09/12/06 (B373) L’Humanité. Une force de paix en Somalie.

ONU
. Les tribunaux islamiques menacent de réagir contre d’éventuelles
troupes étrangères.

«
La décision d’amener des troupes étrangères en
Somalie va provoquer une nouvelle crise ».

Par
la voix de son porte-parole, le Conseil des tribunaux islamiques somaliens
a réagi vivement hier à la résolution adoptée
la veille par le Conseil de sécurité des Nations-unies. À
l’unanimité, ce dernier a décidé mercredi d’autoriser
l’établissement d’une « mission de protection et
de formation en Somalie ».

Officiellement,
la première tâche de cette mission est d’observer l’application
des accords signés lors des pourparlers entre les deux acteurs du conflit
: les tribunaux islamiques et les institutions transitoires, peu influente
sur le terrain mais qui bénéficient du soutien international.
Ces pourparlers ayant été reportés sine die fin octobre,
elle devrait néanmoins se concentrer sur son rôle de protectrice
des institutions transitoires et de formatrice de leurs forces de défense.
Les 8 000 hommes de la mission seront fournis par l’Union africaine
et l’Igad, organisation regroupant sept pays de la région. Néanmoins,
trop impliqués dans le conflit, les pays limitrophes ne pourront fournir
de contingents.

La décision
onusienne survient alors que plane le risque d’un conflit régional.
Signe supplémentaire de l’engagement de l’Éthiopie,
son parlement a autorisé la semaine dernière son gouvernement
à mener une opération militaire contre les tribunaux islamiques.
Depuis des mois déjà, Addis Abeba, qui craint l’influence
des islamistes sur son territoire, est présente militairement aux côtés
des institutions transitoires en Somalie. Dans ce contexte, la résolution
onusienne, rédigée par les États-Unis, peut apparaître
comme un blanc-seing américain à la stratégie va-t-en-guerre
de son allié éthiopien.

 

Camille
Bauer

 

27/10/06 (B366) Elizabeth Borrel en appelle à Jacques Chirac / (L’Humanite 26/10/2006)

Élizabeth
Borrel fait cette fois appel au président de la République française
, pour que la vérité soit faite sur l’assassinat de son
mari.

Car depuis
qu’on a tenté de lui faire croire que le juge Borrel, dont le
corps a été retrouvé calciné en bas d’une
falaise à Djibouti en 1995, avait tenté de se suicider, elle
n’a cessé de se heurter à « une longue série
de mensonges, de rumeurs colportées parfois au plus haut niveau de
l’État, de dissimulations… ».

Dimanche
encore, moins de 48 heures après avoir donné à Mme Borel
des assurances sur la suite de l’enquête, le ministre des Affaires
étrangères, Philippe Douste Blazy, a de nouveau mis en balance
la thèse du suicide et celle du meurtre.

Une
« désagréable surprise » pour Mme Borrel qui rappelle
que, malgré les pressions, la justice française a abandonné
la thèse du suicide depuis 2004, les résultats de l’autopsie
étant sans appels. Aujourd’hui, elle demande à
Jacques Chirac, la fin de ces rumeurs en partie propagées, selon son
avocat, par « la cellule africaine de l’Élysée »
et l’accès aux documents classés confidentiels portant
sur la période 1994-1997.

L’indépendance
des juges a pourtant permis ces derniers temps au dossier d’avancer.

  • Passant
    outre l’avis du parquet, la juge en charge de l’enquête
    a délivré la semaine dernière des mandats d’arrêts
    contre deux Djiboutiens soupçonnés d’être les
    exécutants du meurtre
    et dont elle souhaiterait comparer
    l’ADN à celle trouvée sur le short du juge.
  • Au
    même moment, la cour d’appel de Paris a confirmé l’ouverture
    d’une information judiciaire visant l’ancien porte-parole du
    Quai d’Orsay, Hervé Ladsous, pour d’éventuelles
    pressions sur la justice.
  • Début
    octobre, la cour d’appel de Versailles avait déjà ordonné
    la diffusion de mandats d’arrêt contre le procureur de la République
    et le chef des services secrets de Djibouti pour « subornation de
    témoins »
    .
  • À
    ces victoires judiciaires, s’ajoute désormais le soutien de
    170 person-nalités. Élizabeth Borrel n’est plus seule
    à vouloir la justice malgré la raison d’État.
  • Un
    juge assassiné, Élisabeth Borrel, en collaboration avec le
    journaliste Bernard Nicolas. Éditions Flammarion, octobre 2006.

