successives des avocats d’IOG, le président djiboutien n’entend pas rendre les armes. L’obstination judiciaire contre Boreh a pourtant déjà coûté des dizaines de millions d’euros à Djibouti, un pays dont il convient de rappeler que 42% de la population vit sous le seuil de pauvreté absolu.

En avril 2016, la Haute cour de Londres a ainsi condamné le pays africain à payer 3 millions de livres sterling à Abdourahman Boreh, et ce alors que l’homme d’affaires s’était déjà vu attribuer la somme de 9,3 millions de livres lors d’un précédent jugement, sanctionnant un procès intenté par le régime pour trahison et corruption. Selon plusieurs sources, le régime aurait déboursé entre 70 et 90 millions de dollars dans le but de poursuivre M. Boreh, et ce alors que ce dernier ne met plus les pieds dans son pays depuis des années. 

Alors que le régime d’IOG a tenté d’impliquer son ancien allié et désormais opposant dans un attentat terroriste ayant frappé la capitale, Djibouti City, en 2009, la Haute cour de Londres accuse l’avocat de l’Etat djiboutien, un certain Peter Gray, d’avoir sciemment présenté à la cour des « preuves » dont la date avait été modifiée. Un comportement que la Haute cour a qualifié, en mars 2015, de « répréhensible »

Ces déroutes en cascade rencontrées par l’accusation ne semblent pas freiner la croisade judiciaire d’IOG contre Abdourahman Boreh. Après le Royaume-Uni, c’est en Irlande que ses avocats ont déporté l’action judiciaire, puisqu’ils ont attaqué le réseau social Facebook afin de le contraindre à effacer des contenus jugés « offensants » et « diffamatoires ». Les conseils d’IOG ont ainsi demandé à la Haute cour de justice irlandaise, pays où le siège social de Facebook est implanté, de suspendre les comptes accusés d’avoir diffusé ces contenus, mais encore de révéler les noms, comptes mail, numéros de téléphone et adresse IP des comptes visés par la plainte. 

Pendant que la « chasse aux sorcières » continue sur le terrain judiciaire, IOG continue son rapprochement avec la Chine, repoussant ses anciens alliés historiques au mépris des conséquences pour l’avenir de son pays.

– L’encombrant nouvel allié chinois

Pour de nombreuses puissances occidentales, à l’instar de la France ou des Etats-Unis, Djibouti fait figure de place-forte stratégique. Les deux pays y disposent chacun d’une base militaire, profitant de la localisation de choix qu’offre la Corne de l’Afrique dans le maintien de la paix au niveau régional ou la projection de forces vers les théâtres de conflit au Moyen-Orient. Malgré la présence historique des militaires américains, ces derniers ont été priés par le régime d’IOG d’abandonner une partie de leurs quartiers et de rapatrier leurs 4 000 hommes vers le seul Camp Lemonnier. 

La raison d’un tel « déménagement » forcé ? Alors que les Américains avaient investi 14 millions de dollars dans la modernisation et l’extension du port de Obock, le régime djiboutien a décidé d’offrir cet endroit aux quelque 10 000 militaires chinois de l’Armée de libération du peuple – une première pour la Chine, qui ne disposait jusqu’alors d’aucune installation militaire sur le continent africain.

Malgré le courroux provoqué à Washington par ce changement d’alliance stratégique, IOG ne se prive pas de répéter publiquement que la Chine est « l’un des investisseurs les plus importants dans son pays ».  Un mantra qu’adopte son gouvernement, à l’image du ministre des Finances djiboutien, selon qui « ce que nous obtenons de la part de la Chine est bien plus important que n’importe quel partenariat de longue date ». Un message clair, qui risque bien d’être entendu pour ce qu’il est par la nouvelle administration Trump : une invitation à partir.

– L’administration Trump prête à lâcher Djibouti ?

Il n’est un secret pour personne que Donald Trump se méfie de la Chine. Dans un de ses livres, publié en 2011, celui qui n’était pas encore président des Etats-Unis écrivait que la Chine était un « ennemi » de l’Amérique, affirmant même que « les dirigeants chinois ne sont pas nos amis ». Durant la phase de transition entre son équipe et celle de Barack Obama, Donald Trump était conseillé par Pete Hoekstra, ancien président de la Commission du renseignement à la Chambre des représentants, qui n’a jamais mâché ses mots contre l’influence grandissante de Pékin à Djibouti : « notre politique de désengagement à Djibouti a diminué notre capacité à combattre le terrorisme », écrivait-il ainsi le 24 janvier 2017, accusant également la Chine d’avoir financièrement contribué à la victoire contestée d’IOG lors des dernières élections.

