L'enquête
sur l'affaire Borrel est minée par la suspicion
Extrait
"Le Monde" http://www.tout.lemonde.fr/
Près de
cinq ans après la mort du juge français à Djibouti
en 1995, sa veuve accuse les magistrats instructeurs de négliger
la thèse de l'assassinat pour privilégier celle du suicide
L'enquête sur la mort étrange du juge Bernard Borrel, à
Djibouti en 1995, tourne au conflit entre les deux juges d'instruction
chargés du dossier et la veuve du magistrat. Celle-ci reproche
aux juges Roger Le Loire et Marie-Paule Moracchini de négliger
la thèse de l'assassinat pour privilégier celle du suicide.
Selon elle, l'éventuel assassinat de Bernard Borrel pourrait
être lié à son rôle lors de l'instruction
d'un attentat commis à Djibouti en 1990. Les juges, eux, ont
complété une enquête initiale très mal menée
en se rendant à Djibouti avec la directrice de l'institut médico-légal
de Paris. Son rapport, controversé lui aussi par Mme Borrel,
ne laisse guère de place à l'hypothèse criminelle.
La polémique s'est également nourrie de deux témoignages
contestés sur le rôle éventuel de la présidence
djiboutienne dans cette affaire minée par la suspicion.
Mis à jour le lundi 15 mai 2000
ASSASSINAT ou
suicide ? Voilà bientôt cinq ans que « l'affaire
Borrel » - du nom d'un juge français mort dans des conditions
étranges, le 18 octobre 1995, à Djibouti - se heurte à
cette question. La première hypothèse, celle de l'assassinat,
est défendue avec obstination par sa veuve, elle-même magistrate
à Toulouse. La seconde, celle du suicide, emporte, pour l'instant,
la conviction des enquêteurs. Le fossé est tel, entre ces
deux certitudes, qu'un climat de suspicion s'est développé,
au point de gangréner un dossier complexe.
Toute à
son combat, Mme Borrel reproche en effet aux juges Marie-Paule Moracchini
et Roger Le Loire, ainsi qu'aux autres intervenants (policiers, experts...)
de vouloir « étouffer » ce qu'elle qualifie, sans
preuve, d' « affaire d'Etat » impliquant les autorités
djiboutiennes. Les deux magistrats, sans jamais polémiquer, lui
opposent ce qui constitue, à leurs yeux, la réalité
des faits : son mari, dont le corps calciné avait été
retrouvé au bas d'un ravin, se serait donné la mort par
le feu. Toujours selon les enquêteurs, ce magistrat détaché
à Djibouti en tant que conseiller technique du ministre local
de la justice, était profondément déprimé
; ce que conteste Mme Borrel. Au mois de mars, les juges se sont rendus
pour la deuxième fois sur place. Des policiers et un représentant
du parquet les accompagnaient, de même que la directrice de l'Institut
médico-légal de Paris, Dominique Lecomte, conviée
à titre d'expert. Le rapport de cette dernière développe
un scénario qui ne laisse guère de place à l'hypothèse
criminelle.
A l'approche
du ravin, dans l'obscurité du début de soirée,
Bernard Borrel se serait agenouillé, en tenant au-dessus de sa
tête un bidon d'essence acheté dans une station-service.
Après avoir déversé une partie du contenu sur sa
tête et sur son buste, il serait descendu jusqu'à une sorte
de palier. Là, il aurait allumé son briquet et se serait
transformé en torche humaine, dévalant le ravin «
dans une fuite instinctive douloureuse, aveuglé du fait des brûlures
du visage et des yeux ». Plus bas, il se serait blotti entre deux
pierres, « en position recroquevillée de souffrance pré-mortem
». L'agonie aurait duré plusieurs heures.
« AVANCER
UN SCÉNARIO »
Mme Borrel s'insurge
contre ce récit : « Un expert médico-légal
n'est pas là pour avancer un scénario mais pour déterminer
les causes de la mort ! Or, comme Mme Lecomte ne peut pas le faire,
elle déforme tous les éléments pour étayer
sa thèse, qui est celle des juges. De plus, elle se trompe dans
les dates. » Mme Borrel lui reproche en outre de négliger
le travail d'un autre spécialiste, sollicité à
titre privé, fin 1997. Celui-ci, le professeur Lazarini, avait
en effet écarté le suicide par immolation. L'absence de
suie dans les bronches l'avait conduit à « rejeter la notion
de carbonisation s'étant produite du vivant du sujet ».
A en croire M. Lazarini, M. Borrel était déjà mort
au moment où son corps a brûlé.