    Camille
    Bauer
    du 25 octobre 2006

    ©
    Copyright L’Humanite

08/08/06 (B362) L’Humanité / Somalie : appels au dialogue. (Info lecteur)

Afrique . Les tribunaux islamiques marquent des points.

Des membres du Parlement transitoire somalien vont-ils se rendre à Khartoum pour reprendre les pourparlers avec le Conseil des tribunaux islamiques qui ont pris le contrôle à la mi-juin de la capitale Mogadiscio et du sud du pays ?

Selon la BBC, il en était de nouveau question hier à Baidoa, siège des institutions transitoires créées en 2004 sous l’égide de la communauté internationale mais incapables depuis d’étendre leur autorité sur un pays déchiré par quinze ans de guerre civile.

Si elle était confirmée cette reprise des négociations serait l’aboutissement de la crise qui secoue les institutions transitoires depuis le départ le 27 juillet de dix-huit ministres et secrétaires d’État opposés au soutien militaire apporté par l’Éthiopie à leur gouvernement. Bien que le premier ministre ait échappé dimanche à un vote de confiance sur cette question, les démissions ont continué mardi et mercredi, portant à trente-quatre le nombre de membres du gouvernement en rupture de ban.

Outre le refus de l’implication éthiopienne, les démissionnaires insistent sur la nécessité de s’entendre avec les tribunaux islamiques alors que ces derniers ont affirmé mardi avoir étendu leur emprise vers le centre du pays.

À l’occasion d’une réunion extraordinaire des pays de la région sur la crise somalienne qui a eu lieu mardi, François Lonsény Fall, envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU en Somalie, a lui aussi réitéré les appels au dialogue.

Il a salué les déclarations de l’organisation – régionale qui, apparemment peu désireuse de voir l’Éthiopie s’impliquer, a appelé ses membres à « faire preuve de retenue et s’assurer que leur action ne menace pas le processus de paix en Somalie ».

Alors que l’appel à une force d’interposition est un des points de friction entre les islamistes et le gouvernement, Fall a également rappelé que l’envoi d’une telle force était conditionné à un accord entre les deux parties.

Camille Bauer

11/07/06 (B358-B) L’Humanité : C’en est fini des enquêtes made in Canal Plus (Info lecteur)

Lien : http://www.humanite.fr/journal/2006-07-10/2006-07-10-833299

L’équipe d’investigation de la chaîne cryptée est dissoute avec la disparition du magazine bimestriel 90 Minutes.

« Très surpris et très déçus. » C’est fini, 90 Minutes ne figurera plus dans la grille de rentrée de Canal Plus. Au lendemain de l’annonce de la nouvelle par la direction de la chaîne, Luc Hermann, co-rédacteur en chef avec Paul Moreira du magazine d’investigation, affichait un étonnement sincère.

« On venait pourtant de nous garantir que l’émission serait reconduite, elle était très appréciée par nos abonnés. » Pas assez au goût de la chaîne qui invoque à demi-mot un choix budgétaire, mais justifie surtout son choix par le « manque de lisibilité de 90 Minutes, que les abonnés regardent peu et confondent souvent avec Lundi investigation ». Les choses seront désormais on ne peut plus claires : c’en est fini de l’investigation made in Canal Plus.

L’ensemble des sujets de Lundi investigation étaient achetés à des production extérieures. À l’inverse, 90 Minutes bénéficiait de sa propre rédaction. Et d’un esprit de persévérance et de rigueur.

Au répertoire des enquêtes qui ont fait date depuis le lancement du magazine en janvier 2001, des révélations sur la mort du juge Bernard Borrel à Djibouti, sur le travail forcé de Total en Birmanie ou, à l’automne 2004, sur la répression violente des manifestations d’Abidjan par l’armée française.

La rediffusion originellement prévue de cette dernière avait d’ailleurs été annulée.

