05/12/02 (B174 / 2) Revue de presse non exhaustive.

France-Soir du 5/12/02 : Affaire Borrel, Affaire d’Etat.

ASSASSINAT : Des coups mortels ont été relevés sur la dépouille du magistrat mort à Djibouti. L’énquête accuserait le Président du Pays, Ismaël Omar Guelleh.

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Le Figaro du 5/12/02 Les experts concluent au meurtre dans l’affaire Borrel.

Alexandrine Bouilhet

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Libération du 5/12/02 (Pleine page)

Mort
du juge Borrel : la thèse du suicide s’effondre
Sept ans après le décès du magistrat à Djibouti,
des expertises tendent à prouver qu’il y a bien eu crime.


Par Brigitte VITAL-DURAND

jeudi 05 décembre
2002

«Il n’y a plus d’ambiguïté,
le scénario est parfaitement cohérent. Bernard Borrel a été
assassiné.» Laurent de Caunes, avocat uel incroyable suicide
! Selon les révélations, hier, de sa veuve, le juge Borrel retrouvé
mort en 1995, dévêtu et à moitié calciné,
recroquevillé dans les rochers au bas d’un ravin à 80 kilomètres
de Djibouti, a été «bel et bien assassiné».
Quatre nouvelles expertises judiciaires, dont le contenu a été
rendu public hier par Elisabeth Borrel et ses conseils, Olivier Morice et
Laurent de Caunes, viennent d’être réalisées par d’éminents
professeurs de médecine. Toutes infirment la thèse officielle
du suicide.

Le 18 octobre 1995, Bernard
Borrel, 40 ans, magistrat en coopération auprès du ministère
de la Justice de Djibouti, quitte son domicile à 17 heures. Une patrouille
de l’armée française retrouve son corps le lendemain matin.
L’«immolation» est immédiatement avancée comme cause
de la mort. Une mort pourtant compliquée : le juge se serait aspergé
d’essence, enflammé, puis, sous l’effet du feu, il se serait précipité
dans les rochers à dix-sept mètres en contrebas de la route
où il avait laissé sa voiture, sans se faire une écorchure
et sans respirer pendant son agonie.

Malgré ces incohérences,
la justice française, qui enquête depuis sept ans sur l’affaire,
a toujours privilégié la thèse du suicide, que réfute
violemment la veuve. L’analyse des os du corps du juge, réalisée
cet été lors d’une nouvelle exhumation du corps rapatrié
et enterré près de Toulouse, vient la conforter dans ses certitudes.
S’il s’est suicidé, son mari, tout en s’immolant, se serait fracturé
le crâne si fort qu’il s’est défoncé la voûte crânienne
et s’est aussi brisé l’os de l’avant-bras gauche. Selon les experts,
aucune de ces blessures ne serait due à une chute. «J’ai l’impression
de resurgir d’une nuit de sept ans, a déclaré Elisabeth Borrel,
très émue. Je vais pouvoir dire à mes enfants de quoi
leur père est mort.»

Absence de blessure. Reprenant
le dossier à zéro, après quelques turbulences, le juge
d’instruction parisien Jean-Baptiste Parlos avait demandé ces nouvelles
expertises. La première est cosignée par les professeurs Patrice
Mangin, Daniel Malicier et Eric Baccino, respectivement directeur des Instituts
de médecine légale de Lausanne, Lyon et Montpellier. Ils insistent
sur «l’absence de respiration des produits de sa propre autocombustion».
En clair, le juge était mort quand il a brûlé. Son corps
ne porte aucune trace de blessure cutanée, alors que, selon la thèse
du suicide, il se serait élancé, affolé par la souffrance,
dans une pente caillouteuse, vêtu de son seul tee-shirt, d’un slip,
un pied déchaussé. Les experts émettent deux hypothèses
: soit Bernard Borrel a été tué et carbonisé sur
place. Soit il a été tué à un autre endroit, amené
sur les lieux et carbonisé. Les brûlures infligées au
corps auraient servi à masquer les lésions de son agression.
«L’hypothèse d’une mort par “autoagression” à
l’origine du décès est peu plausible», concluent les professeurs
de médecine. Qui déduisent : «Dès lors, l’hypothèse
de l’intervention d’un ou plusieurs tiers peut être envisagée.»

A la suite de ces travaux,
une autre expertise a été réalisée par un anthropologue,
le professeur Gérard Quatrehomme, chef du département de médecine
légale de Nice. Pour la première fois, les os du corps ont été
examinés. Deux éléments sont apparus, que personne ne
connaissait : la tête du juge porte une «embarrure» à
droite, c’est-à-dire une fracture par enfoncement de la voûte
crânienne. Cette fracture est «peri-mortem», c’est-à-dire
qu’elle est contemporaine de la mort. Selon l’anthropologue, la lésion
a pu être provoquée par «un choc extrêmement violent»
provoqué «beaucoup plus probablement» par un instrument
contondant que par une chute.

«Coup direct».
Une seconde découverte vient appuyer la première. Le cubitus
gauche, gros os de l’avant-bras, est fracturé. Là encore la
blessure est peri-mortem. Comme pour le crâne, l’expertise estime «improbable»
qu’elle soit la conséquence d’une chute. Cette fracture aurait été
plus sûrement provoquée par un «coup direct». Elle
est en tout cas typique des blessures «de défense». Le
juge a cherché à se protéger du coup qu’on lui portait
à la tête. «Il n’y a plus d’ambiguïté, conclut
l’avocat Laurent de Caunes, le scénario est parfaitement cohérent.
Bernard Borrel a été assassiné.»

«Mise en scène».
Pour parfaire le tableau du crime, les avocats présentent une autre
conclusion des trois premiers experts. Sur place, le short du juge, sa montre,
un briquet et la sandale qu’il n’avait pas au pied avaient été
retrouvés non loin du corps. La disposition des objets évoque
à ces professeurs une «mise en scène». D’autant
qu’une autre expertise, toxicologique celle-là, parfait le scénario.
Dans une poche du short, quelques traces et résidus de cannabis avaient
été retrouvés. «Or, poursuit Laurent de Caunes,
l’expertise sur des cheveux de Bernard Borrel vient de montrer qu’il n’a jamais
absorbé de cannabis.»

Reste une question essentielle,
non résolue : qui a tué Bernard Borrel, et pourquoi ? L’ancienne
présidente du Syndicat de la magistrature, Anne Crenier, partie civile
depuis 1998, prévoit qu’«on va s’intéresser au mobile,
aux exécutants et commanditaires. Et à tous ceux, menace la
magistrate, qui ont pu savoir, laissé faire et contribué à
brouiller les pistes». A partir de maintenant, il y a, selon elle, «un
plus grand risque de coups tordus. Je vous appelle tous à une grande
vigilance, avertit-elle, on est dans une affaire d’Etat». Elisabeth
Borrel attend maintenant qu’on lui explique pourquoi la France et Djibouti
tenaient si fortement à cacher le crime.