05/05/2016 (Brève 780) Le soir (BE) Des viols au Djibouti, une grève de la faim à Bruxelles

Lien avec l’article (consultation payante) : http://plus.lesoir.be/38879/article/2016-05-04/des-viols-au-djibouti-une-greve-de-la-faim-bruxelles

– La chambre est calme.
Enroulées dans leurs couvertures, les dix grévistes de la faim économisent leurs forces. Elles ne bougent presque pas. A peine suivent-elles du regard les quelques visiteurs qui pénètrent de temps à autre dans leur campement de matelas et couettes colorées. « Le médecin passe tous les deux jours, explique Aicha Dabale, la porte-parole. A partir de ce mercredi, quand cela fera dix jours, il viendra quotidiennement. Pour l’instant, tout va bien. Nous avons choisi des jeunes filles en bonne santé. Deux d’entre elles sont un peu plus fatiguées que les autres. Mais leur volonté est intacte ! »

– « Violée puis brûlée vive »
Les dix grévistes font partie du « Comité des femmes djiboutiennes contre le viol et l’impunité ». Un collectif d’abord créé au pays, puis en France, et qui compte depuis quelques années une branche belge. « En 1992, un cas de viol particulièrement odieux a déclenché le mouvement : une mère de famille nombreuse a été violée par des soldats puis brûlée vive pour ne pas qu’elle témoigne, raconte Aicha Dabale. Le comité au Djibouti a été créé en 93. Ce sont elles, les militantes les plus importantes : elles travaillent clandestinement sur le terrain, en risquant l’emprisonnement et les tortures. Elles recensent les cas de viol et nous les font parvenir pour que nous soyons informées. »

C’est que les viols continuent, dans ce petit pays de moins d’un million d’habitants, situé dans la Corne de l’Afrique. « En mars dernier, on nous a à nouveau informées de trois viols, pointe Aicha. L’impunité des soldats les encourage ! » Dirigée par un président, Ismaïl Omar Guelleh, qui vient d’être « réélu » à 87 %, la République du Djibouti réprime toute opposition. « C’est un pays liberticide, où les droits humains sont bafoués ; les journalistes, les syndicats et les opposants emprisonnés, torturés… » 

Et où les soldats gouvernementaux violent les femmes pour terroriser les populations.

Il suffit qu’un frère, un père, ou une simple connaissance soit considéré par le régime comme opposant et les femmes sont violées par les forces armées, explique encore la militante. Les militaires ne sont jamais poursuivis et les avocats, comme les médecins, préfèrent s’abstenir de déposer des plaintes ou de délivrer des attestations pour viol, sachant qu’ils prennent le risque que le gouvernement ferme leur cabinet illico. Si quelques plaintes et jugements pour viol ont déjà été rendus dans le pays, les soldats, eux, ne sont jamais inquiétés.


« Côtoyer leurs bourreaux tous les jours »

Dans les jeunes femmes présentes dans ce local de Saint-Josse, qui carburent uniquement à l’eau et au thé sucré, une femme légèrement handicapée, sourde-muette, a été violée à l’âge de 17 ans. Si elle ne jeûne pas, elle ne cesse de prendre les visiteurs en photo, insistant pour que chacun d’entre eux prenne la pose avec le panneau «  #StopViolDjibouti  ».

Toutes ici ont connu une amie, une cousine, une connaissance de son village d’origine qui a été victime de viol par les forces gouvernementales. C’est ce qui les porte dans leur combat. Une des grévistes, très fatiguée, raconte du bout des lèvres qu’une amie de son village a été violée par trois soldats. « C’était une simple bergère, qui gardait ses chèvres et ses moutons, s’emporte Aicha. Trop de femmes sont détruites ! Pour empêcher toute reconstruction, les viols se font souvent devant les parents, les familles, parfois les enfants. Et ensuite, les victimes doivent côtoyer tous les jours leurs bourreaux ! Sans parler des viols sur des très jeunes filles… Sachant qu’au Djibouti presque 100 % des filles sont incisées et infibulées. Vous imaginez une gamine de 14 ans, excisée et cousue, qui se fait violer par trois militaires ? »