Et à la rentrée suivante, l’émission mensuelle est devenue bimestrielle. « Les choses s’étaient pourtant calmées », rappelle Luc Hermann, qui revendique le sérieux du travail mené par l’équipe : « Nous avons toujours travaillé en journalistes responsables. Nos enquêtes ont à plusieurs reprises constitué des éléments clés de dossiers judiciaires. Elles ont été relayées par la presse. 90 Minutes contribuait à l’image de la chaîne, une étude marketing récente a d’ailleurs montré l’intérêt des abonnés pour notre travail. »

« Le paradoxe, c’est que nos abonnés ne regardent pas forcément nos émissions, mais ils ne peuvent se passer de Canal Plus pour l’image qu’elle porte, comme quelq un qui ne renoncerait pas à un journal, sans pour autant prendre le temps de le lire », soulignait récemment une chargée de programme.

En supprimant 90 Minutes, la direction de Canal Plus profite de la confusion, réelle, avec Lundi investigation. à moins d’un an de la présidentielle, la dissolution de la seule cellule d’investigation de la chaîne est un signal fort. « Notre déception n’est pas sociale, mais éditoriale », souligne Luc Hermann qui ne veut pas « jouer les martyrs ». « Nous sommes en CDI, nous serons reclassés.

Mais il est évident que réaliser des sujets au sein de la structure Canal Plus nous protégeait d’éventuelles pressions extérieures. »

Contactée à plusieurs reprises, la direction de la chaîne n’a pas donné suite à notre demande d’entretien.

Anne Roy

02/06/06 (B352-B) Journal l’Humanité : Le président djiboutien joue la carte de la famine et de la torture …. (Sous la plume de Jean Chatain) (Article signalé par plusieurs lecteurs)

Rubrique International
Article paru dans l’édition du 1er juin 2006.

Lien avec l’article original : http://www.humanite.fr/journal/2006-06-01/2006-06-01-830850

Le président djiboutien joue la carte de la famine


Djibouti.

Ismael Omar Guelleh organise le blocus alimentaire. Arrestations par dizaines. La torture est monnaie courante dans les prisons.

Président depuis 1999 de Djibouti, où depuis trois décennies est mise en oeuvre une politique de marginalisation des populations Afar, Ismael Omar Guelleh avait tenté, l’an passé, de se forger une image d’homme de la réconciliation nationale avec la pantalonnade du 8 avril 2005 : une présidentielle qui, n’étant précédée ni d’une révision des listes électorales, ni de la moindre garantie de transparence sur les conditions de campagne et de vote, voyait le sortant rester seul en lice pour se succéder à lui-même.

Afin de sauver la face, il faisait proclamer une participation supérieure à 84 % du corps électoral, chiffre d’autant moins à prendre au sérieux que l’opposition, lors des législatives de janvier 2003, avait officiellement obtenu 40 % des suffrages exprimés, et ce dans des conditions déjà fortement opaques.

Cela n’empêchait pas l’Élysée d’adresser ses félicitations à l’homme fort d’un pays qui accueille la principale base militaire française à l’étranger. Désormais elle est voisine, la « guerre contre le terrorisme » aidant, d’une base américaine. Djibouti, porte-avions français depuis l’indépendance est devenu porte-avions multinational… Une situation que Guelleh sait utiliser, jouant alternativement une carte ou l’autre.

Ce qui lui permet de renouer avec ses vieux démons.

Depuis le 12 mai, le chef d’État djiboutien a décrété le blocus alimentaire et sanitaire des districts de Tadjourah et d’Obock. Plus de 2 000 soldats, commandés par le colonel Abdo Abdi Dembil, ratissent la zone, prenant pour cible une population déjà sinistrée par plusieurs années de sécheresse.

Objectif affiché, l’éradication de la tendance dite « radicale » du FRUD (Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie), celle ayant refusé de prendre pour argent comptant le « traité de paix » avancé par la présidence le 12 mai 2001.

Les districts du nord sont aujourd’hui coupés du reste du monde.

Des stocks de nourriture ont été saisis en plusieurs endroits, alors que la menace de famine est omniprésente. Des dizaines de personnes ont été arbitra ement incarcérées à Obock, Tadjourah ou dans les prisons de la capitale. Nombre d’entre elles sont soumises à la torture.