Mme Lecomte repousse
ces conclusions. Forte du témoignage d'un médecin de Djibouti
et surtout de photos recueillies sur place, elle s'en tient à
la thèse d'un « oedème pulmonaire » dû
à l'inhalation de vapeurs d'essence. Une rencontre entre cet
expert et Mme Borrel a donné lieu à divers accrochages,
le 2 mai, en présence du juge Moracchini. L'expertise est également
contestée par le Syndicat de la magistrature (SM, gauche), partie
civile au même titre que les autres organisations professionnelles
(APM, USM). « J'ai l'impression que l'on enquête que dans
un sens, regrette Anne Crenier, présidente du SM. Les juges ont
demandé à Mme Lecomte de valider le suicide sans envisager
une autre hypothèse. »
Les points de
friction sont si nombreux entre Mme Borrel et les juges que le dossier
semble à jamais miné par le doute. Cette dérive
s'explique en partie par les errements de l'enquête initiale,
menée en 1995, à Djibouti : autopsie non effectuée
; disparition du dossier médical et des radios... Les juges,
dont les avocats cherchent à obtenir le dessaisissement, ne sont
pas responsables de ces négligences puisqu'ils n'étaient
pas encore saisis. Ils en paient malgré tout les conséquences.
Le dossier est
d'autant plus complexe que d'étonnants témoins sortent
de l'ombre. Le premier a été Mohamed Saleh Alhoumekani,
un ancien membre du service de sécurité du palais présidentiel
de Djibouti ( Le Monde du 14 janvier). Cet homme met en cause l'actuel
président, Ismaïl Omar Guelleh, qui, au moment des faits,
dirigeait le cabinet du chef de l'Etat de l'époque. M. Alhoummekani
affirme avoir assisté, le 19 octobre 1995, dans les jardins du
palais, à une discussion entre cinq personnes, dont M. Guelleh,
évoquant le meurtre du « juge fouineur ».
A Djibouti, où
les magistrats parisiens ont entendu une trentaine de personnes, rien
n'a permis d'établir que M. Alhoumekani disait la vérité.
Les enquêteurs ont au contraire recueilli de nombreux éléments
prouvant, selon eux, qu'une telle discussion n'avait pu avoir lieu.
De plus, des proches du témoin ont douté de sa sincérité.
Pourquoi aurait-il
menti ? Policiers et magistrats soupçonnent une manoeuvre de
l'opposition locale. L'hypothèse d'un « montage »,
destiné à nuire à la présidence, a été
évoquée sur procès-verbal, le 6 mars, par un ancien
responsable de la garde présidentielle, qui a dit tenir cette
information du témoin lui-même, sans que cela puisse être
prouvé. « Les investigations des juges ont confirmé
qu'Alhoumekani racontait n'importe quoi », assure Me Francis Szpiner,
l'avocat du président Guelleh. Selon Me Szpiner, « les
enquêteurs français ont eu toutes les facilités
pour travailler sur place », ce qui nous a été confirmé
de bonne source.
Plus récemment,
un second Djiboutien a néanmoins assuré avoir assisté
à une autre conversation troublante. Cet homme affirme avoir
surpris une discussion, en 1996, à l'ambassade de Djibouti au
Yémen, au cours de laquelle le « meurtre » du juge
aurait été évoqué. Ce témoin, que
les magistrats n'ont pas encore entendu, s'est exprimé sur TF1,
vendredi 12 mai. Me Szpiner voit là une nouvelle « manipulation
grossière ».
Mme Borrel reste
malgré tout persuadée que son mari a été
« assassiné » parce qu'il « dérangeait
». A l'entendre, sa mort pourrait être liée à
l'attentat commis en 1990 contre le Café de Paris à Djibouti
(un mort, quatorze blessés,). Mme Borrel assure que son mari
avait aidé le juge chargé de l'enquête, M. Le Loire.
Celui-ci rétorque que M. Borrel n'avait qu'une fonction administrative,
et non judiciaire, à Djibouti, ce qui semble effectivement avoir
été le cas. Dans l'attente d'un éventuel dessaisissement
des magistrats instructeurs ou d'une clôture de l'instruction,
l'heure est plus que jamais au conflit entre les deux parties.
Philippe
Broussard dans Le Monde
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Une
mise en cause de la présidence djiboutienne
Lors de l'émission « Sans aucun doute », vendredi
12 mai, sur TF 1, l'un des avocats de Mme Borrel, Me Olivier Morice,
a mis en cause la présidence djiboutienne. Me Morice a affirmé
détenir une note rédigée, d'après lui, par
les services de renseignement français (DGSE) en 1991 au sujet
de l'actuel chef de l'Etat djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh. Une
annexe de ce document présente M. Guelleh comme l'éventuel
commanditaire d'un attentat commis en 1990, à Djibouti, contre
le Café de Paris. Cette affaire pourrait être à
l'origine, toujours selon la partie civile, de la mort du juge Borrel
en 1995.
S'indignant de
la diffusion de ces documents non signés et non authentifiés,
Me Francis Szpiner, défenseur de la présidence, nous a
déclaré : « Tout cela est scandaleux, ce sont des
faux grossiers, nous assistons à une fuite en avant de la partie
civile dont l'attitude vis-à-vis des juges est particulièrement
lâche. » Me Szpiner rappelle que les auteurs de l'attentat
ont été jugés et condamnés par la justice
française.
Le Monde daté
du mardi 16 mai 2000
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