– « Silence complice »
Mais pourquoi entamer une grève de la faim, ici, en Belgique ? En réalité, le Djibouti est surtout une base militaire stratégique. Ainsi, la France y est implantée depuis des décennies (c’est la mission sur place la plus importante, aux alentours de 3.000 militaires), les Etats-Unis y sont présents dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et le Japon pour les réseaux pirates maritimes. La Belgique devrait y envoyer quelque 160 militaires. « Il y a un vrai silence complice de la communauté internationale, dénonce la porte-parole du mouvement. Les Américains viennent pour s’entraîner au Djibouti, les Français sont présents en nombre. Comment pourraient-ils ne pas entendre les cris des femmes ? Nous avons tout essayé. Cela fait plus de 20 ans maintenant qu’en France, en Europe, on interpelle des députés, on introduit des questions écrites, etc. Il faut que des femmes mettent leur santé en danger pour que l’on nous entende. »

Les militantes dénoncent également l’argent que verse la communauté internationale au Djibouti, sans conditions. Le comité réclame une enquête internationale, ainsi que la reconnaissance de ces viols comme crimes de guerre et des jugements et condamnations pour les soldats. En France, le comité français a initié une grève de la faim il y a plusieurs semaines. Elle a pris fin après 19 jours et s’est soldée par un engagement de la diplomatie française à mettre la question des droits des femmes et des viols sur la table à chaque rencontre bilatérale entre les deux pays. Un comité de « suivi » s’est mis en place.

Les grévistes de Saint-Josse espèrent beaucoup de la Belgique, qui, pensent-elles, doit être « plus libre » que la France, puisque cette dernière a davantage d’intérêts en jeu. Elles ont déjà reçu la visite des députés européens Louis Michel et Marie Arena, qui se sont engagés à déposer un projet de résolution. Des députés bruxellois se sont aussi présentés.

Dans l’entrée du 126, rue des deux églises à Saint-Josse (local des « femmes socialistes kurdes » qui accueillent les grévistes), plusieurs hommes prennent un café. Camille a lui aussi fui le Djibouti : « En tant qu’hommes, on n’en parlait pas beaucoup. C’est vrai qu’on parlait surtout des tortures, des emprisonnements des opposants… Même les femmes en parlaient peu, il y a encore des tabous, des pressions dans les familles. Mea culpa. Maintenant, on est là aussi. »

APPEL AU RASSEMBLEMENT DE SOUTIEN AUX FEMMES VICTIMES DE VIOLS EN REPUBLIQUE DE DJIBOUTI
Devant l’Ambassade de Djibouti à Bruxelles :
Avenue Franklin Roosevelt, 204 – 1050 Bruxelles

le 7 mai 2016 de 16h à 18h

13/09/2013 (Brève 233) Le Soir (Belgique) L’opposition djiboutienne se mobilise à Bruxelles à l’occasion de la venue du président

L’opposition djiboutienne mènera une action lundi devant le palais de justice de Bruxelles, à l’occasion de la visite du président Ismael Omar Guelleh, annoncent vendredi les organisateurs, l’Union pour le Salut National (USN) et le Front pour la Restauration de l’Unité et la Démocratie (FRUD). Ceux-ci réclament le « respect des droits de l’Homme et la fin de la terreur à Djibouti ».

Le président Guelleh, qui restera trois jours en Belgique, participera lundi à une conférence sur la restructuration de la Somalie au sein des institutions européennes. « La délégation est composée de 27 personnes, parmi lesquelles la quasi-totalité du gouvernement », précise Dimitri Verdonck de l’Association Culture et Progrès (ACP). « Le président va en profiter pour se donner une image positive auprès de la communauté internationale. Il entend également obtenir des financements dans le cadre de la reconstruction de la Somalie. »

De nombreux opposants au régime, au premier rang desquels le représentant de l’USN auprès de l’Union européenne Ali Deberkaleh, se plaignent d’être depuis une dizaine de jours la cible de menaces de la part de personnes proches des autorités djiboutiennes, rapporte le président d’ACP. « Il s’agit de menaces par téléphone, mais aussi de menaces directes de représailles à Djibouti envers les familles des personnes qui participeraient au rassemblement de lundi », précise M. Verdonck. « Deux d’entre elles ont déjà porté plainte et d’autres vont suivre. »

