23/01/2017 (Brève 923) La Cour Internationale de Justice déboute intégralemeent l’Etat Djiboutien dans le conflit qui l’opposait à Abdourahman Boreh. les frais sont à la charge de Djibouti (Le Monde Afrique – Jean Tilouine)


Djibouti débouté dans une affaire de corruption face à Dubaï

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l’article original : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/02/23/djibouti-deboute-dans-une-affaire-de-corruption-face-a-dubai_5084145_3212.html

L’homme d’affaires franco-djiboutien Abdourahman Boreh était accusé d’avoir perçu des millions de dollars pour l’octroi de la gestion du port de Doraleh à DP World.

Au bord de la mer Rouge, un contentieux judiciaire aux forts relents politiques empoisonne depuis près de dix ans la relation entre Djibouti et les Emirats arabes unis (EAU). Un riche homme d’affaires franco-djiboutien se trouve au cœur de ce conflit qui oppose DP World, la filiale portuaire de la holding gouvernementale Dubaï World, au petit Etat de la Corne de l’Afrique. Il s’agit d’Abdourahman Boreh, un intime du président djiboutien, Ismaël Omar Guelleh, devenu son pire ennemi. Il est accusé par l’Etat d’avoir perçu des dizaines de millions de dollars ainsi que des participations dans des sociétés de la part de DP World pour faciliter l’obtention en 2000, pour une durée de cinquante ans, de la concession du terminal de conteneurs de Doraleh. A plus de 5 000 km, à Londres, la Cour internationale d’arbitrage a statué mardi 21 février. L’Etat djiboutien a été débouté, ses réclamations rejetées et se doit de régler les coûts de l’arbitrage qui s’élèvent à plus de 10 millions de dollars (9,47 millions d’euros).

– « Vendetta » du gouvernement

Longtemps en exil à Dubaï, Abdourahman Boreh, désormais établi à Londres, savoure ce qu’il considère comme une victoire. « J’espère vraiment qu’après avoir tenté de me détruire et de ruiner ma réputation à l’international, le gouvernement djiboutien arrête cette vendetta motivée par des raisons politiques », assure-t-il dans un communiqué transmis au Monde Afrique. Et d’ajouter : « Ces près de 100 millions de dollars [de frais de procédures judiciaires engagées par l’Etat, selon M.Boreh] auraient pu servir à améliorer les conditions de vie des pauvres à Djibouti plutôt qu’à nourrir de fausses accusations contre moi et DP World ».

Au mitan des années 2000, la relation entre Djibouti et les EAU est au beau fixe. Le chef d’Etat, qui a succédé à son oncle en 1999, consulte régulièrement son ami M. Boreh à qui il a confié la présidence de la stratégique Autorité des ports et de la zone franche de Djibouti. Puis l’homme d’affaires est subitement tombé en disgrâce.

A en croire des documents de la justice britannique, saisie à la suite d’une plainte de Djibouti déposée en 2014, cela remonterait à un désaccord d’ordre politique lors d’une discussion privée. En octobre 2008, le chef d’Etat lui fait part de son projet de changer la Constitution pour se maintenir au pouvoir. « M. Boreh lui a dit qu’il n’était pas favorable à cette idée [et] le président était clairement en colère », peut-on lire dans le dossier constitué par le tribunal de commerce de Queen’s Bench, à Londres.

Il est d’abord remercié, cette même année 2008, et quitte ses fonctions à la tête de l’Autorité des ports et de la zone franche de Djibouti et part s’installer à Dubaï. Puis, le 25 juin 2009, il est condamné par contumace à quinze ans de prison par la justice djiboutienne, accusé d’avoir participé à l’organisation d’un attentat à la grenade dans la capitale. Les EAU refuseront de l’extrader. Son passeport djiboutien lui est retiré. Il lui reste sa nationalité française. Quant au président Ismaël Omar Guelleh, il a pu briguer un troisième mandat suite au vote à l’unanimité des députés en faveur de sa réforme constitutionnelle en avril 2010.


– Richesse et finance offshore


M. Boreh, en exil, s’est mué en opposant politique, tentant une candidature symbolique à la présidentielle de 2011. Même si, dans l’entourage du chef de l’Etat, on moque son « influence dérisoire » sur la vie politique verrouillée par le pouvoir en place. « Boreh a été trop gourmand avec les EAU. Du jour au lendemain, il est devenu très riche et on a découvert qu’il avait des parts dans la filiale de DP World à Djibouti, se souvient un conseiller du président djiboutien. Il a abusé de la confiance du président, l’a trahi pour s’enrichir et ce n’est pas pardonnable.»

