13/10/09 (B520) Le Temps (Ch) «L’aide humanitairene fait que nourrir la guerre»

Stéphanie Braquehais

L’assistance humanitaire du Programme alimentaire mondial (PAM), sous-traitée à une poignée d’entrepreneurs locaux à cause du grand danger que courent les travailleurs étrangers, serait détournée par les milices islamistes du groupe Al-Shebab

«Ici, l’aide humanitaire, on l’appelle le robinet. Le problème, c’est qu’il est rempli de trous, et ce qui arrive à la population n’est plus qu’un mince filet d’eau!» Ce constat cynique dressé par Mohammed, un habitant de Mogadiscio, ancien employé d’une ONG internationale, commence à se répandre au plus haut niveau, parmi les bailleurs de fonds, de plus en plus préoccupés par des allégations de détournement de l’aide alimentaire, dont pourraient bénéficier les milices islamistes extrémistes Al-Shebab. Ceux-ci mènent une guérilla acharnée contre le gouvernement de transition soutenu à bout de bras par la communauté internationale.

Affiliation à Al-Qaida

Renforcé par des centaines de combattants étrangers, Al-Shebab, revendique désormais clairement son affiliation à Al-Qaida. Les milices radicales contrôlent près des trois quarts du pays et les deux tiers des 3,5 millions de personnes qui, selon l’ONU, ont besoin d’une aide alimentaire d’urgence, se situent dans leur zone d’influence.

Les Etats-Unis, qui ont inscrit Al-Shebab sur la liste des groupes terroristes en février 2008, sont également les principaux financiers de l’aide en Somalie (environ 160 millions d’euros l’an dernier), et fournissent les deux tiers des fonds du Programme alimentaire mondial (PAM). Mais, depuis quelques mois, sans le clamer haut et fort, ils ont suspendu leur aide à la Somalie de peur de contribuer indirectement au financement… du terrorisme islamiste. Et tout aussi discrètement, Washington a chargé l’OFAC, un organisme de contrôle des avoirs étrangers qui dépend du Trésor américain, pour identifier les voies de financement du terrorisme et, le cas échéant, de sanctionner. Confrontée à ce coup dur, l’ONU multiplie les appels à l’aide internationale car le manque à gagner cette année (57% de dons reçus sur un milliard de dollars demandés), dû également à la crise financière, pourrait conduire à une «catastrophe humanitaire», selon les termes du PAM début septembre.

«Je ne suis pas certain du niveau de détournement et pour le moment il n’y a aucune preuve que les Shebab en bénéficient directement, mais c’est un problème majeur auquel nous sommes actuellement confrontés», reconnaît Mark Bowden, le coordonnateur permanent des Nations unies pour la Somalie. Depuis juin, une enquête est en cours au sein du PAM pour déterminer le niveau de détournement de l’aide alimentaire. Visiblement peu à l’aise, Peter Smerdon, porte-parole du PAM à Nairobi, refuse de commenter ces allégations.

21/01/09 (B482-B) Le Temps (CH) L’Erythrée du président Afeworki, un Etat prison déserté en masse par ses habitants.

CORNE DE L’AFRIQUE. Héros de l’indépendance devenu dictateur, Issayas Afeworki a transformé son pays en Etat paria.

Par
Angélique Mounier-Kuhn

«Il est impératif non seulement que nous nous tenions prêts […] à toute éventualité mais aussi que nous fassions, comme toujours, preuve d’un esprit de dévouement […] afin de surmonter tous les défis et d’en sortir victorieux.»

Même la présentation, il y a quelques semaines, de ses vœux à ses 3,5 millions de concitoyens restés au pays, fut pour Issayas Afeworki l’occasion d’une nouvelle harangue belliqueuse. Le président de l’Erythrée est constamment sur le pied de guerre. Il n’a jamais cessé de l’être depuis 1966.

A l’époque, il avait 20 ans, et l’ancienne colonie italienne avait commencé la lutte pour s’émanciper de la domination de l’Ethiopie, dont elle était devenue une entité autonome au sortir de la Seconde Guerre mondiale avant d’être purement et simplement annexée en 1952.