ACP demande au ministre des Affaires étrangères Didier Reynders, qui rencontrera M. Guelleh durant son séjour en Belgique, de soulever le problème de Daher Ahmed Farah, le président belgo-djiboutien du Mouvement pour le Renouveau démocratique et le Développement (MRD), « qui est actuellement en liberté surveillée et toujours harcelé par les autorités, après avoir fait l’objet de nombreuses arrestations arbitraires ». L’association espère également que les « violations des droits de l’Homme en général à Djibouti » seront évoquées, ainsi que le cas du Belgo-Yéménite Mohamed Saleh Alhoumekani, qui est détenu dans son pays d’origine et dont Djibouti espérait obtenir l’extradition dans le cadre de l’affaire Borrel.

Le rassemblement de lundi, qui débutera à 11h place Poelaert à Bruxelles, est une occasion pour l’opposition de se faire entendre et ainsi sortir de son isolement, insiste M. Verdonck.

18/01/09 (B482) Le Soir de Bruxelles (03/01/09) Le cap Doumeira vaut-il une guerre ? (Info lecteur)

Par Alain
LALLEMAND
Samedi 3 janvier 2009

Djibouti Conflit persistant avec l’Erythrée Un timbre-poste, mais à haute valeur stratégique, a fait 9 morts en 2008. L’Ethiopie va-t-elle s’en mêler ?

L’année 2008 a laissé en héritage un conflit frontalier dans la Corne de l’Afrique qui pourrait bien s’envenimer dans les prochains mois : en huit mois de dialogue, ni le Conseil de sécurité des Nations unies, ni l’Union africaine, ni la Ligue arabe, ni même la France n’ont réussi à faire plier l’Érythrée, laquelle occupe illégalement depuis le 16 avril quelques kilomètres carrés du territoire de Djibouti.

Certes, on ne meurt pas pour un timbre-poste, fût-il rendu célèbre par les récits de Henry de Monfreid. Mais stratégiquement, celui-là compte parmi les plus rares : il s’agit du Ras Doumeira, une petite île et une pointe de terre qui s’enfonce dans la mer Rouge et marque la frontière entre Érythrée et Djibouti. Si Djibouti est déjà un territoire hautement stratégique (c’est notamment le point d’accès de l’Ethiopie à la mer, mais aussi la principale base des forces armées américaines en Afrique), le Ras Doumeira est, lui, le point le plus au nord-est du petit État, et il offre un poste d’observation inégalé sur le Bab el-Mandeb, la porte d’entrée de la mer Rouge.

Le 16 avril, Djibouti s’est rendu compte qu’à cet endroit, des ouvriers venus d’Érythrée, affairés à creuser des tranchées, continuaient leurs travaux de terrassement militaire sur le sol de Djibouti. On parle de la présence de troupes érythréennes, mais à l’époque une reconnaissance effectuée par l’armée française (puissance garante de l’intégrité territoriale de Djibouti) ne permet pas de confirmer la présence de soldats.

Bien que l’Érythrée affirmera rapidement ne pas avoir de revendication territoriale au détriment de Djibouti, le différend sera porté début mai par le président djiboutien Ismail Omar Guelleh devant le Conseil de sécurité des Nations unies, et la Ligue arabe enverra une mission d’information. L’Union africaine est elle aussi saisie. Las, l’Érythrée va simplement nier la violation du territoire djiboutien, et le 10 juin, des échanges de tirs entre les deux armées vont faire 9 morts, 10 blessés graves, 98 blessés légers dans les seuls rangs djiboutiens.

Un véritable front silencieux s’ouvre alors, plus de 2.000 soldats djiboutiens défendant leur république avec l’appui des soldats français qui fourniront jusqu’en octobre dernier une aide logistique, médicale et de renseignement. En octobre, la France poussera le Conseil de sécurité vers l’adoption d’un texte déplorant la violation continue du territoire djiboutien – un texte toujours en travaux en ce moment –, mais sans grand résultat immédiat puisque le 15 décembre, l’Érythrée adressera à Djibouti un ultimatum visant à récupérer des soldats érythréens déserteurs passés dans le camp djiboutien.