Alors que l’AFRICOM, la force africaine de l’armée américaine, vient de signer un accord pour augmenter sa présence au Sénégal, les errements stratégiques d’IOG pourraient bien coûter encore davantage au peuple djiboutien. 

06/02/2017 (Brève 918) Chine – États-Unis : les choix (très) risqués de Djibouti (Ahmed Waberi dans Contrepoints)

La Chine va rompre avec sa tradition de non-ingérence en disposant bientôt d’une base militaire à Djibouti. L’inquiétude monte à Washington.

Lien avec l’article original : https://www.contrepoints.org/2017/02/06/280142-chine-etats-unis-choix-tres-risques-de-djibouti

Par Ahmed Waaberri.

Changement de doctrine à Pékin : pour la première fois de sa longue histoire, la Chine va bientôt disposer d’une base militaire à l’étranger – dans le petit État africain de Djibouti, précisément. Et rompre avec une tradition de non-ingérence qui n’est plus adaptée à son statut de superpuissance.

Le choix de Djibouti ne doit rien au hasard. De plus en plus présente en Afrique, la Chine se doit d’y sécuriser ses investissements et entreprises. Mais, de par sa situation géographique, à l’intersection du Golfe d’Aden et de la Mer Rouge, Djibouti est aussi et surtout une place forte et stratégique d’un point de vue militaire. Un atout qui n’a pas échappé à Pékin, alors que la Chine entend prendre une part croissante dans la résolution des conflits sur le continent africain.

Mais les Chinois ne seront pas seuls à Djibouti. Le pays de la Corne de l’Afrique abrite déjà une base militaire française et une base américaine. De Camp Lemonnier décollent notamment les drones américains à destination des terrains d’opération du Moyen-Orient. Dans ces conditions, c’est peu de dire que les États-Unis ont vu d’un mauvais œil l’arrivée de l’Armée de Libération du Peuple au sein d’installations militaires, remises à neuf en 2009 pour 14 millions de dollars, dont ils ont été priés de décamper par le régime de Djibouti.

Les Chinois « sont les plus gros investisseurs dans notre pays », a balayé Ismael Omar Guelleh (IOG), le très autocratique président djiboutien. Les faits lui donnent raison : en contrepartie de son installation militaire, la marine chinoise a promis d’investir pas moins de 590 millions de dollars dans l’extension du port.

Mais le rapprochement entre la Chine et Djibouti est un calcul de court terme. Aux États-Unis, les voix s’élèvent qui appellent à reconsidérer l’alliance du pays avec un régime de plus en plus décrié, maintenant sa population sous un joug féroce et risquant, par ses choix stratégiques, de déstabiliser encore davantage la région.

– L’inquiétude monte à Washington

Dès janvier 2016, deux parlementaires américains, les républicains Dana Rohrabacher et Chris Smith, ont écrit une lettre aux ministres de la Défense et des Affaires étrangères, demandant que Washington reconsidère son soutien au régime d’IOG. Condamnant le « comportement erratique et antidémocratique » de l’homme fort de Djibouti, ils appelaient les États-Unis à « exiger que le président Guelleh se retire ».

Lâcher IOG ? Ce qui aurait été impensable il y a quelque temps, ne serait-ce qu’en raison de l’importance stratégique de la base de drones américaine à Djibouti dans la lutte contre l’État islamique, devient possible à la lumière des nouvelles alliances du potentat africain. Avoir les Chinois pour voisins ne fait visiblement pas rêver les militaires américains.

Toujours en 2016, un autre parlementaire, Duncan Hunter, rapidement joint par ses deux collègues, s’est officiellement ému du rapprochement entre Pékin et le quasi-dictateur de Djibouti. Relevant les risques que cette nouvelle alliance fait peser sur la sécurité des États-Unis, l’élu américain dénonçait alors « un régime corrompu et répressif », entretenant de par trop « chaleureuses relations avec la Chine ».

Enfin, Tom Kelly, le propre ambassadeur américain à Djibouti, a tenu à rappeler que la base américaine est « la plus importante base militaire américaine dans le monde… Elle est prioritaire pour toutes les actions » que les États-Unis entreprennent.

Avec une nouvelle base chinoise à leur porte, les craintes d’interférences, notamment en matière de renseignement, sont vivaces. La cohabitation « sera un défi pour tous les acteurs concernés », prévient le diplomate.