Conflit meurtrier

La guerre d’indépendance dura plus de trois décennies. Elle fut remportée, en 1991, par le Front de libération du peuple érythréen (EPLF) d’Issayas Afeworki. Héros de la souveraineté regagnée, confirmée par référendum en 1993, il fut intronisé président en 1993.

Mais le peuple du plus jeune pays d’Afrique n’a jamais joui de la liberté.

«Le paradoxe de la situation de l’Erythrée est que, de la guérilla la mieux organisée du continent africain, le régime politique du pays a progressivement évolué vers la dictature d’un seul homme», note François Piguet, chercheur à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève.

Un homme seul et orgueilleux, arrivé au pouvoir sans l’aide de la communauté internationale et obnubilé par le tracé de ses frontières. Au fil des ans, l’Erythrée a multiplié les affrontements avec ses voisins. Le Soudan d’abord, puis le Yémen, l’Ethiopie et Djibouti l’an passé.

C’est avec Addis-Abeba que le conflit fut le plus meurtrier. Entre 1998 et 2000, les déchirements armés à propos de la bourgade frontalière de Badme ont fait entre 70000 et 100000 morts. «Depuis les accords d’Alger en 2000 (qui sous parrainage international ont redéfini la frontière sans jamais entrer en vigueur), les relations des deux pays peuvent être définies comme une situation de paix froide», poursuit François Piguet.

Un couvercle a été mis sur la querelle, mais «depuis cette époque, le pays vit en économie de guerre, ajoute Roland Marchal, chercheur à Sciences Po Paris.

Il y affecte toutes ses maigres ressources.» A commencer par ses ressources en hommes, tous conscrits, à peine l’adolescence passée, pour une durée illimitée.

Ils seraient 300.000 en permanence sous les drapeaux, à attendre, sans être décemment payés en retour, qu’une guerre se déclare.

Un motif en soi suffisant pour pousser chaque année des milliers d’hommes à tenter un exil périlleux pour grossir la diaspora (un million d’Erythréens) installée aux quatre coins du monde. Mais ils ne fuient pas que cela: «Dans notre pays, il y a plus de prisons que d’écoles, affirme un Erythréen de Genève. Il n’y a aucune liberté commerciale. C’est l’armée qui construit, l’Etat qui importe et exporte, l’Etat qui gère les industries.»

La nouvelle Constitution de 1997, qui préfigurait des élections démocratiques, n’est jamais entrée en vigueur. Et, en 2001, l’aile réformatrice a été étouffée, ses instigateurs ont été jetés en prison, avec des intellectuels, des journalistes, dont on n’a plus jamais eu de nouvelles et qui seraient morts pour beaucoup.

Cette chape vaut à l’Erythrée d’être régulièrement épinglée par les ONG, et Reporters sans frontières en a fait la lanterne rouge mondiale en matière de liberté de la presse.

Pire que la Corée du Nord, avec qui elle partage le statut de paria de la communauté internationale. Ainsi, si le Département d’Etat américain n’a pas encore qualifié d’Etat «terroriste» le pays d’Issayas Afeworki, suspecté notamment de soutenir les combattants islamistes de Somalie, il y songe et déplore le manque de coopération d’Asmara.

«Ce qui arrivera après Issayas Afeworki?» s’interroge Goitom Kuflom, de l’Association érythréenne pour la démocratie en Suisse. «On ne sait pas. Il a tellement tout muselé qu’il n’y a pas de relève politique. Mais on lutte quand même.»

21/10/08 (B470-B) Le Temps (CH) avec Courrier international / SOMALIE. La piraterie ne connaît pas la crise

Le long des côtes somaliennes, on ne compte plus les prises d’otages et les détournements de navires. Une activité lucrative que l’absence d’Etat de droit ne permet pas de juguler.

____________________________ Courrier International

Minuscule port avec ses maisons de pierre et de pisé sans fenêtres, Eyl se trouve sous les falaises d’un plateau aride. Ses routes de terre sont parsemées de rochers et empruntées par les chèvres. Bienvenue dans la capitale de la piraterie de la Corne de l’Afrique! Au large de cette côte sans loi, six vaisseaux de guerre américains encerclaient, il y a quelques jours, le «MV Faina» un cargo ukrainien transportant 33 chars, des armes légères et des munitions.

