25/10/2016 (Brève 852) Le Monde / Afrique : Ethiopie : le sultan des Afar s’implique dans la crise.

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Le chef spirituel de cette région stratégique mais délaissée soutient la révolte des Oromo et des Amhara. En exil, il tente d’œuvrer à une solution politique.

Hanfare Ali Mirah est un sultan qui préfère être appelé Monsieur plutôt que Sa Majesté. A quoi bon pinailler sur un titre de noblesse lorsque son peuple souffre de la faim et de l’oppression, comme il dit. Le sultan des Afar d’Ethiopie, près de trois millions d’âmes essentiellement nomades qui vivent dans le nord-est du pays, est sorti de sa réserve.Il vient de publiquement exprimer son soutien au mouvement de révolte mené depuis près d’un an par la communauté oromo (majoritaire), rejoint en août par les Amhara. Ces ethnies traditionnellement rivales se sont réunies autour d’un ennemi commun : le pouvoir éthiopien, concentré entre les mains de la minorité des Tigréens depuis la chute du « Négus rouge », Menguistu Haïlé Mariam, il y a vingt-cinq ans.

– « Eviter une guerre civile »
« Les Afar n’aspirent pas à diriger le pays mais à mener l’Ethiopie vers une transition, explique le sultan intronisé en 2011, à la mort de son père qui a régné de 1944 à 1975. Il ne peut plus y avoir de retour en arrière. Il faut gérer la crise, négocier, tout faire pour éviter une guerre civile qui serait un désastre avec des massacres assurés. »

Visage rond chargé de gravité, l’homme, affable, nous a reçus dans une capitale européenne dont il préfère que nous taisions le nom. A 68 ans, le chef spirituel, qui a quitté l’Ethiopie en mars après avoir échappé, dit-il, à six tentatives d’assassinat par balles et par empoisonnement, s’est mué en diplomate. Le voilà qui multiplie les entretiens dans les chancelleries du Vieux Continent, avant de s’envoler vers Washington où il doit s’entretenir avec des membres de la diaspora éthiopienne. Et ce, en préparation d’une réunion au département d’Etat avec des représentants de chaque communauté et un émissaire du pouvoir.

« On veut suggérer un gouvernement de transition qui serait composé équitablement par tous les groupes ethniques, ce qui permettrait de former une commission électorale équilibrée pour assurer la succession », précise-t-il. Une manière de prendre au mot le premier ministre Hailemariam Desalegn qui s’est dit disposé, mi-octobre, à « réformer le système électoral ».

– Accaparement des terres
Pour le moment, l’Ethiopie s’enfonce dans une crise ethno-politique à laquelle s’ajoutent des tensions avec le voisin érythréen soupçonné par Addis-Abeba d’inciter les manifestants oromo à l’insurrection. Le 9 octobre, le premier ministre éthiopien a décrété l’état d’urgence pour six mois. Le gouvernement a annoncé l’arrestation de 1 600 personnes, principalement dans les régions oromo et amhara où se déroulent les manifestations et les heurts. L’armée, l’une des plus vigoureuses d’Afrique, est massivement déployée dans les grandes villes. L’Ethiopie est entrée dans une zone de turbulence. Et l’Afrique de l’Est reste dépourvue d’une autre puissance capable d’endosser le rôle de médiateur ou de stabilisateur.

Dans ce contexte, le ralliement des Afar, par la voix du sultan, vient renforcer le mouvement de révolte. Bien que marginalisée par Addis-Abeba, la région de l’Afar est stratégique comme point d’accès à la mer Rouge à travers Djibouti, hub portuaire dont le destin est en grande partie lié à celui de l’Ethiopie. Le 5 octobre, le gouvernement éthiopien a d’ailleurs inauguré en grande pompe une nouvelle ligne ferroviaire entre Addis-Abeba et Djibouti, construite par un consortium chinois.

La colère Afar trouve sa source dans un long et violent processus d’accaparement des terres sur les berges de la rivière Awash, l’une des principales sources d’eau du pays. D’une voix calme, le sultan évoque les centaines de milliers d’hectares qui se sont retrouvés entre les mains de Tigréens ou d’investisseurs étrangers accusés de rejeter des pesticides dans la rivière. Puis il poursuit sur ces mines de sel confisquées par des hommes d’affaires proches du pouvoir. A cela s’ajoute, dit-il, un détournement des eaux de la rivière, l’absence de projets d’infrastructures, d’éducation ou de soins, une privation de l’accès au crédit, et enfin la violence des autorités à l’encontre des manifestants qui osent protester contre cette asphyxie économique.

– « Risque d’escalade considérable »
Les Afar, comme les Oromo et les Amhara, s’estiment tenus à l’écart de la croissance, qui s’élevait à environ 10 % par an cette dernière décennie. Le gouvernement, inflexible pour le moment à l’égard de ces revendications, s’est fixé comme objectif de faire de l’Ethiopie un pays à revenu intermédiaire d’ici 2025.