Les mises en garde américaines ne semblent pas, pour l’heure, effrayer IOG. Mais pour un pays de 900 000 habitants, dont l’économie repose presque entièrement sur l’argent versé par les gouvernements étrangers en échange du stationnement de leurs troupes et de leurs navires de guerre, le risque est grand de mécontenter un allié aussi puissant que Washington. Surtout à la veille de la prise de pouvoir d’un certain… Donald J. Trump.


L’arrivée de Donald Trump rebat les cartes

L’ambassade des États-Unis à Djibouti est, de longue date, impliquée dans plusieurs programmes d’assistance en faveur de la société civile djiboutienne. Depuis l’an 2000, plus d’une centaine de projets non-lucratifs, portés par les communautés locales, ont ainsi bénéficié de l’aide américaine. À titre d’exemple, 60 000 dollars ont été versés, en 2014, par l’ambassade à plusieurs associations visant à améliorer les conditions de vie de la population. Ce genre de coups de pouce résistera-t-il à l’inflexion que ne manquera pas de donner le nouveau président américain à la diplomatie de son pays ?

Donald Trump n’a jamais fait mystère de son désamour pour les Chinois. Bien avant sa campagne victorieuse, il fustigeait déjà, dans un livre paru en 2000, une Chine qui serait le « défi le plus important » que les États-Unis aient à relever, une Chine « ne souhaitant pas faire d’efforts pour améliorer les mauvais traitements que le gouvernement impose à ses citoyens ».

Et dans « Make America #1 Again » (2011), le futur 45e président considérait la Chine comme un « ennemi » de l’Amérique : « les dirigeants chinois ne sont pas nos amis », écrivait-il encore, mettant ses lecteurs en garde contre les dangers que représente cette nouvelle puissance économique pour les intérêts américains.

Si l’homme est accoutumé des phrases sans lendemain, il ne faudrait pas prendre à la légère les avertissements de Donald Trump quant au désengagement militaire des États-Unis vis-à-vis de ses alliés. Ses rodomontades sur les pays membres de l’Otan qui ne s’acquittent pas de leur part budgétaire sont tout à fait sérieuses. Tout comme l’est la crainte des Sud-Coréens et des Japonais quant à de possibles fermetures des bases américaines en Asie.

Le rapprochement de Djibouti avec la Chine est donc lourd de menaces : insécurité et tensions régionales, tensions entre la Chine et les États-Unis, augmentation de la pauvreté, sans parler des conséquences humaines, sanitaires et environnementales qui sont la marque de fabrique des entreprises chinoises en Afrique… Le tout, au détriment du peuple djiboutien.

28/01/2017 (Brève 914) Relations Chine-Etats-Unis : Djibouti au centre d’une nouvelle guerre froide (JolPress)

Lien avec l’article original : http://www.jolpress.com/relations-chine-etats-unis-djibouti-au-centre-dune-nouvelle-guerre-froide-article-835645.html

Avec l’entrée en fonction du nouveau Président américain, farouchement opposé à la Chine, Djibouti risque de se retrouver pris en étau entre les deux grandes puissances mondiales. L’actuelle position sinophile du Président Ismail Omar Guelleh pourrait dans ce contexte de tension compromettre les bonnes relations avec Washington et mettre durablement en péril la stabilité du pays.

En déclarant ces mots sur la chaîne américaine Fox en décembre dernier, le président-élu Donald Trump mettait fin à quarante ans de politique diplomatique américaine. Et ouvrait un nouveau chapitre dans l’histoire des relations sino-américaines : une ère de méfiance et de tension. Considérée comme une dictature et accusée d’agir unilatéralement dans ses relations commerciales, Pékin a été désigné de longue date comme « ennemi » des Etats-Unis par Donald Trump. Le Président récemment entré en fonction entend donner la priorité aux intérêts américains et semble dessiner les contours d’une nouvelle forme de guerre froide. 

Seule base militaire américaine en Afrique, Djibouti pourrait bien se retrouver au centre des tensions entre Pékin et Washington. Donald Trump a déjà fait connaître ses réserves quant à la pertinence des alliances militaires négociées par ses prédécesseurs et du maintien d’une présence militaire américaine sur le sol étranger. Conseiller stratégique de son équipe de transition, Pete Hoekstra a émis des critiques sur les relations militaires qui unissent le petit pays de la Corne de l’Afrique au géant asiatique, dénonçant le népotisme débridé du dirigeant djiboutien au détriment d’une stratégie globale de lutte contre les menaces sécuritaires dans la région.

Quel impact pour l’économie djiboutienne ?