Le navire avait été abordé alors qu’il se dirigeait vers le sud du Soudan, et les pirates exigeaient une rançon de 20 millions de dollars [15 millions d’euros]. Ali Sugule, l’un d’entre eux, a averti qu’ils lutteraient jusqu’à la mort si l’on tentait de reprendre le navire. Depuis, l’attention du monde se porte sur ce coin oublié, dans l’est de l’Afrique, où la piraterie et l’extorsion sont érigées en mode de vie.

Dans les petits ports de pêche poussiéreux qui parsèment la côte, les grandes organisations criminelles ont fait main basse sur une économie entière. Elles font du trafic d’armes et d’êtres humains, extorquent des «impôts» et des frais de protection aux bateaux de pêche étrangers qui parcourent les eaux somaliennes.

Elles attaquent aussi les navires de plaisance et les cargos qui passent au large. «C’est carrément le Far West», déclare Alixandra Fazzina, une photographe expérimentée qui a récemment exploré les ports sans loi de Somalie et étudie les activités des bandes criminelles pour préparer un livre.«La pêche et les impôts sur la pêche étaient jadis les principales sources de revenus du pays. Aujourd’hui, on ne peut même plus pêcher. Il n’y a plus de fabriques de glace et pas de gouvernement. Les pêcheurs se sont donc mis à la piraterie et au trafic d’armes et d’êtres humains.»

Les trafiquants gagnent : jusqu’à 5 000 dollars par mois

L’Etat n’a aucune influence ici. Les autorités somaliennes n’essaient même pas d’infliger des amendes à ceux qui pêchent illégalement dans le golfe d’Aden. Dès lors, des milices ont fait leur apparition et prélèvent des impôts et des amendes. Le processus s’est transformé en piraterie pure et simple et a créé une économie fondée sur le crime.

Les chantiers navals ne produisent plus de bateaux de pêche, mais des embarcations destinées à la contrebande et à la piraterie.

Des restaurants se sont ouverts pour nourrir les centaines d’otages enlevés sur les pétroliers et les porte-conteneurs qui ont été conduits dans les eaux d’Eyl.

Les pouvoirs publics, à tous les degrés de la hiérarchie, n’existent que pour graisser les rouages du crime organisé, comme dans la région autonome du Puntland. «Certaines de ces organisations sont très sophistiquées, explique Alixandra Fazzina. Elles ont leur propre réseau pour organiser le blanchiment de leur argent.»

«A Bossao, on voit apparaître de nouvelles constructions: elles ont été financées par le crime, affirme-t-elle. J’ai rencontré des trafiquants qui pouvaient gagner jusqu’à 5000 dollars par mois.»

Les plus grosses sommes viennent cependant des rançons versées aux grandes organisations de piraterie, au nombre d’une quinzaine selon la société de sécurité AKE, qui gère les détournements pour plusieurs propriétaires de navires.

A Eyl, ces gangs s’appellent «Jeunes Gardes-Côtes de Somalie» ou «Marines somaliens». Ils sont en général composés de membres de clans régionaux rebelles liés au chef local Abdullahi Yusuf Ahmed. Ahmedou Ould-Abdallah, le représentant spécial pour la Somalie du secrétaire général des Nations unies, a directement accusé les autorités du Puntland de permettre la piraterie et même souligné que l’argent des rançons servirait à «financer l’élection présidentielle de 2009».

Selon John Chase, chargé du renseignement et de la gestion des crises chez AKE, nombre de groupes avaient à l’origine recours au «hawala,» le système bancaire islamique, mais ils demandent de plus en plus à être payés en espèces. Ce n’est cependant pas toujours l’argent qui pose le plus de problèmes. «Les bateaux sont retenus pendant un moment, explique Chase. S’ils étaient en route pour le port au moment du détournement, ils peuvent être à court de vivres. Dans ce cas, les exigences sont: Apportez-nous une vache ou des chèvres halal, sinon on fait sauter quelques têtes.»