« On est arrivé à un point où mon peuple ne peut plus survivre et, chaque jour, on meurt en zone Afar. » Le sultan Hanfare Ali Mirah

« La croissance du pays se fait au détriment de tous ceux qui ne sont pas Tigréens. Sans sa terre et ses animaux, un Afar se meurt et c’est ce qui se passe, soupire le sultan. Le processus d’accaparement a été graduel, mais on est arrivé à un point où mon peuple, qui était parvenu à se développer sans l’aide d’Addis-Abeba, ne peut plus survivre et, chaque jour, on meurt en zone Afar ». La région de l’Afar a également subi de plein fouet ce que les Nations unies ont qualifié de « pire sécheresse depuis cinquante ans », causée en partie par le phénomène météorologique El Niño qui a concerné toute l’Afrique de l’Est depuis fin 2015.

Le sultan Hanfare Ali Mirah veut encore croire à une solution politique. « Pour le moment, mon peuple, comme les Oromo et les Amhara, se défend. Mais il y a des affrontements armés dans certaines localités et le risque d’escalade est considérable, dit-il. On veut éviter de combattre. On exige simplement la justice. » La communauté internationale, qui a encensé l’Ethiopie pour avoir réussi à entamer son industrialisation, est aujourd’hui préoccupée et l’exhorte à entamer une « ouverture politique ».

18/04/2016 (Brève 766) Le Monde : Quand l’observation des élections en Afrique vire au mercenariat

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: http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/03/10/quand-l-observation-des-elections-en-afrique-vire-au-mercenariat_4880083_3212.html

Que trouve-t-on de commun entre la présidentielle du 6 mars au Bénin et le double scrutin législatif et présidentiel du 21 février au Niger ? Dans un cas comme dans l’autre, alors que les opérations électorales étaient toujours en cours, un groupe « d’observateurs » a rendu publique une déclaration pour jurer du caractère « transparent, régulier et démocratique » du scrutin. Quid de la phase cruciale et sensible du dépouillement ? Quid de l’étape décisive de la centralisation des résultats, pendant laquelle se produit la falsification des procès-verbaux des bureaux de vote ?

Le même scénario aurait pu se produire le 25 octobre 2015 lors de la consultation référendaire au Congo-Brazzaville ; il se répétera en avril prochain lors des élections présidentielles au Tchad, au Gabon et à Djibouti. En réalité, la bonne intention d’observer les élections en Afrique – pour attester de leur sincérit頖 a fait naître une espèce d’observateurs. Lesquels sont prêts à apporter, contre espèces sonnantes et trébuchantes, leur onction à des scrutins calamiteux.

Contre toute évidence, cette catégorie d’observateurs a certifié de la régularité de l’élection d’Ali Bongo Ondimba, au Gabon en 2009, ainsi que la sincérité de la réélection, dès le premier tour, avec 80,15 % des voix, de Blaise Compaoré au Burkina en 2011 ou de la transparence de la victoire, avec 80,6 % des voix, d’Ismaël Omar Guelleh à la présidentielle de 2011 à Djibouti.

Véhicules de courtoisie et pension complète

Aidés par le contexte de rodage de la pratique démocratique en Afrique, qui peut justifier l’observation des élections, ces observateurs se recrutent à Paris, Londres, Madrid ou Lisbonne parmi les juristes, les professeurs de droit à la retraite ou en activité, de même que des personnalités ayant une notoriété ou une légitimité établie.

Certains sont démarchés en amont des scrutins par des rabatteurs accrédités par des pouvoirs en mal de caution qui leur assurent billets d’avion en classe affaires, pension complète à l’hôtel, véhicules de courtoisie et per diem. D’autres observateurs offrent spontanément leurs services, mettant en avant leur excellente et longue expérience dans la surveillance d’élections « tropicalisées ».

Quel que ce soit le mode de leur « recrutement », ces observateurs agissent selon un protocole immuable : ils prérédigent leur déclaration puis la lisent le jour du scrutin, de préférence à la radio et à la télévision nationales.

De Djibouti au Nigeria, en passant par l’Egypte, le Tchad, le Gabon ou le Mali, la teneur de cette déclaration reste la même : « Globalement, les élections se sont bien passées, dans le calme et la transparence. » Et pour faire bonne figure, la déclaration ajoute dans des cas extrêmes de fraudes : « Il y a eu quelques difficultés qui ne sont pas de nature à mettre en cause la sincérité du scrutin. »

Chiffre d’affaires en nette progression

Pour cette catégorie d’observateurs, plus les pays africains organisent d’élections, mieux le business se porte. Le chiffre d’affaires de l’activité peut même connaître des progressions spectaculaires l’année où des scrutins présidentiels sont organisés dans les « pétromonarchies » d’Afrique centrale comme la Guinée équatoriale, le Gabon et le Congo. C’est le cas en 2016 ! Ce juteux créneau, qui fut longtemps le monopole des ressortissants d’autres régions du monde, a enregistré depuis peu l’arrivée en force d’Africains. Ils se recrutent surtout parmi les acteurs de la société civile ou d’activistes locaux, déterminés à prendre leur part du gâteau.