Selon un colonel de l’armée djiboutienne cité par l’Agence France-Presse, « presque tous les jours des déserteurs entrent ici. (…) Nous ne pouvons pas les rendre parce que sinon ils seront directement abattus sur place. Ils l’ont déjà fait devant nous. »

Militairement, l’alerte demeure au plus haut côté djiboutien, et l’Érythrée a posté des blindés sur sa frontière. On sait que l’Érythrée est un État mauvais coucheur, déjà englué dans un conflit frontalier important avec l’Ethiopie, et qu’il s’est mis dans son tort en 2008 en faisant obstruction à la Mission des Nations unies en Ethiopie et Érythrée (Minuee), en conséquence dissoute. On sait par ailleurs que l’Érythrée est le pays qui instrumentalise l’islamisme radical en Somalie, hébergeant les leaders exilés les plus radicaux et finançant les milices islamistes shabâbs… lesquels tuent les militaires éthiopiens déployés en Somalie. C’est ce qu’on appelle une « guerre par procuration ».

Or le retrait des troupes éthiopiennes de Somalie, entamé ce vendredi, entraînera peut-être une nervosité éthiopienne croissante sur sa frontière érythréenne (volonté d’en découdre après la déroute somalienne ?) et par ricochet sur Djibouti. Car Djibouti semble s’être rapproché ces derniers mois de l’Ethiopie.

L’ancien candidat à la présidence de Djibouti, Mohamed Moussa Ali, dit « Tourtour », nous explique qu’il « est des choses que tous les Djiboutiens peuvent constater. Je ne suis pas un ennemi de l’Ethiopie, l’Ethiopie est un peuple frère. Mais on voit l’armée djiboutienne escorter des armes éthiopiennes qui entrent par Galafi (NDLR : village djiboutien frontalier de l’Ethiopie). A la police des frontières, des soldats djiboutiens constatent que de hauts gradés éthiopiens entrent sur notre territoire, avec pour tout document leur carte militaire. Sans passeport, sans visa… »

A croire l’opposant Tourtour, qui plaide pour un équilibre diplomatique djiboutien scrupuleux entre Ethiopie et Érythrée, et défendra cet axe aux présidentielles de 2011, Djibouti n’a pas su tenir le cap d’une stricte neutralité, pourtant nécessaire lorsqu’un micro-Etat se trouve enclavé dans de grands pays. Une gaffe ?

20/03/07 (B387-A) LE SOIR (Belgique) Un charnier de 1994 hante le régime Guelleh

Auteurs:
LALLEMAND,ALAIN

Djibouti Incarcéré ce dimanche, le défenseur des droits
de l’homme agitait un dossier encombrant pour le président

Ce sont sept corps anciens, un charnier sans odeur, des os nus, un massacre
presque oublié. Sept civils abattus le 1er janvier 1994 à Day,
dans le district de Tadjoura, en représailles (ce qu’on appelle un
« ratissage ») pour une embuscade essuyée la veille par
les forces armées djiboutiennes. Un reliquat de guerre civile.

Mais treize années plus tard, ce 9 février
2007, lorsque les sept cadavres ont été exhumés, ces
ossements ont dégagé une forte odeur de soufre dont le premier
à être incommodé ne pouvait être que l’actuel président,
Ismaïl Omar Guelleh.
Une odeur qui lui est montée
au nez pour une raison historique et évidente : le jour où ces
victimes ont été abattues et ensevelies sans sépulture,
l’actuel président était à la tête de la Sûreté
nationale. Dans quelle mesure était-il lié au carnage ?

La responsabilité du pouvoir est certaine.

Comme le déclarera devant le Parlement, dès le 5 janvier 1994,
un ministre du gouvernement, « nous sommes tous des responsables du
même parti. Mais nous devons nous dire la vérité, entre
nous. Les forces armées font toujours des bavures là où
des embuscades lui sont tendues (…) il y a eu extension des ratissages.
Parmi les morts, il y a un vieillard édenté. Tout ceci est regrettable.
» Les aveux sont là, mais ensevelis par l’Histoire.

Quoique.