Les pirates n’hésitent plus à tuer

Pour Michael Howlett, du Bureau maritime international, qui dirige un centre de surveillance de la piraterie en Malaisie, plusieurs raisons expliquent l’essor de la piraterie. «Mais la principale reste l’absence de gouvernement efficace. Le fait que les gens sont prêts à payer des rançons en est une autre. Ces types sont bien organisés.

La piraterie, c’est une entreprise.

Elle n’a rien d’opportuniste et bénéficie du soutien de membres de la communauté somalienne de Dubaï et de Nairobi. Ils ont des vaisseaux mères à partir desquels ils lancent leurs vedettes rapides», explique-t-il. Howlett ne pense pas que l’affaire du «MV Faina» débouchera sur la volonté de traquer les pirates de Somalie. «Les forces navales actuellement déployées dans le golfe d’Aden sont efficaces, mais elles ne sont pas illimitées. On voit déjà que l’activité des pirates s’éloigne du golfe d’Aden pour aller vers la côte est, où les incidents sont aujourd’hui en augmentation.»

Les réactions internationales à la piraterie somalienne sont de plus en plus violentes, ce qui risque de rendre les pirates plus dangereux. Un équipage pouvait jadis espérer être relativement bien traité. Mais, depuis le raid lancé par le président Nicolas Sarkozy en avril pour libérer les otages sur le yacht de luxe «Le Ponant,» qui s’est traduit par la capture de six pirates, certains chefs ont ordonné à leurs hommes de tuer tout Européen capturé si leurs camarades n’étaient pas libérés. Quelle que soit la façon dont la prise du MV Faina s’achèvera, la bataille contre les pirates du Puntland ne fait que commencer.

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24/08/08 (B462) Le Temps (CH) avec Le Monde / En Somalie, «le djihad va continuer» (Info lectrice)

Jean-Philippe Rémy, Nairobi/Le Monde

Les coups de boutoir de leurs mortiers, de leurs canons sans recul et de leurs combattants donnent à nouveau toute leur puissance. Les insurgés somaliens ont lancé une nouvelle offensive pour s’emparer du pouvoir dans le sud du pays de la Corne de l’Afrique. Jeudi, à Mogadiscio, les groupes chabab (la jeunesse), qui entretiennent des liens avec des mouvements djihadistes internationaux, ont attaqué la colline de Villa Somalia, le palais présidentiel, une des poches tenues par le gouvernement fédéral de transition (TFG) du colonel Abdulahi Yusuf.

Frappes à l’aveugle

La position est défendue par des troupes éthiopiennes, alliées du TFG, qui pilonnent depuis ce mamelon d’autres quartiers de la capitale somalienne. L’attaque a échoué mais, en réponse, l’artillerie du gouvernement de transition et de ses alliés a frappé aveuglément l’éminence voisine du quartier commerçant de Bakara, ses obus tombant jusque dans une mosquée, tuant des civils dans la plus grande confusion.

Villa Somalia a tenu, mais Mogadiscio continue de s’effondrer, tandis que le président Yusuf, en déplacement en Ethiopie, tente de mettre fin à des chamailleries avec son premier ministre, chamailleries qui, en Somalie, se terminent généralement dans le sang.

Lundi, des représentants du TFG avaient signé à Djibouti un nouvel accord partiel avec les représentants d’un mouvement politique affirmant représenter l’opposition somalienne. Mais ce mouvement est désavoué par les responsables militaires insurgés, qui mènent une guerre sainte et n’ont aucune intention de se plier à des textes que nul n’est en mesure de les forcer à accepter. Les deux parties signataires ont appelé au «déploiement de toute urgence» d’une force des Nations unies hypothétique, en remplacement du contingent de l’Union africaine de Mogadiscio qui a concentré tous ses efforts pour éviter de se faire massacrer depuis son déploiement en 2007.

Moktar Robow, alias Abou Mansour, porte-parole des insurgés islamistes, a répété, lors d’une téléconférence avec des journalistes en début de semaine, le point de vue des chabab sur l’avenir des accords et des forces étrangères en Somalie: «Le djihad va continuer, il n’y a pas d’accord de paix, les martyrs vont continuer d’aller au combat.»