Des Sénégalais iront, sans doute, observer la présidentielle du 10 avril au Tchad ; des Burkinabés seront observateurs du scrutin présidentiel au Gabon tandis que des Camerounais étaient venus témoigner de la sincérité du double scrutin présidentiel et législatif au Niger. Des observateurs guinéens, déployés au Soudan, avaient juré en avril 2015 de la transparence de la réélection du président soudanais Omar Al-Béchir, avec 94,5 % des voix. Peu leur importait qu’il soit aupouvoir depuis 1989 et qu’il soit poursuivi pour crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale (CPI).

Avec pas moins de seize élections présidentielles prévues en 2016 en Afrique, cette catégorie d’observateurs, plus portée sur ses gains que sur sa contribution à la démocratisation du continent, peut donc se frotter les mains. Son carnet de commandes est bien rempli.

08/04/2016 (Brève 739) Le Monde / En France, les femmes de Djibouti ont faim de justice (par Johana Bukasa-Mfuni)

Lien avec l’aticle original : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/04/08/en-france-les-femmes-de-djibouti-ont-faim-de-justice_4898665_3212.html

Allongées, serrées sur des lits d’appoint dans le local étroit de l’association Femmes solidaires à Arcueil (Val-de-Marne), elles n’ont pas mangé depuis quatorze jours.

Deux longues semaines à s’affamer pour dénoncer les viols commis dans leur pays par l’armée. Avant de fuir en France et en Belgique, où elles ont obtenu le statut de réfugiées politiques, ces neuf femmes vivaient dans les régions du nord et du sud-ouest de Djibouti.

Une centaine de rebelles armés du Front pour la restauration de l’unité et la démocratie (FRUD), un mouvement issu de l’ethnie Afar, y lutte depuis vingt-cinq ans contre le gouvernement.

Alors que leurs compatriotes se rendent aux urnes, ce vendredi 8 avril, pour une élection jouée d’avance – le président sortant Ismaël Omar Guelleh, au pouvoir depuis 1999, est presque certain d’être réélu – les neuf militantes réclament une enquête internationale sur plus de 200 cas d’agressions sexuelles qui visent les femmes afar. Leur peuple, présent dans toute la corne de l’Afrique (Somalie, Djibouti, Ethiopie et Erythrée), paie cher les tensions entre le régime et les combattants du FRUD.

246 cas de viols recensés
« Après ce que j’ai subi, ma place est parmi les grévistes de la faim », témoigne Fatou Bakari, une bergère d’une quarantaine d’années couverte d’un voile traditionnel. « J’ai été violé par trois soldats devant mon père, mon oncle paternel, ma mère et une de mes cousines. 

Mon père a fait un arrêt cardiaque quelque temps après. » Malentendante, sa voisine de lit Fatouma Abdallah croise les poignets : elle exige l’arrestation de ses bourreaux. Son père s’est battu pour obtenir justice. Mais sans succès.

Si Djibouti a signé la Déclaration sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes, adoptée en 1993 par l’Assemblée générale des Nations unies, il est rare en effet que les autorités donnent suite aux plaintes des victimes d’abus sexuels.

Le Comité des femmes djiboutiennes, créé la même année, a recensé en tout 246 cas de viols par des militaires pour seulement une vingtaine de plaintes enregistrées par l’Etat djiboutien. Et il a fallu opérer dans la clandestinité pour recueillir ces données.

« Aujourd’hui, le combat que l’on mène, c’est de montrer que le pays ne respecte pas les conventions internationales qu’il a conclues », observe Sabine Salmon, présidente de l’association Femmes solidaires, mouvement pour la défense et le développement des droits des femmes et pour la parité et la solidarité internationale. « Les femmes djiboutiennes se battent sur le terrain pour la reconnaissance de ces viols comme crimes de guerre », ajoute-t-elle.

Djibouti, allié stratégique de la France

Le moment est bien choisi. Le 21 mars, la Cour pénale internationale (CPI) a condamné le chef de guerre congolais, Jean-Pierre Bemba pour « crimes de guerre » en raison des violences sexuelles commises par ses hommes en Centrafrique. « En 1995, les Etats membres (dont Djibouti) se sont accordés sur la nécessité d’améliorer la condition des femmes »,avait souligné le 16 mars à New York, Laurence Rossignol, ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes lors de la 60e session de la commission de la condition de la femme.

« La République de Djibouti, principale base militaire de l’armée française en Afrique, continue de bafouer les droits humains en toute impunité », poursuit Mme Salmon. Mais Djibouti est un allié stratégique pour Paris.

Ancienne colonie française située en face du détroit de Bab Al-Mandeb, quatrième passage maritime mondial pour l’approvisionnement énergétique, l’enclave abrite le plus gros contingent français sur le continent africain (environ 1 600 hommes actuellement). Américains et Japonais y ont également implanté des bases.