Parmi les noms transmis par l’opposition, ceux d’Aramis Mohamed, Mohamed Ali Ahmed, Abdallah Bourhan, Bourhan Mohamed, Ali Houmad Mohamed, Ali Mohamed Alsalé, Abakari Mohamed, Hanifa Assé…


Jean Chatain

29/01/06 (B335-A) L’Humanité : des pays européens ont aidé la CIA à sous-traiter la torture. (Sous la plume de Ramine Abadie. Article transmis par un lecteur)

L’enquête du député suisse Dick Marty pour le compte du Conseil de l’Europe met en lumière les « trafics » de prisonniers présumés terroristes vers des pays « accommodants ».
Genève (Suisse),

« Il n’est simplement pas vraisemblable que les gouvernements européens ou du moins leurs services secrets n’aient pas été au courant. » On peut difficilement être plus clair. Les termes sont tirés du rapport du sénateur suisse Dick Marty, désigné par le Conseil de l’Europe pour enquêter sur l’affaire des « restitutions extraordinaires » (euphémisme utilisé par l’administration US pour signifier les enlèvements et envois pou r détention et torture de présumés terroristes) opérées depuis l’Europe par la CIA vers des destinations « accommodantes ». Pour le rapporteur le doute n’est pas permis : les dirigeants européens devaient savoir. Des pays ont ainsi aidé les États-Unis à « externaliser » et à sous-traiter la torture.
un faisceau d’indices concordants

Certes, des preuves au sens juridique, il n’en a pas encore. Mais, explique le sénateur suisse, « il existe un tel faisceau d’indices concordants et qui ne cesse de se renforcer, qu’il y a matière à agir. Une situation qui justifie la continuation des recherches et la mobilisation des États européens pour établir la vérité… ».

D’autant plus que les Américains eux-mêmes ne nient rien : en tournée en Europe en décembre dernier, la secrétaire d’État Condoleezza Rice ne s’est même pas donné la peine de démentir de telles opérations. Interrogée avant son arrivée en E urope sur les centres de détention de la CIA à l’extérieur des États-Unis et notamment en Europe de l’Est, elle s’est simplement contentée de réfuter les accusations d’usage de la torture, glissant au passage que par leurs actions contre le terrorisme, les États-Unis participaient activement à la sécurité du territoire européen. Et qui plus est, a-t-elle ajouté, tout ce qui a été fait a été entrepris « dans le respect de la souveraineté des pays européens alliés et amis »…

Des propos répétés et appuyés par son prédécesseur, Colin Powell. Pour Dick Marty, c’est on ne peut plus clair : par leurs allusions et leurs propos, les Américains ne font que dire aux Européens : « Ne soyez pas hypocrites : voulez-vous vraiment que l’on dise ce qui s’est réellement passé ? »

Mais quelle ampleur ont pris ces transferts illégaux de personnes, et que sait Dick Marty ? Se basant sur les données recueillies par les ONG de défense des droits de l’homme, sur des témoignages (notamment de responsables actifs ou passifs des renseignements) en provenance des États-Unis mêmes, à travers la presse et les médias de ce pays, ainsi que de quelques renseignements réunis par des parlementaires (en Allemagne) ou par les systèmes judiciaires européens (en Italie, à Milan), Dick Marty estime que sur « les restitutions intéressant l’Europe semblent concerner plus de cent personnes aux cours de ces dernières années.

Des centaines de vols d’avions affrétés par la CIA sont passés par de nombreux pays européens ». Sans oublier les allégations, sinon les indices, que les Américains auraient établi des camps de détention et d’interrogatoire dans plusieurs pays et régions de l’Europe de l’Est.

Un document CONFIDENTIEL

Un document envoyé par fax par les affaires étrangères égyptiennes à leurs services à Londres et intercepté par les services de renseignement helvétiques (d ocument considéré comme authentique par les spécialistes et par Dick Marty lui-même et qui a « fuité » dans la presse suisse), faisait notamment état de camps secrets de détention de la CIA en Roumanie, en Bulgarie, en Ukraine, en Macédoine et au Kosovo.