Partenaire historique de Djibouti, les Etats-Unis versent à eux seuls plus de 70 millions de dollars par an, aide au développement incluse. Le Président IOG, aujourd’hui dans son quatrième mandat à la tête du pays à la suite d’une réforme constitutionnelle, a pourtant commencé à leur tourner le dos pour se rapprocher de la Chine. Un clientélisme qui vaut aujourd’hui à Pékin d’avoir dépassé Washington en devenant le premier partenaire commercial de Djibouti.

Manifestement inconscient des tensions dont il est l’objet, Guelleh s’exprimait : « La Chine a le droit de défendre ses intérêts comme tout le monde ». Le gouvernement djiboutien a ainsi ordonné aux autorités américaines l’évacuation de leur base militaire, et ce, malgré des investissements colossaux dans le Port d’Obock, un projet qui avait mobilisé à lui seul 14 millions de dollars américains directement prélevés des poches de Washington. En parallèle, la Chine renforce sa présence sur place en postant plus de 10 000 hommes de manière permanente.

Le résultat de cette sinophilie du Président djiboutien est pour l’heure que les Etats-Unis envisagent de quitter définitivement le pays pour s’établir au Sénégal. Privé de la présence militaire américaine et face au déclin de ses relations avec la France, Djibouti serait alors entièrement livré à la puissance chinoise, bien déterminée à consolider sa présence sur le continent africain. Nul doute, dès lors, que cette sinophilie finira d’achever les relations économiques et diplomatiques entre Djibouti et Washington. Mais Pékin est-il prêt à assumer à lui seul le rôle de deux grandes puissances ?

En laissant le pays sous l’entière coupe de la Chine, IOG condamne son économie à être placée sous respirateur artificiel provenant d’une seule et unique source. La mainmise de la Chine sur l’économie djiboutienne fait en outre peser un risque en cas de récession du géant chinois. La fermeture du marché américain et de ceux des pays qui s’aligneront sur la ligne de Washington pourrait plonger la Chine dans une période de troubles économiques et la forcer à ralentir sa production, faute de débouchés. Que se passera-t-il lorsque Pékin coupera ses investissements dans les infrastructures djiboutiennes ? 

07/01/2017 (Brève 906) A lire sur AERION 24 news : Djibouti, un État contre nature ? (Par Christian Bouquet) Un article remarquable et bien documenté (Info lecteur)

Lien avec l’article original : http://areion24.news/2016/12/12/djibouti-etat-contre-nature/

Nulle critique implicite ne se cache derrière ce titre, mais un simple constat : rien ne prédisposait ce petit morceau de territoire à devenir un État, créé de toutes pièces par la colonisation européenne. Et sa survie demeure étroitement liée à la protection assurée par des puissances étrangères.

– « Quels hommes peut nourrir une terre pareille ? »
En 1887 déjà, Pierre Loti écrivait : « Quels hommes peut nourrir une terre pareille ? » (1). Effectivement, une terre pareille semble totalement inhospitalière.

La géographie physique est implacable. Djibouti est une fournaise désertique et minérale, où les sols caillouteux sont souvent basaltiques et restituent les très fortes chaleurs, sans que l’homme puisse trouver de l’ombre faute de végétation arborée. Les pluies sont faibles et rares, et les petites vallées sont désespérément sèches, car deux ou trois années peuvent se succéder sans aucune précipitation. Très présent, le volcanisme est encore actif, comme l’a montré l’éruption de l’Ardoukoba en 1978, et des traces du grand rift est-africain sont visibles au fond du Goubet. Les géologues surveillent d’ailleurs très attentivement la progression de son écartement.

Quelles populations peuvent donc vivre ici ? Forcément des nomades, car les terres cultivables sont rares, et les sols pauvres et peu arrosés ne donnent dans le meilleur des cas que de maigres pâturages saisonniers. Ainsi, avant l’arrivée des colonisateurs, l’espace était-il essentiellement parcouru par des éleveurs et leurs troupeaux, mais aussi par des caravanes qui assuraient les échanges commerciaux entre la mer Rouge et l’arrière-pays. Il s’agissait d’écouler les produits agricoles des montagnes éthiopiennes, de vendre le sel du lac Assal, et surtout d’alimenter un important trafic d’esclaves capturés à l’intérieur des terres et revendus de l’autre côté du Bab-el-Mandeb (la « Porte des Larmes »). Cette activité a d’ailleurs perduré, puisque Joseph Kessel faisait état dans Fortune carrée (1931) de 5000 à 7000 individus capturés et revendus chaque année.