La Chine s’y prépare. Pour l’heure, aucune mesure n’a été prise : seul un hashtag (#stopvioldjibouti) a été lancé afin d’aider ce Comité de femmes à se faire entendre. Le gouvernement djiboutien dénonce, lui, « une campagne » coordonnée par« l’opposition politique ».

04/04/2016 (Brève716) Le Monde / L’heure est venue de libérer le peuple de Djibouti / 12 universitaires de différents pays co-signent un texte commun pour demander aux nations occidentales présentes à Djibouti et aux organismes africains d’exiger pour la population djiboutienne le droit de choisir librement son gouvernement.

Lien avec l’article : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/04/04/l-heure-est-venue-de-liberer-le-peuple-de-djibouti_4895273_3212.html

C’est ici, à Djibouti, que les Etats-Unis ont leur seule base militaire de tout le continent. La Chine, qui profite du pays pour son propre enrichissement, y construit la sienne, de même que la Russie et le Japon. En un temps record, le petit Djibouti sera bientôt l’hôte du plus grand nombre de soldats étrangers au kilomètre carré.

Le président, Ismaïl Guelleh, a fait de Djibouti un allié dans la « guerre contre le terrorisme ». De là, Washington fait voler sa deuxième plus grande flotte de drones, à la fois sur la côte somalienne contre les Chabab et à travers le détroit de Bab Al-Mandeb, vers le Yémen, l’Irak et au-delà.

« Guerre contre le terrorrisme »

Djibouti va organiser une élection présidentielle vendredi 8 avril. Le parti du président Ismaïl Guelleh, le Rassemblement populaire pour la démocratie, contrôle actuellement les 65 sièges du Parlement, un monopole malsain. L’opposition a d’ores et déjà appelé au boycottage de ce scrutin.

Deux jours avant Noël, le 23 décembre 2015, la police du régime a ouvert le feu sur une manifestation pacifique dans la capitale, la ville de Djibouti, tuant plusieurs dizaines de personnes et en blessant beaucoup d’autres.

Ismaïl Guelleh a de nouveau modifié la Constitution pour s’ouvrir la voie d’un quatrième mandat à la prochaine élection, même s’il avait promis que son troisième mandat – déjà inconstitutionnel en 2011 – serait le dernier. Depuis l’indépendance, obtenue de la France en 1977, le pays n’a eu que deux dirigeants : M. Guelleh et son oncle.

Toutes les agences non gouvernementales présentes dans le pays – Amnesty International, Human Rights Watch, Reporters sans frontières – classent Djibouti parmi les pays les plus pauvres. La richesse de l’élite dirigeante contraste avec la majorité de la population qui n’a pas accès à l’eau, à la nourriture ni à l’assainissement.

La torture est courante, et le meurtre « extra judiciaire », l’exil ou la disparition forcée sont le sort de tous ceux qui se lèvent contre les actions de l’Etat. Pourtant, Djibouti est un membre de la Cour pénale internationale (CPI) et l’un des plus proches alliés de la France.

Nous avons entendu à maintes reprises que la « guerre contre le terrorisme » est menée pour rendre le monde sûr pour la démocratie. Si Djibouti est si stratégique pour les grandes puissances, sûrement la stabilité est-elle une clé pour maintenir son rôle en tant que partenaire. La stabilité à long terme dépend du respect des droits de l’homme. La liberté du peuple est un droit, garanti par de nombreuses conventions de l’Organisation des Nations unies.

Aux nations éprises de paix

Depuis la Révolution française de 1789, l’histoire moderne a compté beaucoup de dictateurs qui ont poussé leur peuple trop loin, entraînant le chaos et la misère. Et parfois le génocide.

Nous, les soussignés, sommes des universitaires, des professeurs et chargés de cours sur l’étude du génocide et des droits de l’homme. Nous appelons la France, les Etats-Unis, les membres de l’ONU, l’Union africaine et toutes les nations éprises de paix à surveiller les élections du 8 avril, et de donner au peuple de Djibouti le droit à un gouvernement de leur choix.

Charikleia Kefalidou, université de la Sorbonne (France) ; Docteur Kjell Anderson, Insitut pour la justice de La Haye (Pays-Bas) ; Professeur Allan Moore, université d’Hamilton (Ecosse) ; Docteur Elihu Richter, université de Jérusalem (Israël) ; Professeur Naupess K Kibiswa, université de Kinshasa (République démocratique du COngo) ; Docteur Ali Mahmud, université d’Erbil (Irak) ; Docteur Mark D. Kielsgard, université de Hongkong (Chine) ; Professeur Andrew Woolford, université de Winnipeg (Canada) ; Professeur Christiane Allsop, université de Boston (Etats-Unis) ; Docteur Beth Lilach, Holocaust Memorial and Tolerance Center de New York (Etats-Unis) ; Docteur Joseph Psotka, psychologue à l’Institut de recherche de l’US Army de Washington (Etats-Unis) ; Professeur Gregory Stanton, fondateur du Genocide Watch de Washington (Etats-Unis)

02/01/2016 (Brève 598) Le Monde du 23/12/2015 : Chronique d’un massacre annoncé (sous la signature d’Abdourahman A. Waberi).

