25/01/03 (B182) Le Monde : à Djibouti, l’ex-base de la Légion est devenue la tête de pont de la guerre contre le terrorisme dans la Corne de l’Afrique

Aucun membre d’Al-Qaida
en fuite ou trafiquant d’armes n’a encore été intercepté.

Djibouti de notre envoyé spécial

Sur la plaine poussiéreuse,
à la sortie de Djibouti, il n’y a guère qu’un arbre isolé
pour offrir un peu d’ombre le long de la piste désormais interdite
qui mène au camp Lemonier. En six mois, l’ancienne base de la Légion
étrangère française, désaffectée il y a
trois ans et investie par les troupes américaines en juin 2002, a été
transformée en forteresse.

A l’intérieur,
une batterie de canons est prête à faire feu sur la chicane de
l’entrée, en cas d’intrusion. Un peu en retrait, des bunkers de béton
fraîchement coulé sont là en cas de pilonnage. Des équipements
de protection contre une attaque chimique ou biologique sont à portée
de main. Le reste demeure invisible, enfermé dans les hangars ou dissimulés
sous des filets de camouflage vers lesquels la visite guidée interdit
de s’égarer.

A la différence
des bases tentaculaires du Golfe, conçues pour des divisions entières,
le camp Lemonier n’abrite que neuf cents hommes, membres des forces spéciales
ou du renseignement, chargés de “détecter les activités
de groupes terroristes transnationaux” puis d’en “détruire
les membres” en Afrique ou au Yémen, selon le capitaine Will Klumpp,
en charge des relations avec la presse.

Vaste dessein, auquel
se prêterait particulièrement ce petit pays grand comme la moitié
de la Suisse, partiellement désertique et ne produisant rien, grâce
à sa position imprenable sur le Bab Al-Mandab, ce détroit qui
ouvre la route maritime de la mer Rouge, l’une des plus fréquentées
au monde, et sa proximité avec la Somalie et le Yémen, deux
pays spécialement surveillés par Washington.

Avec cette situation stratégique,
un port en eaux profondes, des côtes désertes où les manouvres
peuvent s’effectuer à tir réel – des chars aux bombardiers -,
avec aussi la fidélité pro-occidentale de son gouvernement,
Djibouti est devenu la tête de pont de la guerre contre le terrorisme
des Etats-Unis dans la Corne de l’Afrique. Des accords ont été
signés récemment avec les pays de la région (Djibouti,
Yémen, Erythrée, Ethiopie) pour permettre aux troupes de Washington
d’y intervenir militairement, faisant de la mer Rouge un “lac américain”
pour forces spéciales héliportées, avec le camp Lemonier
comme rampe de lancement.

Avant ces opérations,
encore faut-il collecter de “l’information devenant progressivement du
renseignement”, selon le major Steve Cox, porte-parole de la Force commune
d’intervention alliée-Corne de l’Afrique (CJTF-HOA). Or, le commandement
de cette coalition dirigée par les Etats-Unis ne se trouve pas au camp
Lemonier, mais quelque part dans le golfe d’Aden, à bord d’un bâtiment
de la marine américaine, le USS Mount Whitney, qui n’est jamais venu
accoster à Djibouti. Car, comme le reconnaît le chef des Forces
françaises de Djibouti, le général Gérard Pons
: “Ici, le danger vient surtout de la mer.”

Pour les spécialistes,
il serait difficile d’infiltrer des explosifs à Djibouti, quadrillé
par ses services de sécurité, et d’y procéder à
des repérages sans être repéré. Selon le président
Ismaël Omar Guelleh, “si des groupes terroristes étaient
implantés à Djibouti, il n’y aurait pas de bars, pas d’églises.
Ils auraient déjà tout cassé”. Reste alors le risque
d’une attaque par vedette rapide, en provenance de la côte yéménite,
à une heure de traversée.

Depuis l’année
passée, une activité de surveillance maritime et aérienne
est assurée par la “Task Force 150”. Une quinzaine de bâtiments
de la coalition internationale (américains, français, allemands
et espagnols, actuellement) croisent dans les eaux internationales autour
de la Corne, à la recherche de membres d’Al-Qaida en fuite ou de trafiquants
d’armes. “Une drôle de guerre, selon un officier français,
faite par des bâtiments modernes équipés de radars et
de beaucoup d’électronique, mais qui ne peuvent pas détecter
des petits boutres yéménites à moins d’avoir le nez dessus.
Or, la mer est immense, et les boutres sont nombreux…” A ce jour, la
Task Force n’a intercepté aucun membre d’un réseau terroriste,
ni saisi d’armes.

Le travail de la coalition,
d’une manière générale, est encore balbutiant. “Les
Américains sont très forts pour le renseignement électronique.
Pour le renseignement humain, ils comptent sur nos réseaux, mais sans
contrepartie, s’agace une source militaire française. Ce n’est pas
ce que j’appelle une coalition. Quand il y a un commandement hégémonique,
les autres ne peuvent être que des valets d’arme.” Une cellule
de coordination internationale entre services de renseignement militaires
a bien été créée en décembre. A ce jour,
elle ne s’est jamais réunie… A la présidence djiboutienne,
on s’irrite des continuelles mises en garde américaines sur des risques
d’attentats, jamais assortis de “renseignements précis”.

RETOMBÉES FINANCIÈRES

Ce curieux rêve
américain a aussi bouleversé les règles du jeu entre
la France et son ancienne colonie. Présente à Djibouti depuis
un siècle et demi, la France y entretient depuis l’indépendance,
en 1977, sa plus importante base militaire à l’étranger, sur
la base d’accords de défense qui offrent des retombées financières
en échange de la mise à disposition de bases et de terrains
d’entraînement. Mais l’arrivée des Etats-Unis a fait monter les
enchères. Les Français n’avaient jamais payé de loyer
; pour le camp Lemonier, les Américains ont accepté le principe
d’une location, pour un montant annuel “en négociation” évalué
aux environs de 10 millions de dollars.

Alors, les militaires
djiboutiens ont présenté, selon une source militaire, une shopping
list à la France avec canons, tanks, et matériel divers, représentant
un triplement de ses dépenses à Djibouti. Dans le même
temps, le président Guelleh déclarait réfléchir
à une “révision des accords de défense” avec
la France. Une visite à Paris a réglé le différend.
Se défendant de céder au chantage, Paris a débloqué
une aide exceptionnelle de 6 millions d’euros, qui a permis de payer un mois
et demi de salaire des fonctionnaires, et engagé une augmentation de
ses dépenses annuelles à hauteur de 3 millions d’euros.

Jean-Philippe
Rémy