Bien que très faiblement peuplé, cet espace était – relativement – administré par des organisations politiques traditionnelles, notamment par plusieurs sultanats qui contrôlaient de vastes territoires à partir de petites agglomérations sédentaires : le Rahayto autour d’Obock, le sultanat de Tadjourah, celui du Goba’ad autour de Dikhil, et celui de l’Aoussa à partir de Yoboki vers l’ouest. Naturellement, il n’y avait pas de frontières linéaires entre les territoires, comme toujours dans les régions désertiques parcourues par des nomades.

– L’invention de Djibouti
C’est pourquoi « le territoire autour du golfe de Tadjourah n’est ni nommé ni pensé en tant que tel avant l’installation française dans le dernier quart du XIXe siècle » (2). On peut se demander pourquoi les Français ont prêté attention à cette région si déshéritée et si peu accueillante, alors qu’ils recherchaient des territoires susceptibles de favoriser leur développement économique. En fait, il faut se souvenir que les grands voyages maritimes de l’époque avaient impérativement besoin d’eau douce, de bois et de lieux de stockage du charbon. Il fallait donc identifier des lieux propices sur les côtes bordant les itinéraires des bateaux.

C’est dans cette perspective qu’au XIXe siècle, les Anglais avaient repéré et investi le petit port d’Aden, au Yémen, pour en faire un dépôt de charbon, et ils avaient pris pied en 1858 sur un rocher qui barre le Bab-el-Mandeb et qui devait avoir par la suite une grande importance stratégique : l’îlot Périm, où ils installèrent un relais télégraphique. Les Français jetèrent alors par défaut leur dévolu sur le littoral occidental de la mer Rouge, notamment sur Tadjourah, petit port bien protégé mais où ils n’étaient pas les bienvenus, car ils risquaient de faire de l’ombre à l’intense trafic d’esclaves qui disposait là de sa tête de pont.

Ils se replièrent donc sur Obock, « acheté » au sultan local en 1862 pour 10 000 thalers de Marie-Thérèse, où ils ouvrirent un port de charbonnage. Mais l’eau y était sulfureuse et c’est finalement le site de Djibouti qui fut choisi en 1888 pour y implanter une escale de ravitaillement, et pour devenir en 1896 le chef-lieu de la nouvelle colonie (la Côte française des Somalis). La « capitale » comptait alors à peine 5000 habitants.

Il est intéressant de noter que l’ouverture du canal de Suez en 1869, pourtant œuvre de la France, ne semble pas avoir modifié la perception géopolitique que les autorités françaises avaient de ce confetti d’empire. Pour Djibouti, la valeur ajoutée ne fut que relative. En fait, que la route maritime vers l’Asie passe par la Méditerranée ou par le cap de Bonne-Espérance ne changeait pas grand-chose à la position stratégique de Djibouti, qui restera un pis-aller par rapport à Aden.


La fabrique du territoire
Les premiers traités signés par la France étaient approximatifs sur les frontières à tracer dans l’arrière-pays. Et c’est pourtant ce lointain hinterland qui semblait intéresser les Français, comme l’écrivait à l’empereur le prince Napoléon en août 1958 : « La France a dans l’Abyssinie un centre de catholicisme qu’il est dans son intérêt de protéger ». Peut-être est-ce – en partie – pour cette raison que fut entrepris, en 1897, le gigantesque chantier du chemin de fer reliant Djibouti à Entotto, alors capitale de l’Éthiopie, à 2400 m d’altitude. Véritable colonne vertébrale de la région, longue de 783 km et achevée en 1917, cette voie ferrée allait irriguer et drainer le pays.

Pour autant, la puissance coloniale, qui n’avait jamais vraiment souhaité s’installer là, a géré Djibouti a minima, sans prendre de véritables initiatives de développement. Port d’escale charbonnier, la colonie l’est plus ou moins restée, évoluant parfois vers le port de l’oubli.

Les principaux problèmes rencontrés par les autorités françaises sont venus de la croissance de la population, qu’il fallait gérer sur un territoire sans ressources. La ville de Djibouti, qui comptait 17 000 habitants en 1947, et 62 000 en 1967, atteignait 118 000 habitants au début des années 1970 et cet entassement urbain ne manquait pas de créer des tensions sociales. Il a même fallu construire un véritable barrage en barbelés en 1966 autour de la capitale pour filtrer les migrants, c’est-à-dire les Djiboutiens, nomades en voie de sédentarisation, venant de l’intérieur du pays pour profiter des avantages de la ville. Cette ségrégation ne manqua pas d’exacerber les sentiments nationalistes et indépendantistes. Pourtant, après avoir refusé l’indépendance par référendum en 1958, Djibouti en écarta de nouveau l’opportunité à l’issue d’un vote (contesté) en mars 1967. La colonie devint alors le Territoire français des Afars et des Issas (TFAI) avec un début de délégation de pouvoir aux élites locales. Il fallut attendre le référendum de mai 1977 pour voir naître la République de Djibouti, à l’intérieur des frontières tracées lors de l’occupation française.