Lien avec l’article : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/12/23/djibouti-chronique-d-un-massacre-annonce_4837036_3212.html

Peu de Djiboutiens avertis ont été surpris par le massacre perpétré lundi 21 décembre. Les plus jeunes, par contre, ont été secoués par l’onde de choc. Par souci de clarté, distinguons les deux volets de ce drame à huis clos.

Le premier acte se déroule dans la nuit du dimanche au lundi, vers quatre heures du matin. Des éléments lourdement armés de la police, de la gendarmerie et de l’armée partent du camp militaire Cheik Osman. Ils attaquent des civils réunis au lieu-dit Buldhuquo, à la périphérie de la commune de Balbala, pour célébrer une fête traditionnelle à caractère religieux.

L’assaut meurtrier aurait été donné, selon le gouvernement, pour assurer l’ordre et disperser les gens rassemblés en dépit de l’interdiction de toute manifestation. Les autorités ont en effet pris fin novembre des « mesures exceptionnelles de sécurité » en réaction aux attentats de Paris et de Bamako. On déplore une vingtaine de morts et plus de cent blessés selon les estimations de l’opposition. Après 24 heures de silence, le gouvernement annonce, lui, sept morts et une cinquantaine de blessés, policiers et soldats inclus.

Le second acte est moins meurtrier, mais tout aussi désastreux pour le régime. Des éléments des forces de l’ordre ont attaqué vers 17 heures les plus hauts responsables de la coalition de l’opposition USN (Union pour le salut national) réunie chez l’un d’entre eux. Outre la violation du domicile de Me Djama Amareh Meidal, l’attaque à balles réelles s’est soldée par les blessures du président Ahmed Youssouf Houmed de l’USN, de l’ancien ministre Hamoud Abdi Souldan et du jeune député Said Houssein Robleh dont le diagnostic vital est un temps engagé. D’autres hauts responsables (dont Daher Ahmed Farah porte-parole de la coalition et président du Mouvement pour le renouveau démocratique et le développement et , Abdourahman Mohamed Guelleh, le président du Rassemblement pour l’action le développement et la démocratie) ont été placés dans des lieux secrets. On ignore tout de leur sort.

Des images choquantes

Sur les réseaux sociaux, on ne compte plus les cris de rage et de désespoir. Davantage que le bilan, ce sont les images qui frappent les esprits. Les photos des hauts responsables politiques tabassés comme des vulgaires voyous. Ici, le très digne président Youssouf porté à bout de bras. Là, l’ancien ministre des affaires religieuses, M. Hamoud, torse nu, blessé par balle. Là encore, le jeune député Robleh couvert de sang. Ces images sont une première dans les annales de la République de Djibouti. Elles signalent la fuite en avant d’un régime longtemps criminel, mais qui ne cache plus ses forfaits.

Les Djiboutiens savent de quoi sont capables les forces de l’ordre qui ressemblent de moins en moins à un corps national et de plus en plus à une milice privée. Ils savent également que le despotique président Ismaël Omar Guelleh n’a jamais vraiment été élu par la population et qu’il cherche à se maintenir au pouvoir en sollicitant un 4e mandat, que l’opposition a boycotté souvent les échéances électorales faute d’une commission électorale nationale indépendante, que l’Assemblée nationale est une chambre d’enregistrement, que le pouvoir, enfin, est tout entier entre les mains d’un seul homme et de sa petite clique familiale.

Double discours

Si Djibouti est pour le reste du monde une base géostratégique convoitée par les grandes puissances (la France, les Etats-Unis, le Japon sont présents ; demain la Chine, voire l’Inde ou la Turquie), la population ne tire aucun profit des retombées financières captées par la clique au pouvoir. Désemparée, elle est prise en tenaille entre l’enclume du militarisme des puissances étrangères et le marteau de la dictature locale.

Dans ce contexte complexe, le régime est passé maître dans l’art du double discours, du mensonge et de la manipulation. Dans les discours en français destinés à la communauté internationale, le pouvoir joue sur du velours. Dans les discours en somali relayés par la presse locale ou étrangère (BBC, VOA), le ton est plus cassant et le message on ne peut plus limpide : « C’est moi ou le déluge ! ». Le massacre de lundi 21 décembre n’en est que le premier résultat punitif. Avis à la communauté internationale.