La découverte du charnier – des corps a priori anonymes – aurait pu
ne connaître aucun prolongement si le président de la ligue locale
des droits de l’homme et correspondant d’Amnesty International, Jean-Paul
Noël Abdi, ne s’était souvenu que, dans une autre vie, avant que
Djibouti ne plonge dans la dictature, il était lui-même élu,
président de commission parlementaire et avait recueilli les déclarations
officielles relatives au massacre.
Désormais défenseur
des droits de l’homme, il lui suffisait de les exhumer et de les poster sur
le Net, au risque d’un nouveau séjour en prison.

Car c’est ce qui s’est passé : ce 9 mars, un mois après la découverte
du charnier, et alors que M. Noël Abdi avait commencé à
en révéler les tenants, un détachement des Forces nationales
de police est venu l’arrêter à son domicile, « sans mandat
d’arrêt, sans même connaître le motif de mon arrestation
», nous a-t-il communiqué. Après avoir été
interrogé à la brigade criminelle, puis incarcéré
le 10 mars à la prison centrale de Gabode, M. Noël Abdi a comparu
le 11 mars devant un tribunal de flagrants délits. Et son passeport
lui a été confisqué, pour être certain qu’il ne
puisse présenter ses dossiers le 14 mars au Burkina Faso, devant le
Congrès de l’Union interafricaine des Droits de l’Homme…

Autre problème : alors que, selon M.
Noël Abdi, les interrogatoires de la brigade criminelle portaient sur
le charnier de Day, le tribunal l’a poursuivi pour diffamation dans un dossier-prétexte.

Et troussé une condamnation minute : ce dimanche 18 mars, avec
une célérité inouïe pour un pays où aucun
organe judiciaire ne fonctionne correctement,
le tribunal a condamné
le défenseur des Droits de l’homme à six mois de prison ferme.

Le régime de Djibouti réfute toute mésinterprétation
de cette procédure judiciaire, soulignant que « nul n’est au-dessus
des lois ». Déclaration grotesque
dans un pays qui a interrompu sa coopération judiciaire avec la France
depuis que son président y est suspect d’avoir commandité le
meurtre d’un juge français
(le juge Borrel assassiné
en 1995), et où la corruption et la malgouvernance sont telles que
la seule addition des revenus déclarés du trafic de drogue (c’est
l’un des postes du budget !) et des rentes militaires française et
américaine

21/11/06 (B370) Le Soir (Bruxelles) Djibouti, ses locations de bases militaires et son recours à la torture. (Note de l’ARDHD : l’article fait état des tortures appliquées sur ordre du Gouvernement à l’encontre de Djiboutiens ou de « Voisins », mais aussi, il évoque maintenant de possibles tortures perpétrées par les forces US, qui vont dans le sens des publications d’Amnesty International. (Info lecteur)

Le Soir : édition
du 21/11/2006 | page 15
Enquête – Djibouti – De notre envoyé spécial

C’est
un tout petit bout d’Afrique, un bout de lave au carrefour de la Somalie,
de l’Ethiopie et de l’Erythrée, narguant le Yemen. Un lieu hautement
stratégique, face au Bab el Mandeb, clé d’accès à
la mer Rouge. Un micro-Etat crevant de misère et qui pourtant, s’il
n’était saigné à mort par la prévarication de
ses élites, pourrait financer la totalité de son budget par
les seules aides étrangères.

Les revenus
fiscaux nationaux, tous les revenus du port et de sa zone franche ne viennent
qu’en surplus d’un trésor sur lequel Djibouti veille jalousement :
les locations de bases militaires et leurs revenus indirects. Les armées
de France, des Etats-Unis, d’Allemagne et demain probablement de Grande-Bretagne
ont mis pied à terre à Djibouti, qui pour surveiller le Golfe
d’Aden, qui pour infiltrer la côte de Somalie sans devoir demander la
bénédiction de Mogadiscio, ou orienter leurs batteries de missiles
vers les bases d’activistes islamistes basées au Yémen.

Ici,
on torture. Le fait est commun.