Considéré comme l’un des hommes d’affaires les plus riches de la région, M. Boreh a placé une partie de sa fortune sur des comptes discrets, dans des trusts et des sociétés opaques aux îles Vierges britanniques ou à Samoa, à Singapour… Mais aussi aux EAU, en Grande-Bretagne et en France, trois pays où ses avoirs ont un temps été gelés dans le cadre de procédures judiciaires engagées par Djibouti. Le nom de M. Boreh figure également dans les fichiers « Swissleaks » de la banque HSBC. Interrogé en 2013 par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), il avait expliqué « recourir à des sociétés offshore pour orienter ses investissements à l’échelle mondiale et protéger ses avoirs d’une éventuelle instabilité politique [à Djibouti] ».

– « Victoire totale »


De son côté, DP World a salué cette décision de la Cour internationale d’arbitrage, de même que le gouvernement de Dubaï, qui se félicite d’« une victoire totale » face à Djibouti. Quelques mois plus tôt, en mai 2016, la juridiction britannique a rendu un jugement défavorable à l’encontre du gouvernement djiboutien dont l’approche est considérée comme « cynique » et « répréhensible ».

Malgré les procédures judiciaires, DP World n’a cessé d’opérer le terminal de conteneurs de Doraleh, mais a suspendu ses autres projets d’investissement comme l’extension du port de Djibouti. D’autant que la relation diplomatique entre les deux pays n’a cessé de se dégrader. L’affaire Boreh en est une cause. De même que les promesses non honorées d’investisseurs de Dubaï. A cela s’ajoutent des incidents diplomatiques, comme cette gifle fâcheuse donnée à un officiel émirati par un policier djiboutien en avril 2015.

Courtisé par des puissances occidentales et régionales, Djibouti s’est détourné de son partenaire historique émirati pour se jeter dans les bras de la Chine, qui multiplie les investissements et les constructions d’infrastructures tous azimuts. Comme le complexe portuaire de Doraleh, desservi par une ligne ferroviaire qui passe devant le port géré par les Emiratis, mais ne s’y arrête pas.

De son côté, DP World s’est rabattu sur les ports de pays voisins, concurrents ou ennemis de Djibouti. Comme à Assab, en Erythrée, où les EAU ont également établi une base militaire. Et à Berbera, au Somaliland, où le groupe a obtenu en mai 2016 la concession portuaire, au grand dam du groupe Bolloré. DP World s’était attaché les services de l’homme d’affaires, de réseaux et d’influence djiboutien Abdourahman Boreh.

25/01/2016 (Brève 651) Le Monde Afrique : Djibouti, capitale de la Chinafrique (Par Sébastien Le Belzic)

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/01/25/djibouti-tete-de-pont-de-la-chinafrique_4853066_3212.html#AL56bm4U0Dmi62JW.99

C’est une ancienne zone franche, près du port de Djibouti. Une enclave de sable battue par les vents de la mer Rouge. C’est ici que se dressera d’ici la fin de l’année 2017 la première base militaire chinoise permanente sur le continent. Les travaux viennent tout juste de débuter. De sources non officielles, on avance le chiffre considérable de 10 000 militaires chinois qui seront déployés à Djibouti, contre 4 000 pour les Américains. Ces derniers ont été sommés par le gouvernement djiboutien d’abandonner leur base secondaire d’Obock pour se concentrer sur celle de Camp Lemonnier, et faire de la place aux Chinois.

Le président Ismaïl Omar Guelleh semble prêt à toutes les concessions pour plaire à son homologue chinois. Les deux hommes se sont encore rencontrés le mois dernier en marge du sommet Chine-Afrique à Johannesburg et, depuis, c’est une ronde permanente de diplomates et de militaires entre Pékin et Djibouti.

Une alliance stratégique majeure

La semaine dernière, le bureau de la présidence annonçait la signature avec Pékin d’un accord de libre-échange permettant à la Chine d’utiliser ces installations portuaires à Djibouti à des fins de base de transit. Confirmation dès le lendemain à Pékin lors du point presse hebdomadaire du ministère des affaires étrangères : « La Chine envoie des escortes navales dans le golfe d’Aden, et dans les eaux somaliennes. La question de leur ravitaillement en nourriture et en carburant s’est posée. Nous sommes parvenus à un consensus avec le gouvernement de Djibouti pour disposer d’un soutien logistique pour nos escorteurs ».