Abdourahman A. Waberi est né en 1965 dans l’actuelle République de Djibouti, il vit entre Paris et les Etats-Unis. Il est aujourd’hui professeur à George Washington University. Auteur entre autres de Aux Etats-Unis d’Afrique (JC Lattès, 2006), il vient de publier La Divine Chanson (Zulma, 2015)

23/11/2015 (Brève 521) Le MONDE : La Chinafrique face au risque terroriste (Par Sébastien Le Belzic – chroniqueur, Le Monde Afrique, HongKong -)

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1. Quelques jours après les attentats qui ont frappé Paris, l’exécution revendiquée par Daesh d’un otage chinois a brutalement rappelé à Pékin qu’elle est aussi sur la liste noire établie par les organisations terroristes. L’attaque de l’hôtel Radisson Blu, vendredi 20 novembre, à Bamako, n’a fait queconfirmer ces craintes. Trois Chinois travaillant pour l’entreprise China Railway Construction, qui venaient discuter de projets de coopération dans la région, font partie des 19 victimes.
Le président chinois, Xi Jinping, a « fermement condamné » cette attaque revendiquée par deux groupes djihadistes. « La Chine, a-t-il déclaré, va renforcer sa coopération internationale pour combattre les activités terroristes violentes qui touchent des innocents, pour maintenir la paix et la tranquillité ».

Mais pour Pékin, ces deux affaires mettent surtout en lumière sa grande vulnérabilité face aux menaces terroristes.

Des sources israéliennes indiquent qu’un millier de ressortissants chinois seraient passés par les camps d’entraînement djihadistes au Pakistan et plusieurs dizaines d’autres en Syrie. L’insurrection des séparatistes ouïgours dans la province musulmane du Xinjiang représente un vrai défi pour Pékin, qui redoute d’être frappé non plus seulement sur son immense territoire, mais également en Afrique, où vivent près de 2 millions de Chinois. Abdullah Mansour, le chef du Parti islamique du Turkestan, a déclaré la Chine « ennemie de l’islam » et les services de sécurité sont fortement mobilisés. Vendredi, la police chinoise annonçait encore avoir tué 28 membres d’un groupe terroriste au Xinjiang au terme de deux mois de chasse à l’homme pour retrouver les auteurs d’un attentat commis au mois de septembre dans la région.

2. Bientôt une base militaire chinoise à Djibouti ?
A dix jours du Forum Chine-Afrique, qui doit se tenir les 4 et 5 décembre à Johannesburg, les services chinois sont donc en alerte rouge. C’est dans ce contexte que le chef d’état-major de l’armée chinoise, Fang Fenghui, a effectué à Djibouti une première visite officielle les 7 et 8 novembre. Un type de déplacement que Pékin garde généralement discret. Cette fois, l’organe officiel du ministère de la défense a largement couvert la visite du général, qui a inspecté la frégate anti-missilesSanya et les troupes de l’Armée populaire engagée dans la lutte contre le terrorisme dans la Corne de l’Afrique.

Le chef d’état-major chinois s’est entretenu avec le président Ismaël Omar Guelleh et les deux hommes ont tacitement confirmé l’avancée des négociations pour l’installation d’une première base militaire chinoise permanente en Afrique. « Djibouti a beaucoup d’avantages pour la Chine, nous confie un diplomate djiboutien en poste à Shanghai. Sa situation géopolitique d’abord, la stabilité de son régime et son économie en développement. Après de longues réflexions entre les deux gouvernements, un accord a été conclu pour autoriser la marine chinoise à ouvrir une base dans le pays et contribuer au développement de l’armée djiboutienne. »

La Chine a offert 200 millions de dollars (188 millions d’euros) pour cette coopération militaire et certainement beaucoup plus pour décrocher cette base stratégique à une encablure des troupes françaises, japonaises et, surtout, américaines stationnées sur l’île. Quatre mille marines sont basés à Camp Lemonnier et les futures installations militaires chinoises vont leur faire de l’ombre.

3. Des troupes chinoises au nord du Mali
Pékin pourrait également mobiliser ses troupes engagées sur le continent sous la bannière de l’ONU. Mais l’affaire, là encore, est compliquée. Au lendemain de l’attaque de Bamako, plusieurs gradés chinois ont en effet critiqué ouvertement l’absence de réaction de leurs quatre cents casques bleus engagés au Mali. Yue Gang, ancien colonel et spécialiste des questions anti-terroristes, exhorte la Chine à envoyer davantage de soldats au Mali, et notamment autour de Bamako.« Les commandos maliens, français et les troupes américaines se sont rendus utiles, tandis que nos hommes étaient à plus de 1 000 km de là. Pourtant, ce sont des hommes surentraînés », écrit-il sur son blog.

Le ministère chinois de la défense a tenu à rappeler les règles d’engagement de ses soldats qui ne peuvent agir sans autorisation directe du commandement des Nations unies et du pays hôte. Par ailleurs, elles sont stationnées au nord du Mali. L’affaire est d’autant plus délicate que la veille de l’attaque, le général Fan Changlong, vice-président de la Commission centrale militaire, recevait à Pékin le ministre de la défense malien, Tieman Coulibaly. Les deux hommes ont décidé, selon la formule consacrée, d’« accroître leur coopération militaire ». L’affaire du Radisson Blu devrait pousser la Chine à accélérer ses plans.