Concernant les fameuses – et scandaleuses au regard du droit européen – « restitutions », deux cas prennent une dimension exemplaire : celui de l’Allemand d’origine libanaise Khaled Al Masri, enlevé par erreur en Macédoine et réapparu quelques mois plus tard après un séjour d’interrogatoire dans une prison en Afghanistan ; et celui de l’enlèvement de l’islamiste égyptien Abou Omar, kidnappé à grand frais à l’occasion d’une super opération par la CIA à Milan en février 2003, et expédié en Égypte (l’endroit idéal pour faire disparaître quelqu’un, selon un ex-responsable de la CIA) après avoir survolé l’Europe entière en faisant escale notamment dans les aéroports militaires d’Aviano (en Italie) et de Rams tein (base US en Allemagne).

Ces cas ont été révélés grâce au témoignage du premier, qui demande aujourd’hui réparation, et aux investigations de la justice italienne sur la seconde affaire. Celle-ci est d’ailleurs félicitée pour sa rigueur par le rapporteur Marty, lui-même longtemps procureur de la région italophone de la Suisse. L’affaire de Milan est d’autant plus regrettable que, selon les enquêteurs italiens, l’enlèvement a détruit des mois de travail de filature des services de sécurité sur la piste d’un réseau islamiste dans la Péninsule…

En faisant part de ses conclusions intermédiaires cette semaine à Strasbourg devant le Conseil de l’Europe, Dick Marty ne cachait pas qu’en l’état, son action visait « à accroître la pression sur les pays membres du Conseil, institution qui défend des principes que certains États semblent prêts à abandonner sans grands scrupules ». En même temps il déclarait qu’il ne comptait pas j eter la pierre aux seuls pays de l’Est mais qu’il trouve « regrettable que des États comme la Grande-Bretagne ou l’Allemagne freinent de toute leur force quand il s’agit de dévoiler la vérité en invoquant le secret d’État ou des questions de sécurité ».

L’enquête du courageux parlementaire suisse a donc le mérite de montrer combien l’Europe et plusieurs grandes capitales sont impliquées dans cette affaire, ce qui traduit une soumission de fait à la « raison d’État » américaine. Avec la menace que cela signifie pour les droits de l’homme de la « vieille Europe » quand des gouvernants européens se rendent, de facto, aux arguments d’une administration Bush qui invoque une clause exceptionnelle pour « traiter et interroger à sa guise » des personnes soupçonnées de complicité avec le terrorisme. Au mépris du respect des règles les plus élémentaires de l’état de droit.

Ramine Abadie

20/05/05 (B299) L’HUMANITE : Omar Guelleh s’esquive

Reçu à l’Élysée, le président djiboutien a regagné précipitamment son avion pour ne pas avoir à être entendu dans le cadre de « l’affaire Borrel ».



Nouveau rebondissement diplomatico-judiciaire dans l’affaire du juge Borrel. Du nom de ce magistrat français dont le corps calciné avait été retrouvé le 19 octobre 1995 à 80 kilomètres de la capitale de l’État de Djibouti. Une enquête précipitée et conduite dans des conditions souvent dénoncées depuis concluait au suicide. Une thèse réfutée par l’épouse du juge, Elizabeth Borrel, parlant d’assassinat politique. Un meurtre dans lequel serait compromis Ismaël Omar Guelleh, à l’époque premier dirigeant du cabinet du chef de l’État Hassan Gouled, et devenu aujourd’hui lui-même président de Djibouti. Selon les avocats d’Elizabeth Borrel, son mari aurait recueilli des informations « gênantes » sur l’attentat commis en septem- bre 1990 au Café de Paris (un mort, onze blessés) lieu traditionnel de rendez-vous de la diaspora française, attentat qui servit de prétexte aux autorités locales pour déclencher une vague de répression à l’encontre de l’opposition. Anc ien officier de la garde présidentielle, aujourd’hui réfugié en Europe, Mohamed Saleh Alhoumekani rapportait avoir été présent à une rencontre entre Guelleh et cinq hommes venus rendre compte, le lendemain de la mort de Bernard Borrel : « Le juge fouineur est mort, il n’y a plus de traces », aurait déclaré, mot pour mot, l’un d’entre eux.