Chute de Kismayo

Illustration à Kismayo. Les insurgés islamistes ont pris, vendredi, le contrôle le grand port du sud de la Somalie. Cet événement intervient au terme de trois jours de violents combats au cours desquels, selon des témoins, les rebelles ont défait les milices locales. «Toutes les milices ont été chassées et la ville est désormais sous contrôle des islamistes», a ainsi expliqué à l’AFP Farah Abdi, un habitant du grand port. «La ville est entièrement contrôlée par les islamistes», a confirmé à son tour un homme d’affaires, Mohammed Abdi. La prise de Kismayo était l’un des objectifs des chabab depuis plusieurs mois.

En vingt mois, l’insurrection a fait plusieurs milliers de victimes – des groupes somaliens parlent de 8000 morts – et un million de déplacés. Les acteurs humanitaires sont également devenus des cibles.

Cette poussée de violence s’est parallèlement étendue les jours derniers aux pirates somaliens qui opèrent depuis des zones du nord du pays. Alors qu’en juin le Conseil de sécurité des Nations unies autorisait les marines de guerre internationales à intervenir dans les eaux somaliennes en cas d’acte de piraterie, les bandits des mers du pays de la Corne de l’Afrique ont lancé une vague d’attaques. Un vraquier iranien, un tanker japonais et un cargo allemand ont été arraisonnés à quelques heures d’intervalle, jeudi, au large des côtes somaliennes. Sept navires et leurs équipages, un record, seraient actuellement retenus par des pirates somaliens. Ils ont été pris d’assaut essentiellement dans le golfe d’Aden, où passent 48000 navires par an.

14/08/08 (B460) Le Temps / Les pavillons noirs sont moins fiers.

La prise en otage du voilier de luxe français «Ponant» au large de la Somalie, en avril, avait souligné les dangers de la piraterie maritime. Trente membres d’équipage avaient été pris en otage pendant une semaine.

Mais le phénomène semble plutôt régresser, si l’on en croit les chiffres récents du Bureau maritime international, créé en 1981 pour lutter contre la criminalité sur les mers.

Son dernier rapport signale que 114 actes de piraterie ont été recensés entre janvier et juin 2008, contre 126 au premier semestre 2007, et 234 il y a cinq ans. Les efforts entrepris pour rendre plus ardue la tâche des forbans du grand large semblent porter leurs fruits, en particulier dans les mers du Sud-Est asiatique, où les attaques régulières de bateaux ont longtemps défrayé la chronique.

La situation est moins réjouissante dans le golfe d’Aden et sur la côte somalienne, devenue la zone la plus dangereuse du monde avec 24 attaques recensées sur six mois. Le Conseil de sécurité de l’ONU a d’ailleurs voté en juin une résolution autorisant pour six mois les Etats coopérant avec les autorités de transition de Mogadiscio à entrer dans les eaux territoriales somaliennes et à faire usage de la force.

L’autre zone à risques élevés est le Nigeria, où 18 actes de piraterie ont été signalés au premier semestre.

13/06/08 (B451) LE TEMPS (Suisse) Ogaden, un drame dissimulé par Addis-Abeba

ETHIOPIE. L’ONG Human Rights Watch dénonce la chape de plomb qui pèse sur les brutalités commises par les troupes d’Addis-Abeba à l’encontre de la minorité somalie dans le sud-est du pays.

Angélique Mounier-Kuhn
Vendredi 13 juin 2008

Une répression militaire d’une violence extrême. Une population accablée par un blocus commercial.

En publiant jeudi un rapport sur le traitement réservé par les autorités d’Addis-Abeba à la population somalie de la région de l’Ogaden, au sud-est de l’Ethiopie, l’organisation non gouvernementale (ONG) Human Rights Watch (HRW) a levé le voile sur l’une des catastrophes les plus ignorées du monde.

«Depuis la mi-2007, des milliers de gens ont fui dans les pays voisins, Somalie et Kenya, pour se protéger des attaques de l’armée éthiopienne sur les civils et les villages qui se résument à des crimes contre l’humanité», dénonce l’organisation américaine. Elle évoque des déplacements forcés, des viols et des exécutions sommaires.

Offensive militaire

Les pires atrocités se sont produites entre juillet et septembre 2007.