À l’évidence, pourtant, ces frontières étaient également « contre nature ». De l’autre côté, l’Éthiopie et la Somalie semblaient n’attendre que la décision d’indépendance du TFAI pour se partager ses 23 000 km2 de montagnes caillouteuses et stériles, peuplées d’Afars et d’Issas, donc logiquement rattachables à l’un ou à l’autre voisin selon l’appartenance identitaire. On rapporte qu’en juin 1970, à l’occasion d’une visite d’État à Paris, l’empereur d’Éthiopie Hailé Sélassié aurait déclaré au président français Georges Pompidou que « Djibouti resterait à l’Éthiopie »…

S’il n’en fut rien, c’est parce que l’intérêt stratégique du lieu n’avait jamais été perdu de vue par la France. En se retirant, celle-ci avait laissé derrière elle une base militaire de plus de 3000 hommes (aujourd’hui réduite à 1900) disposant de toutes les facilités maritimes, aériennes et terrestres pour l’entraînement des troupes et la surveillance de la région. À la clé, il y avait un loyer de l’ordre de 30 millions de dollars par an, soit un pourcentage important du budget de l’État, lequel allait désormais reposer uniquement sur des ressources exogènes. En même temps, ce « parapluie militaire » assurait une forme de stabilité sociopolitique, qui explique en partie que le début de guerre civile entre Afars et Issas entre 1991 et 1994 fut assez rapidement réglé.


Djibouti, produit de la géopolitique mondiale
À partir des années 1990, l’importance, la croissance (et la survie ?) de Djibouti ont été directement liées à plusieurs événements internationaux.

Il y a d’abord eu la fin de la guerre d’indépendance de l’Érythrée, qui déboucha en 1993 sur une partition lourde de conséquences pour l’Éthiopie vaincue. En effet, l’ancien empire d’Hailé Sélassié était désormais coupé de tout accès direct à la mer, et son axe de désenclavement allait inévitablement passer par Djibouti, que ce soit par le chemin de fer – en réalité bien dégrad頖 ou par la voie routière. Et, depuis plus de vingt ans, de longues colonnes de camions assurent quotidiennement les importations et les exportations de l’Éthiopie entre Addis Abeba et le port djiboutien. C’est un étrange revirement de fortune si l’on a encore en mémoire les paroles du négus en 1970…

À peine dix ans plus tard, la stratégie américaine visant à traquer Oussama ben Laden (originaire du Yémen voisin) conduisit Washington à implanter en 2002 à Djibouti une base militaire encore plus lourde que celle de son homologue française. C’est ainsi que plus de 4000 soldats américains sont installés dans le camp Lemonnier (autrefois occupé par la Légion étrangère), disposant de toutes les facilités pour intervenir, notamment à l’aide de drones, sur une très large zone allant du Yémen au Mali. En contrepartie, les États-Unis versent un loyer annuel récemment réévalué à 63 millions de dollars, qui contribue à conforter encore davantage le budget de l’État djiboutien.

Progressivement, le site de Djibouti est donc devenu la plaque tournante des opérations régionales de stabilisation politique. La déliquescence de la Somalie et l’apparition d’une piraterie maritime intense au large de ses côtes ont amené l’Union européenne à lancer, en 2008, l’opération « Atalante », dont le quartier général est installé à Djibouti. Une quinzaine d’États fournissent des avions, des navires et des hommes, et les opérations semblent efficaces puisque les attaques sont passées de 168 en 2008 à 3 en 2014. La fin d’« Atalante » est programmée pour décembre 2016, et si Djibouti en a tiré de nombreux avantages en termes de retombées financières, on commence néanmoins à entrevoir les limites d’un modèle économique reposant sur l’hébergement de bases militaires dont l’existence est conjoncturelle.