Lire aussi : Djibouti : de violents affrontements avec la police font au moins 7 morts et 23 blessés
http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/12/22/djibouti-de-violents-affrontements-avec-la-police-font-7-morts-et-23-blesses_4836723_3212.html

Le débarquement annoncé de ces hommes de l’armée populaire de libération n’est pas la seule raison de cette danse du ventre. Pékin et Djibouti sont en train de sceller une alliance stratégique majeure qui fera de ce petit Etat niché au creux de la corne de l’Afrique, l’étape obligée de la Chine dans sa fameuse nouvelle « route de la soie » reliant la Chine à l’Afrique en passant par le Golfe arabique. Un projet estimé à 48 milliards de dollars (44 milliards d’euros) par la presse officielle chinoise.

Des chantiers militaires et économiques

Plusieurs chantiers ont ainsi été lancés simultanément. Le premier est militaire et conduira la Chine à assurer désormais seule la protection de ses navires si nombreux à croiser au large des côtes somaliennes. La marine chinoise a effectué une vingtaine de missions anti-piraterie dans le golfe d’Aden depuis 2008. Les rotations vont pouvoir s’accélérer. Le second est économique. Djibouti et la Chine ont signé trois importants accords économiques et commerciaux. Le premier porte sur la construction d’une zone franche de 48 km2, dont une première tranche d’un kilomètre et demi sera opérationnelle d’ici la fin de l’année. Il s’agit d’en faire une plate-forme de transbordement pour le commerce Chine-Afrique. C’est la société China Merchants Holding qui est au cœur de ce projet estimé à 7 milliards de dollars. Il s’agit de construire la plus grande zone franche industrielle de Djibouti, un chantier naval, une autoroute, et agrandir le port de Doraleh. 200 000 emplois directs et indirects devraient être créés.

Lire aussi : L’Afrique risque de payer cher sa dépendance à la Chine
(http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/12/02/l-afrique-risque-de-payer-cher-sa-dependance-a-la-chine_4822044_3212.html)

Ces chantiers sont en très grande partie financés par la China Exim Bank et les entreprises chinoises qui réaliseront les travaux. Une fois mises en place, ces infrastructures constitueront la charnière de l’union économique et politique qui se tisse entre Djibouti et l’Ethiopie, deux pays au cœur de la stratégie africaine de Xi Jinping. China Merchants Holdings International avait déjà fait son entrée, fin 2012, au capital du port de Djibouti en acquérant 23,5 % des parts pour 185 millions de dollars

Un autre accord porte sur la mise en place d’un cadre légal permettant, selon le communiqué officiel, « l’afflux rapide de banques chinoises à Djibouti » et prévoyant la création d’une chambre de compensation qui permettra de « ne pas perdre de devises dans les échanges avec la Chine », explique la présidence djiboutienne. Cette chambre permettra aux opérateurs économiques djiboutiens de réaliser des échanges commerciaux sans passer par le dollar américain, confirmant ainsi la montée en puissance du yuan chinois sur le continent.

Devenir un carrefour incontournable

La France, les Etats-Unis et le Japon disposent déjà de bases militaires à Djibouti. La France débourse chaque année la somme de 30 millions d’euros pour assurer la présence d’une garnison de 2 700 hommes dans la cité-Etat. Les Etats-Unis et le Japon payent chacun un loyer annuel de 30 millions de dollars pour leurs bases respectives. La Chine, quant à elle, ne paye rien ! Simplement, elle permet à Djibouti de financer et construire un maillage de ports, de routes, de voie de chemin de fer et d’aéroports qui relieront la cité-Etat au reste du continent.

Le président Ismaïl Omar Guelleh veut en effet transformer son pays en un petit Singapour de la Corne de l’Afrique et devenir un carrefour incontournable pour le transit des minerais et des marchandises avec l’Ethiopie, dont il est devenu la porte d’entrée. Pour cela, il a besoin de la Chine.

Pour les Emirats arabes et surtout les Etats-Unis, l’arrivée des Chinois dans le jeu régional complique la donne et entraîne une vaste recomposition des alliances diplomatiques autour de la mer Rouge. Les Etats du Golfe qui prévoyaient d’installer une base militaire à Djibouti se rapprochent désormais de l’Erythrée, son grand rival. Les Occidentaux redoutent de voir Djibouti tomber dans l’orbite de Pékin et perdre ainsi un pays clef au cœur des grandes routes maritimes internationales.