4. Mobilisation des services secrets

Mais la lutte contre le terrorisme ne sera pas le seul apanage des hommes en uniforme. Les services secrets chinois sont également mobilisés. Jusque-là, les espions chinois servaient surtout l’intelligence économique et contrôlaient les relations entre les pays d’Afrique et Taïwan. Mais la guerre froide entre les deux Chines est presque terminée et les services secrets sont de plus en plus mobilisés dans le cadre d’opérations anti-terroristes.

Les services de renseignement chinois comptent plusieurs agences avec des rôles bien définis. Le plus actif en Afrique est le Guoanbu, dirigé par le ministère de la sécurité d’Etat. Le Guoanbu compte déjà six centres régionaux de coordination sur le continent : en Egypte, en Jordanie, au Soudan du Sud, au Nigera, en Angola et en Afrique du Sud. Des antennes moins importantes sont également en place au Kenya et au Mozambique.

La base de Djibouti aura notamment pour mission de coordonner leurs opérations et le renseignement en Afrique.

Ce déploiement n’est pas le fruit du hasard : ces pays sont au cœur des activités économiques chinoises. De nombreux expatriés et diplomates chinois y vivent. Les grands groupes pétroliers d’Etat y sont également implantés : China National Petroleum Corporation, China National Offshore Oil Corporation, Sinopec ou encore PetroChina. Les ports sont également étroitement surveillés par les hommes du Guoanbu, le ministère chinois de la sécurité de l’Etat, comme les installations du transporteur maritime Cosco. Les télécommunications sont également placées sous étroite surveillance. ZTE et Huawei sont très actifs en Afrique où ils ont décroché de juteux contrats pour déployer des réseaux de télécoms, fibre et 3G.

Mais Pékin a encore une carte dans sa manche : sa capacité à mobiliser l’ensemble de ses expatriés. Sous la bannière du ministère du commerce et des fronts patriotiques, regroupant des étudiants, des volontaires et des ONG chinoises, les espions professionnels font travailler en sous-main une armée de l’ombre afin de faire remonter des informations sur de potentielles cibles terroristes.

Enfin, des agences privées telle que FS Group, dirigée par Erik Price, l’ancien patron de la société militaire américaine Blackwater, sont également placées en état d’alerte.

03/01/2014 (Brève 346) Le Monde : Mort du juge Borrel : un témoin-clé évoque des pressions de Djibouti

Le Monde.fr avec AFP 

Un témoin-clé dans l’affaire de la mort du juge Bernard Borrel en 1995 à Djibouti, détenu récemment au  Yémen, affirme dans un entretien vendredi 3 janvier à Mediapart  avoir fait l’objet de pressions de  Djibouti pour  revenir sur son témoignage.

Contacté par l’AFP, Mohamed Alhoumekani, ex-membre de la garde présidentielle djiboutienne, a également confirmé  avoir « déposé plainte la semaine dernière au tribunal fédéral de Bruxelles pour séquestration contre les gouvernements du Yémen et de Djibouti ».

En février 2000, l’homme, qui réside en Belgique, avait impliqué dans la mort du juge français l’actuel président djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh, et son entourage. Son témoigage avait relancé l’enquête.

Magistrat français détaché à Djibouti, Bernard Borrel avait été retrouvé mort le 19 octobre 1995, le corps en partie carbonisé, en contrebas d’un ravin, à 80 kilomètres de Djibouti. Les enquêteurs djiboutiens et français avaient privilégié dans un premier temps la thèse du suicide. Mais en se fondant sur de nouvelles expertises et témoignages, l’enquête française penche désormais pour la thèse d’un assassinat.

CIBLE DE COUPS DE FEU APRÈS SA LIBÉRATION

Le 23 août, M. Alhoumekani avait été arrêté au Yémen, suscitant l’inquiétude de ses proches et de la famille du juge Borrel. Les autorités yéménites avaient mis en avant une demande d’arrestation émise par Interpol à l’initiative des autorités de Djibouti. Il a finalement été libéré le 8 octobre.

M. Alhoumekani affirme que dès son arrestation, « à l’aéroport de Sanaa par la sécurité nationale », un haut militaire djiboutien lui a demandé de revenir sur son témoignage dans l’affaire Borrel.

« J’ai été conduit à la prison de Marzaki, sans billet d’écrou ni aucun ordre du parquet, sans avoir été présenté à la moindre autorité judiciaire. J’y suis resté quarante-sept jours », affirme l’ancien officier, qui a la double nationalité, belge et yéménite. Selon lui, un député yéménite lui a alors rendu visite, là aussi pour luiproposer d’« aider » le président djiboutien.

Le témoin affirme encore avoir été la cible de coups de feu dans sa voiture au Yémen, deux jours après sa libération. Puis, alors qu’il était privé de son passeport, de nouvelles « réunions » auraient eu lieu avec des officiels yéménites et djiboutiens. « L’on voulait que je signe des attestations officielles, disant d’abord qu’il n’y a pas eu d’attentat contre moi, et puis que mon témoignage dans l’affaire Borrel avait été dicté par des personnes malveillantes », affirme-t-il.