Quelques semaines auparavant, le 24 avril, le Front national de libération de l’Ogaden (ONLF) avait attaqué un site de prospection pétrolière chinois à Abole, tuant près de 70 ressortissants de la République populaire et d’Ethiopiens. En représailles, le gouvernement dirigé par Meles Zenawi a lancé une offensive militaire à grande échelle pour venir à bout des rebelles et de leurs présumés soutiens dans la population.

Fondé en 1984, l’ONLF revendique une autonomie plus large de cette région, délaissée de tout temps par la capitale et frontalière de la Somalie. Semi-désertique et pastorale, elle recèlerait de gisements pétroliers et gaziers. «C’est le cœur du conflit, estime un bon connaisseur de l’Ethiopie. Ces ressources n’ont pas encore été exploitées, mais à qui reviendront les royalties lorsqu’elles le seront? La question n’a jamais été tranchée.»

Depuis l’offensive militaire de l’été passé, l’Ogaden est bouclé par l’armée. Nul journaliste ne peut y pénétrer.

Et, si officiellement une vingtaine d’ONG sont accréditées, elles ne sont plus qu’une poignée à œuvrer dans la région, étroitement surveillées et harcelées par l’administration. Toutes, comme les diplomates étrangers et les spécialistes de la zone, sont taraudées par un même dilemme: informer la communauté internationale de ce qui se trame en Ogaden, où se taire pour ne pas risquer d’en être expulsé et donc d’abandonner la population à son sort.

Car la situation reste aujourd’hui extrêmement critique pour les quelque deux millions de personnes qui n’ont pas quitté la zone conflictuelle. Pris entre les feux des troupes d’Addis-Abeba et de l’ONLF, des centaines d’entre elles sont l’objet de tortures et de détentions arbitraires, relate HRW. Ils sont aussi guettés par les mines, la soif et la malnutrition.

«Guerre économique»

Le bouclage de l’Ogaden s’est en effet doublé d’un blocus commercial officieux.

Il entrave l’accès de ces éleveurs nomades aux denrées alimentaires qu’ils ont coutume d’échanger contre leur bétail. Facteurs aggravants, l’augmentation généralisée du prix des céréales en Ethiopie et le détournement de l’aide alimentaire internationale. «Elle est captée aux trois quarts par l’armée et l’administration. Et le reste n’est pas distribué selon des critères humanitaires mais politiques», explique un spécialiste.

La famine redoutée il y a quelque mois par des observateurs étrangers, comme celle qui s’annonce au centre du pays, ne s’est pas pour l’heure concrétisée. Mais, alors que sévit la sécheresse, la menace que fait peser cette «guerre économique» dénoncée par HRW persiste. «Nous avons pu prendre la parole parce que nous ne sommes plus présents en Ethiopie, depuis que nous en avons été expulsés après avoir dénoncé les violences contre l’opposition, lors des élections générales de 2005», explique John Eliott, l’un des corédacteur du rapport.

HRW enjoint les gouvernements occidentaux, ceux-là même qui fournissent chaque année 2 milliards de dollars d’aide à l’Ethiopie, à ne plus fermer les yeux.

Et notamment les Etats-Unis, qui en ayant fait de l’Ethiopie un allié privilégié de leur croisade contre le terrorisme dans la région, confortent le régime autoritaire d’Addis-Abeba dans l’impunité. Une fois de plus, ce dernier a nié en bloc les «fabrications d’HRW». La chape de plomb pèse toujours sur le drame de l’Ogaden.

03/05/08 (B446) Le Temps (CH) L’armée éthiopienne compromise dans les trafics d’armes en Somalie

CORNE DE L’AFRIQUE. Selon un rapport remis au Conseil de sécurité, commandants éthiopiens, somaliens et ougandais de l’Union africaine revendent les armes saisies aux milices islamistes.

Alain Lallemand –
Samedi 3 mai 2008

Commerce et trafic d’armes
dans la Région : Guelleh connaît-il bien ?

Roger Picon pour ARDHD
Pas moins de 80% des armes vendues aujourd’hui sur les marchés clandestins de Somalie sont acheminées par les propres commandants de l’armée éthiopienne et du gouvernement de transition (TFG), ceux-là mêmes dont les états-majors auraient tout intérêt à voir cesser les trafics d’armes. Ces trafics représenteraient des millions de dollars.