Mohamed
Ahmed Mohamed, syndicaliste djiboutien, bien connu de la Fédération
internationale des droits de l’homme (FIDH), nous donne rendez-vous dans un
hôtel du boulevard Clemenceau pour décrire les traitements reçus
à la prison centrale de Gabode. Son témoignage
est confirmé par un autre syndicaliste, Hassan Cher, depuis peu candidat
réfugié politique en Belgique : « Les geôliers disposent
d’une double chaîne montée en croix, avec un crochet au milieu.

Les quatre
extrémités sont munies de fers pour y attacher les mains et
les pieds.

Cela
n’a l’air de rien, mais les geôliers, pour leur plaisir, attachent
le détenu à cette chaîne puis le pendent à
l’arbre qui se trouve à l’intérieur de la prison. Les
articulations souffrent. C’est intenable plus de dix minutes. Sous la
douleur, j’ai vu un prisonnier déféquer dans son pantalon.
»

Cela,
c’est pour la torture commune, la torture policière dénoncée
de longue date par la FIDH et les syndicats de Djibouti.

Mais ce
5 avril, une autre réalité s’est révélée
grâce à Amnesty International (1) : Djibouti serait aussi utilisé
comme lieu de transit et d’interrogatoire des détenus-fantômes
de la guerre au terrorisme. AI n’a révélé qu’une part
des dossiers qu’ils détiennent, dont le témoignage de Muhammad
al-Assad, arrêté à Dar es Salaam, en Tanzanie, le 26 décembre
2003, et « exfiltré peu avant l’aube le jour suivant ».
Il sera détenu en Afghanistan, puis au Yemen.

«
Des sources en Tanzanie disent que (Muhammad) a été transporté
à Djibouti dans un petit avion américain, note le rapport d’Amnesty.
Muhammad al-Assad dit que là, il a été questionné
par des officiels américains, un homme et une femme, qui lui ont dit
qu’ils étaient du FBI. Une photo du président
de Djibouti (Ismail Omar Guelleh) pendait au mur de la salle d’interrogatoire.

Muhammad al-Assad a passé deux semaines dans ce lieu avant d’être
préparé pour un autre transfert. Il pense qu’il s’agissait cette
fois d’un avion plus grand puisqu’il a pu y entrer sans courber la tête
ou se pencher. . . »

Le Soir,
en coopération avec Amnesty International-Londres, a tenté d’en
savoir plus sur l’existence d’un lieu secret de détention et interrogatoire
à Djibouti. Une piste d’autant plus intéressante qu’en mars
2005, le général américain John Abizaid avait déclaré
au Sénat américain : « Djibouti nous a donné un
soutien extraordinaire tant pour les bases et l’entraînement militaire
que pour les opérations anti-terroristes. »

Nous avons
effectivement retrouvé un lieu en périphérie de Djibouti-city,
en bordure de l’aéroport international Ambouli, que la rumeur de la
capitale suspecte d’avoir abrité ce genre de détenus-fantômes.

C’est
une villa blanche de plain-pied, un « T3 » : deux chambres, un
salon, avec cuisine et salle d’eau. Pas de caves. Les voisins immédiats
sont français puisque l’immeuble se trouve dans le lotissement de l’aviation
civile française. La description du lieu, transmise à Muhammad
al-Assad, est conforme à ses souvenirs.

Nous avons
retrouvé le garde. Ce qu’il raconte est étonnant : cette villa
« existerait » depuis deux ans, et serait connue du service de
renseignements djiboutien. Mi-2005, en juin ou juillet, trois « Arabes
de petites tailles » y auraient été détenus, ainsi
qu’un « Africain de l’Ouest », qui semblait « très
fatigué ».

Le
garde fait également mention de la détention en 2006 de «
trois femmes éthiopiennes ».

Or Amnesty
a lui aussi eu vent d’une autre disparition, en Tanzanie toujours mais en
2005 cette fois, le prisonnier ayant peut-être été lui
aussi renvoyé à Djibouti. Quant aux « femmes éthiopiennes
» signalées en 2006, cela cadre avec la répression des
Oromos, considérées comme « terroristes » par Addis-Abeba.