Pourtant, il faut croire que la conjoncture est demeurée – paradoxalement – favorable, puisque le Japon, à son tour, a ouvert à Djibouti une base en 2010, illustrant ainsi la réalité de sa remilitarisation, en même temps que la nécessité de protéger ses navires de commerce dans cette zone troublée (3). Plus de 10 % du trafic maritime régional sont effectués sous pavillon nippon, et l’essentiel des produits japonais d’exportation emprunte le couloir de la mer Rouge. Et c’est ainsi que le Trésor public djiboutien empoche chaque année un nouveau loyer de 30 millions de dollars…

Last but not least
, la Chine a fini par s’inscrire dans le paysage en ouvrant aussi une base militaire, qui devrait être opérationnelle en 2017 et compter jusqu’à 10 000 hommes. Le premier motif était le même que ses concurrents étrangers : protéger ses navires de commerce, notamment sur cette nouvelle « route de la Soie » qui doit la relier à l’Afrique australe. Il est d’ailleurs intéressant de lire l’exposé des motifs tels qu’ils ont été définis lors de la signature des accords en 2015 : « La Chine envoie des escortes navales dans le golfe d’Aden, et dans les eaux somaliennes. La question de leur ravitaillement en nourriture et en carburant s’est posée. Nous sommes parvenus à un consensus avec le gouvernement de Djibouti pour disposer d’un soutien logistique pour nos escorteurs » (4). On se croirait revenu à la fin du XIXesiècle, lorsque Français et Anglais exploraient les sites les plus favorables pour faciliter la navigation de leurs bâtiments.

Mais, contrairement à la France, aux États-Unis et au Japon, la Chine ne verse pas de loyer pour compenser son implantation. Comme souvent ailleurs en Afrique, sa contrepartie consistera à développer une zone franche près des ports de Djibouti et Doraleh, pouvant créer jusqu’à 200 000 emplois directs, avec construction de routes, d’autoroutes, d’installations portuaires, ainsi que la réhabilitation du chemin de fer qui dessert l’Éthiopie. Il est également prévu d’exploiter les gisements de sel du lac Assal et de construire un port minéralier à Tadjourah. Cependant, cette aide est loin d’être gratuite, et, même si les perspectives sont impressionnantes, on ignore encore à quel niveau d’endettement cet appui conduira l’État djiboutien.


Quelle marge d’autonomie reste-t-il à Djibouti ?
Aussi exogène soit-elle, cette dynamique assure un PIB flatteur de près de 1700 dollars par habitant, soit trois fois plus que celui de l’Éthiopie, et dix fois plus que celui de la Somalie, ces deux voisins qui rêvaient d’annexer le petit territoire artificiel au départ des Français. Mais ces chiffres qui n’ont guère de sens cachent une réalité sociale moins reluisante : 42 % des Djiboutiens vivent au-dessous du seuil de pauvreté, 50 % de la population active est au chômage, et le pays se classe au 170e rang de l’indice de développement humain. L’immense bidonville de Balbala, qui borde la capitale à l’ouest de l’oued Ambouli, illustre le paradoxe d’un pays à qui la nature n’a pas donné les moyens d’assurer le minimum vital à ses 900 000 habitants.

La nature ? Comme on l’a vu, elle est inhospitalière, et les ressources dites « naturelles » ne sont encore aujourd’hui que des hypothèses. Il y aurait des indices d’or, de cuivre, d’uranium, de manganèse, de titane, mais rien n’a été prouvé. Quant au sel du lac Assal, il manque d’iode et ne peut être utilisé que dans l’industrie. Il reste l’espoir né de la géothermie, versant positif d’une nature par ailleurs peu généreuse, mais pour l’heure le potentiel de ce secteur est resté inexploité.

Toute l’économie tourne donc autour des activités du port. D’abord pour des raisons commerciales, qui dépendent à la fois de l’enclavement de l’Éthiopie et d’une conjoncture sous-régionale favorable à Djibouti. Mais si l’Éthiopie trouve un autre axe d’échange avec le littoral – ce qui n’est pas impossible quand on regarde la carte – et si les conditions offertes par le port de Djibouti perdent de leur compétitivité – ce qui est inévitable en économie de march頖, le pays sera confronté à une crise sérieuse.

Quant à son statut de plate-forme militaire stratégique de lutte contre le terrorisme, il lui a déjà valu quelques revers intérieurs (l’attentat de mai 2014), et pourrait s’estomper au fil du temps, soit parce que les menaces de déstabilisation diminuent, soit parce que les implantations étrangères deviennent budgétairement trop lourdes pour les États impliqués.

Dans ce cas, et faute d’avoir développé des projets de développement endogènes alternatifs, Djibouti se retrouverait face à la réalité des origines : un « État contre nature ».

Le contexte politique intérieur confirme d’ailleurs la spécificité du cas djiboutien, puisque le régime est resté le même depuis l’indépendance : Hassan Gouled Aptidon, premier président de la République en 1977, a été remplacé en 1999 par son ancien chef de cabinet, Ismaël Omar Guelleh, qui a été réélu le 8 avril 2016 pour un quatrième mandat. Après avoir déclaré en 2011 : « En 2016, je m’en irai. Cette fois-ci je peux vous le jurer », il s’était ravisé peu avant le scrutin en affirmant : « Les Djiboutiens m’ont interdit de partir ».