Plus surréalistes encore: alors qu’ils sont là pour stabiliser le sous-continent, les commandants ougandais de l’Amisom (Mission de l’Union africaine en Somalie) se livrent eux aussi à ces petits marchés suicidaires mais très lucratifs: plutôt que de les détruire, ils revendent sur les marchés clandestins les armes saisies lors de raids contre les milices islamistes Shabaab. Une seule transaction identifiée aurait porté sur 20000 dollars d’armes.

Alors que le Conseil de sécurité des Nations unies a pris connaissance la semaine dernière du dernier rapport du Groupe de surveillance sur la Somalie, Le Temps a eu vent de certaines des révélations livrées à New York. La compromission des forces éthiopiennes est l’un des éléments les plus inquiétants, avec un volume de trafic d’armes qui suppose une implication de très haut niveau, probablement dans la capitale éthiopienne.

Dans un premier temps, les commandants éthiopiens vendaient – plutôt que de les détruire – les armes saisies à leurs adversaires: milices Shabaab, anciens des Tribunaux islamiques et résistance nationale classique (muqawama).

Puis ils ont vendu les armes de leurs propres arsenaux, au point d’intriguer leur quartier général à Addis-Abeba, qui ne pouvait comprendre où disparaissaient tant d’armes et de munitions. Dernièrement, la situation s’est détériorée davantage: ce sont des conteneurs entiers d’armes qui auraient quitté les arsenaux de l’armée régulière éthiopienne à Addis-Abeba pour être directement revendus sur les marchés clandestins de Somalie.

Pareil détournement de l’armement éthiopien n’est pas possible sans une complicité au sein du quartier général des forces armées, même si le Ministère éthiopien de la défense, lui, n’est visiblement pas impliqué.

Les gradés des troupes régulières somaliennes ne sont pas en reste: les armes de leurs propres soldats morts se retrouveraient sur les marchés clandestins dans l’heure qui suit la bataille. Le chef de la sécurité nationale du gouvernement de transition somalien serait lui-même l’un des trois gros revendeurs d’armes sur les marchés clandestins.

Cette foire à l’armement a pris de telles proportions que, ces six derniers mois, ce n’est plus un mais sept marchés aux armes qui se sont développés: six à Mogadiscio et un à Afgoi.

De ce dernier partent également des armes à destination du Kenya voisin; des armes qui ne servent plus seulement à garder les troupeaux mais à nourrir des insurrections: fusils mitrailleurs AK-47, lance-roquettes RPG, kalachnikovs lourdes sur trépied, etc.

Cette implication de troupes régulières (éthiopienne, somalienne, Amisom) dans des activités criminelles peut expliquer pourquoi l’armement disponible en Somalie est de plus en plus sophistiqué. Mais d’autres flux sont à l’œuvre: l’Erythrée continue à être la principale plate-forme d’approvisionnement des milices Shabaab et, à travers elles, du Front de libération nationale de l’Ogaden (FLNO, Ethiopie).

C’est ainsi que des missiles sol-air de type SA-7 et SA-18 ont été retrouvés. L’un d’eux, dont le numéro de série menait en Russie, a été formellement identifié par Moscou comme un missile vendu en 1995 à l’Erythrée. Au moins un missile français Milan a également été retrouvé, Paris confirmant sans plus de détail qu’il avait été vendu «à un pays du Golfe».

Le clou de cette sophistication s’est produit il y a deux semaines lorsque les milices Shabaab ont tiré un missile américain TOW sur les troupes somaliennes.

Il va sans dire que, chaque fois que l’un de ces missiles est tiré en Somalie, il se trouve derrière un combattant islamiste qui a forcément été formé à ce genre de tir par une armée étrangère…

La dérive est d’autant plus inquiétante que, selon l’un des spécialistes ONU de la région, les conflits somalien, irakien et afghan sont désormais étroitement reliés, les combattants passant d’un théâtre d’opérations à l’autre.

Des combattants palestiniens continuent à alimenter les milices Shabaab, de même que des Yéménites, des Soudanais – ou des Américains et Britanniques de souche.