Interrogé
sur la possibilité que la République serve de lieu de transit
pour les détenus-fantômes, le président Ismail Omar Guelleh
dénie, avant de préciser qu’en réalité il ne disposerait
pas de pouvoirs de contrôle : « Qu’on nous le prouve ! Ce qui
se trouve dans Camp Lemonier (la base militaire louée par les Etats-Unis),
nous n’y avons pas accès ».

(1)
Amnesty International, « USA : Below the radar – Secret flights to torture
and disappearance », 5 avril 2006.

11/07/06 (B358-A) La presse en parle ! « Le témoin de Verviers se dit sous pression ». Affaire des parents d’IFTIN. Article publié par Le Soir de Belgique le 5/07/06 sous la signature Lallemand

LALLEMAND
Le Soir : édition du 05/07/2006 | page 11

Le scandale est connu : alors qu’il enquêtait sur les pratiques illégales du régime, le juge français Bernard Borrel, devenu conseiller du ministre djiboutien de la Justice, est assassiné le 18 octobre 1995 à Djibouti. Son corps est retrouvé le lendemain, à moitié carbonisé, dans un ravin.

Dix ans plus tard, l’enquête judiciaire remonte vers l’entourage de l’actuel président de la république Ismail Omar Guelleh, au point que ce dernier, en visite à Paris en 2005, se dérobe à une convocation de la justice française et gèle bientôt la coopération judiciaire entre Paris et Djibouti. Il y a une semaine encore, la thèse de l’assassinat était renforcée par la découverte de trois ADN masculins sur le short du juge.

Dans ce dossier, deux témoins-clés, tous deux membres de la garde présidentielle djiboutienne, vont chercher asile en Belgique, trop inquiets du sort qui leur serait réservé en France. Le premier, l’ex-lieutenant Mohamed Saleh Alhoumekani, fournit à la justice française le témoignage d’une conversation accablante entre l’actuel président de la république de Djibouti et les « exécutants ». Dans un premier temps, ce témoignage est contré par une lettre de son commandant, Ali Iftin. . . Jusqu’à ce que ce dernier gagne lui aussi la Belgique en 2002 et – devenu à son tour témoin de la justice française – affirme que le chef des services secrets djiboutiens l’avait contraint d’écrire la lettre infirmant les propos de son lieutenant.

Menaces sur les parents ?

Désormais réfugié politique, Ali Iftin, 45 ans, travaille à Verviers et ne ménage pas sa peine pour aiguillonner dans un certain sens les journalistes qui tentent de lever le voile sur les coulisses de Djibouti. Pas toujours fiable mais prolixe, il est l’une des sources d’un « Droit de suite » diffusé ces derniers jours sur Canal +, où est affirmée la thèse d’un assassinat du juge Borrel planifié au sommet de l’État djiboutien.

Est-ce par rétorsion ?

Toujours est-il que vendredi, les parents d’Ali Iftin, réfugiés au Somaliland, lui font passer un message : des hommes armés auraient quitté Djibouti par avion puis, embarqués dans un camion, se seraient postés vers deux heures du matin aux alentours de leur habitation, dans le village de Borama. Le père, Abdellahi Iftin, 80 ans, ancien officier de gendarmerie de Djibouti, et la mère, Mako, 70 ans, évoquent des « militaires djiboutiens » qui auraient souhaité les ramener de force à Djibouti pour disposer d’un moyen de pression sur le fils.

À défaut d’être vérifiable, l’histoire est simplement crédible : Borama dispose effectivement d’un aéroport où atterrit la compagnie djiboutienne Dallo. Et Djibouti, qui n’a jamais souhaité voir se stabiliser un Somaliland qui lui fait économiquement concurrence, est d’autant plus interventionniste dans cette zone que c’est là que se trouve le clan tribal dont est issu le président djiboutien. Si non è vero. . .

Notons que dans l’immédiat, ce n’est pas le dossier Borrel qui menace le plus le régime de Djibouti, mais une explosion sociale due à la déliquescence par prévarication des entreprises publiques : la rumeur annonce des coupures d’électricité (et d’eau ?) pour l’été.

15/03/2000 – LE SOIR de BRUXELLES: UN DEMANDEUR D’ASILE TRES GENANT (Extrait LE SOIR de BRUXELLES)

(à paraître prochainement dès que l’Article sera mis en ligne sur Internet par le support)