Sous le parapluie sécuritaire international, Djibouti pratique une démocratie très encadrée, où la liberté d’expression est admise mais peu utilisée. Prudent, un spécialiste écrit : « Sur le plan politique, le pays a encore une grande marge de manœuvre pour améliorer son système démocratique, instaurer un véritable État de droit, encourager la liberté d’expression, garantir des élections libres et transparentes, renforcer le dispositif sécuritaire, combattre la corruption et le clientélisme, remédier à la défaillance de l’administration publique et rétablir la confiance de la population dans la capacité du gouvernement à insuffler le changement tant attendu dans la gestion des affaires de l’État » (5).

Ce vaste programme pourrait se révéler urgent à mettre en œuvre car, à trop dépendre de l’extérieur, un pays peut rapidement se retrouver démuni. Un flash de politique-fiction suffit à inquiéter : si l’État islamique s’effondre au Moyen-Orient, si les pirates disparaissent des côtes somaliennes, si l’Éthiopie infléchit ses corridors de désenclavement, et si les promesses chinoises s’avèrent léonines, l’ancien confetti de l’empire français sera réduit à néant et devra prendre un nouveau départ. Avec un handicap (ou une richesse ?) incontournable : la capitale compte 475 000 habitants, contre 17 000 en 1947.

Cette hypertension démographique constitue un enjeu majeur. Au moment de quitter Djibouti, Dominique Ponchardier, l’un de ses derniers administrateurs français, estimait que la France n’avait rien fait d’autre sur ce territoire que laisser des cheveux blancs (« Tu sais ce que je veux leur donner ici ? Des cheveux blancs. Si la France part d’ici en laissant derrière elle quelques milliers de beaux vieillards, je saurai que j’ai fait quelque chose de plus dans ma vie que trente romans policiers » (6)). En multipliant les centres de santé et en diminuant sensiblement la mortalité dans un pays où la vie était particulièrement rude et les populations difficiles d’accès, la puissance coloniale avait favorisé la croissance démographique. Or, par un autre curieux revirement de l’histoire, c’est bien la transition démographique que les autorités djiboutiennes devront gérer avec clairvoyance.

Parmi les solutions, certains pensent à l’émigration. En 2008, un projet surréaliste de pont enjambant la mer Rouge entre Djibouti et le Yémen et prenant appui sur l’îlot Périm (clin d’œil de l’Histoire) était sorti des cartons. Long de 28,5 km, il aurait permis la création d’une ville nouvelle au nord d’Obock (Madina al-Nour). Il est probable qu’il aurait constitué la soupape par laquelle des milliers de jeunes chômeurs, parfois diplômés, se seraient expatriés au Moyen-Orient. Mais, là encore, l’initiateur était étranger puisqu’il s’agissait de Tarek ben Laden, frère de celui contre lequel s’était ligué une partie du monde. Il se disait prêt à financer la construction de l’ouvrage d’art, pour un montant de 70 milliards de dollars. Le dossier est provisoirement retourné dans ses cartons.

Ismaël Omar Guelleh se flatte d’avoir une vision pour son pays. Il est temps de la dévoiler, car tant que Djibouti sera offert en location au plus offrant, il s’exposera à des lendemains qui déchantent. Et l’impatience qui bout sous les tôles surchauffées du bidonville de Balbala est une bombe à retardement.

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Notes
(1) « Obock, en passant », Revue Bleue, no 9, 1887.
(2) Simon Imbert-Vier, « L’invention de territoires djiboutiens », in Amina Saïd Chiré (dir.), Djibouti contemporain, Paris, Karthala, 2013, p. 41-64.
(3) Philippe Leymarie, « À Djibouti, la première base du Japon à l’étranger depuis 1945 », Le Monde Diplomatique, 20 janvier 2011.
(4) Sébastien Le Belzic, « Djibouti, capitale de la Chinafrique », Le Monde Afrique, 25 janvier 2016.
(5) Aden Omar Abdillahi, « Géopolitique de Djibouti : des incertitudes de la naissance à l’espérance de l’âge adulte », Djibouti contemporainop. cit., p. 155.
(6) Cité par Romain Gary dans Les Trésors de la mer Rouge, p. 55. Ponchardier, ancien résistant, était également l’auteur de la série des Gorilles, aux éditions Fleuve Noir, sous le pseudonyme de Dominique Antoine.