A ce propos, le Groupe de surveillance des Nations unies sur la Somalie confirme et développe les accusations contenues dans un précédent rapport, qui montraient du doigt l’Iran et le Hezbollah.

Tout comme dans le sud-est de l’Irak au début 2006, la Somalie voit se développer sur son territoire la pose de charges explosives sophistiquées qui semblent porter la marque de l’Iran: le dispositif est de plus en plus compact; la mise à feu est activée par GSM; l’engin explosif disposerait de cette technologie dite de «tête creuse» qui permet de percer les blindages, et qui a tant fait couler d’encre en Irak puis, quelques mois plus tard, en Afghanistan.

13/12/07 (B425) LE TEMPS (Suisse) Catastrophe humanitaire en Somalie

CORNE DE L’AFRIQUE. Quelque 600000 personnes ont été déplacées cette année. Médecins sans frontières tire la sonnette d’alarme.

Caroline Stevan
Jeudi 13 décembre 2007

Ils sont des centaines de milliers de réfugiés, tassés le long de la route qui fuit Mogadiscio par le nord. Ils arrivent par vagues, au gré de l’intensification des combats dans la capitale, et improvisent des camps de fortune. La guerre civile ravage la Somalie depuis 1991, avivée par l’entrée en conflit des troupes éthiopiennes il y a un an. Selon Médecins sans frontières (MSF), l’état d’urgence est largement dépassé.

«600000 personnes ont quitté leur domicile cette année, dont 200000 se trouvent sur les 20 kilomètres qui séparent Mogadiscio d’Afgooye, note Huub Verhagen, chef des programmes à MSF Suisse. Ils ont bâti des abris de fortune et manquent de tout; eau potable, soins, nourriture, équipement sanitaire. Avec le nombre de déplacés qui augmente sans cesse, nous craignons la catastrophe.»

Déjà, les statistiques font pressentir le pire. A Hawa Abdi, un camp de quelque 32000 personnes bénéficiant pourtant d’une prise en charge, le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans est deux fois supérieur au seuil d’urgence: 4,2 pour mille et par jour. La moitié de ces décès sont dus à des diarrhées.

La doctoresse Hawa Abdi, qui a donné son nom au bivouac installé sur ses terres, est extrêmement inquiète: «Les gens meurent par centaines. Quand ce ne sont pas les balles ou les explosions, c’est la maladie ou les fausses couches. Et ceux qui restent n’ont plus d’espoir, plus de travail, plus de perspectives.»

Médecins sans frontières est l’une des rares ONG étrangères à travailler sur place. Beaucoup soutiennent des programmes locaux depuis l’extérieur. «Il est extrêmement difficile d’œuvrer dans ces conditions, reconnaît Huub Verhagen.

L’insécurité est énorme, et nous n’avons pas vraiment d’autorité à qui nous référer. Cela fait seize ans que nous sommes là mais, pour une organisation qui ne connaîtrait pas le terrain, développer un projet en Somalie devient très compliqué.» MSF, cependant, a décidé d’augmenter encore son aide.

En 2007, le budget dédié à la région d’Afgooye était de 2,2 millions de francs, il devrait croître en 2008. Pour l’heure, les équipes réalisent plus de 1700 consultations médicales par semaine; 614 enfants de moins de 5ans atteints de malnutrition sévère ont été pris en charge entre mi-août et fin novembre; 17000 familles ont reçu savons, couvertures, moustiquaires, jerrycans et bâches de plastique; 90000 litres d’eau sont distribués chaque jour.

Le Comité international de la Croix-Rouge, également présent sur place, s’alarme de la dégradation de la situation dans la capitale. «Le nombre d’interventions chirurgicales effectuées au cours de l’année 2007 dans les deux hôpitaux que nous soutenons à Mogadiscio a augmenté de 62% par rapport à l’année dernière. Environ la moitié des cas étaient des personnes blessées dans les combats, explique dans un communiqué de presse le docteur Pierre Gratzl, coordonnateur médical du CICR pour la Somalie.

Cela montre bien le double impact du conflit. L’augmentation du nombre de blessés est aggravée par la compression des services médicaux à disposition de la population.» Chaque désastre pèse sur le suivant.