Il a aussi évoqué une proposition financière, « 5 millions de dollars pour moi, 5 millions de dollars pour Elisabeth Borrel », la veuve du juge. Proposition qu’il a refusée, déclare-t-il, en affirmant avoir « réussi à quitter clandestinement le Yémen ».

Lors de son témoignage en 2000, M. Alhoumekani avait affirmé avoir assisté à une réunion au cours de laquelle l’actuel président djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh, alors chef de cabinet du président de l’époque, était informé de la mort du « juge fouineur ».

'>27/08/2013 (Brève 173) ALERTE ROUGE – Revue de presse – Le Monde sous la plume de Cyril Bensimon / L’étrange arrestation, au Yémen, d’un témoin-clé dans l' »affaire Borrel »

L’étrange arrestation, au Yémen, d’un témoin-clé dans l' »affaire Borrel »

Par Cyril Bensimon

Le chef d’état-major des armées djiboutiennes, le général Fathi Ahmed, envoyé par vol spécial au Yémen en vue d’obtenir une extradition… Voilà de quoi situerl’importance de Mohamed Saleh Alhoumekani, qui apparaît comme un témoin-clé de l’affaire Borrel.

Lundi 26 août, cet ancien officier de la garde présidentielle à Djibouti était toujours détenu à la brigade criminelle de Sanaa sans que soient officiellement connues les raisons de son interpellation deux jours plus tôt. « Physiquement il se porte bien, mais moralement il est KO », confesse sous couvert d’anonymat l’un de ses proches qui lui a rendu visite. Selon cette source, Mohamed Saleh Alhoumekani devait être entendu mardi par les enquêteurs d’Interpol au Yémen et par le procureur de la République.

Sera-t-il envoyé à Djibouti où la justice l’a condamné par contumace en 2004 à un an de prison et à un million de francs djiboutiens (4 200 euros) d’amende pour dénonciation calomnieuse ? Pour l’heure, sa famille à Bruxelles, où il est réfugié, et son avocat gardent espoir. « Le consul de Belgique m’a fait savoir qu’il n’est théoriquement pas extradable car, outre son passeport belge, il dispose de la nationalité yéménite et que ce pays n’extrade pas ses ressortissants », veut croireson défenseur, Me Benoît Cambier.

« ÇA Y EST, LE JUGE FOUINEUR EST MORT »

Pour le pouvoir à Djibouti, mettre la main sur Mohamed Saleh Alhoumekani revêt une importance stratégique dans le bras de fer qui l’oppose à la justice française.« Le Yémen aura toutes les garanties qu’il sera bien traité », promet un diplomate djiboutien, impatient d’assister au transfèrement. « S’il est extradé, ils le ferontrevenir sur ses déclarations, sinon ils le feront disparaître », avance Ali AbdillahiIftin, un ancien chef de la garde présidentielle tombé en disgrâce et lui aussi exilé en Belgique.

Mohamed Saleh Alhoumekani a sérieusement contribué à consolider la thèse de l’assassinat du juge Bernard Borrel. En janvier 2000, il avait témoigné devant les magistrats français chargés de l’enquête. Il leur avait alors révélé avoir surpris une conversation dans les jardins de la présidence djiboutienne quelques heures après la découverte du corps calciné du juge français, le 19 octobre 1995, en contrebas d’une falaise.

Selon M. Alhoumekani, ce conciliabule réunissait le futur président Ismaël Omar Guelleh, qui était alors chef de cabinet de son prédécesseur, les patrons desservices de renseignement et de la gendarmerie, un Français, mais aussi deux hommes qui auraient dû se trouver derrière les barreaux après leurs condamnations pour des attentats contre des intérêts français quelques années plus tôt. L’un de ces « évadés »Awalleh Guelleh, aurait alors lâché : « Ça y est, le juge fouineur est mort. »

COLÈRE DE LA VEUVE DE BERNARD BORREL

Depuis ses déclarations, l’ex-officier de la garde présidentielle a été condamné par contumace par la justice de son pays d’origine et une partie de sa famille a été contrainte à l’exil. La justice française, elle, après avoir privilégié la thèse du suicide, a réorienté son enquête vers un assassinat en 2002 après une seconde autopsie.

En 2007, la mort en service de ce magistrat détaché à Djibouti au titre de la coopération a été reconnue par la France mais, pour Elisabeth Borrel, le compte n’y est pas. « Aujourd’hui, l’enquête est noyée par des informations sans intérêt alors que nous attendons toujours que soient versées au dossier les pièces classées secret défense sur la période 1995-1997, celles qui concernent la mort de mon mari. Personne ne veut que cette enquête aboutisse », fulmine la veuve du juge.

Lire : Affaire Borrel : une ONG dénonce une tentative d' »étouffer l’affaire »

Dix-huit ans après les faits, les raisons de cet assassinat demeurent mystérieuses. Les relations entre Paris et Djibouti ont connu de sérieux trous d’air mais jamais au point de remettre en cause la présence dans ce pays du plus important contingent militaire français en Afrique.

Cyril Bensimon