Ce début de semaine, Ismaël Omar Guelleh était présent à Paris pour rencontrer son homologue français Jac- ques Chirac. Convoqué par la juge d’instruction Sophie Clément pour être entendu comme témoin mercredi, conformément à une demande des avocats d’Elizabeth Borrel, il reprenait l’avion sitôt après son passage à l’Élysée. Commentaire empêtré du ministère des Affaires étrangères devant cette dérobade par trop flagrante : « tout chef d’État en exercice bénéficie de l’immunité de juridiction dans ses déplacements à l’étranger (…) toute demande adressée à un représentant d’un État étranger dans le cadre d’une procédure judiciaire obéit à s formes particulières prévues par la loi ». Une référence à l’article 656 du code de procédure pénale, qui prévoit que « la déposition écrite d’un représentant d’une puissance étrangère est demandée par l’entremise du ministre des Affaires étrangères ».


Ce comportement du Quai d’Orsay n’a rien pour surprendre. En février, déjà, il avait été accusé par le Syndicat de la magistrature de chercher à freiner la procédure dans notre pays et de porter atteinte à l’indépendance des magistrats.


Une « attitude inadmissible des autorités françaises » insistait le communiqué alors rendu public. Rappelons que Djibouti accueille la principale base militaire française du continent africain. Un intérêt géostratégique encore accentué par le fait que ce petit pays joue aussi désormais un rôle essentiel dans le dispositif militaire déployé par les puissances occidentales dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » impulsée par Washington. Une base américaine forte de 1 500 hommes est basée au camp Lemonnier, non loin des installations militaires françaises. Le port, lui, voit voisiner les frégates expédiées par la France, mais aussi l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie pour participer à la Task Force 150 (TF 150) chargée d’assurer le « contrôle » en mer Rouge et dans le nord de l’océan Indien. Un déploiement multinational que d’aucuns se refusent à laisser troubler par une quelconque enquête susceptible d’inquiéter les autorit és djiboutiennes et de remettre en cause leur bonne volonté jusqu’à aujourd’hui inconditionnelle.


Jean Chatain

08/02/05 (B284) L’HUMANITE / Balises / Zoom – Affaire Borrel, sous la plume de Jean Chatain (Info lecteur)

Les « pressions
» du Quai

L’avocat de la veuve
du juge français Borrel, dont les conditions de la mort en 1995 à
Djibouti sont plus que controversées, a annoncé hier sur RTL
son intention de porter plainte contre le porte-parole du ministère
des Affaires étrangères pour pression sur la justice.

Me Olivier Morice a déclaré
qu’il ne comprenait pas comment le Quai d’Orsay, qui par définition
n’est pas chargé d’instruire ce dossier, souligne dans un
communiqué publié le 29 janvier ce que son porte-parole appelait
« l’excellente collaboration des autorités et de la justice
djiboutiennes » et assure qu’« une copie du dossier (d’instruction)
sera prochainement transmise à la justice djiboutienne »…

Huit ans après
avoir conclu à un suicide, la justice de Djibouti a nommé un
juge d’instruction pour enquêter sur la mort en 1995 de Bernard
Borrel, qui fait l’objet en France d’une enquête privilégiant
la thèse de l’assassinat. Le juge djiboutien, désigné
le 20 octobre 2004, a délivré une commission rogatoire internationale
réclamant la copie du dossier d’instruction français.

Rappelant qu’«
il existe en France un principe fondamental qui est la séparation des
pouvoirs », Me Morice considère « être en présence
d’une affaire d’État et confronté à un scandale
politique puisque le porte-parole du Quai d’Orsay devra répondre
devant la justice française d’une ingérence tout à
fait intolérable ».

De son côté,
le Syndicat de la magistrature a dénoncé « une nouvelle
immixtion inadmissible de l’exécutif dans le cours de l’instruction
». Accusant le Quai d’Orsay de chercher à freiner la procédure
en France, il a en outre alerté le Conseil supérieur de la magistrature,
qui veille à l’indépendance des magistrats, sur «
cette attitude inadmissible des autorités françaises ».

Jean
Chatain