10/08/03 (B208) Le Prévenu …. Où l’épopée judiciaire de DAF dans un régime de non-droit et de non-justice ! (Envoi d’un lecteur)

Le prévenu.
Sixième partie (août 2003)

Les jours se suivent qui
se jurent ressemblance sous bien des rapports. Il est toujours seul au fond
de sa sinistre cellule. Il est toujours seul au bloc supplice. Seul face à
une chaleur sans cesse plus implacable et à une eau raréfiée
qui se rationne au jerrycan. Seul face aux assauts d’étranges moustiques
dont la température qui s’élève n’entame guère
la fureur offensive. Seul face au relent acre d’une atmosphère altérée
à force de fumée de fuel.

Les visiteurs demeurent
bannis, même munis d’un permis de communiquer de
la juge d’instruction. Ils sont éconduits d’un geste immuable de la
main à
travers la lucarne du mur d’enceinte. Ils ont beau protester auprès
de la
magistrat, celle-ci a beau manier le téléphone, le régime
spécial demeure.
Pareillement, toute possibilité de rencontre avec d’autres prisonniers
est
soigneusement supprimée. Il n’a point droit à la promenade quotidienne
hors quartier. Pas plus que les autres détenus ne peuvent s’aventurer
du côté
du bloc 13.

Son seul contact avec
l’extérieur reste réduit aux trois repas que lui
apporte sa mère.

Privé, il l’est aussi d’information. La mini-radiocassette qu’il se
procure pour suivre les nouvelles du monde et écouter quelques chansons
du
répertoire traditionnel, lui est confisquée. Il s’entend expliquer
que
s’il la détenait, il pourrait s’en servir afin d’enregistrer des messages
subversifs à l’adresse du peuple !

Au reste, la surveillance
rapprochée s’exerce sans sourciller. Elle ne
lésine point sur les moyens. Elle opère des fouilles impromptues
de ses
maigres affaires, effectue des allées et venues incessantes en cellule,
organise un marquage serré des visites de la mère pour lui interdire
quasiment toute communication lors des repas.

Il n’est même point
rare que le dispositif de surveillance de la prison
reçoive du renfort, ou que la vie du pénitencier soit perturbée,
du fait
de sa présence.

Plus d’une fois, sa mère
lui rapporte le déploiement de la fameuse brigade
spéciale, unité d’élite de la police d’intervention,
aux abords de la
prison. ” C’est le cas de ton fils qui nous mobilise “, lui lancent
certains agents, à quoi elle réplique par quelques vers bien
sentis, qu’elle
improvise pour la circonstance.

Incontestablement, le
régime redoute un accès de colère populaire et une
ruée libératrice sur Gabode, qui sévit sur le chemin
d’un quartier
présidentiel composé du palais privé du chef de l’État
et de quelques
autres résidences amies dont le luxe insulte la misère du peuple.

De la sorte,
il patiente une longue et douloureuse semaine avant que ne
lui soit permis l’usage d’un mini-ventilateur à pied. À son
tour,
l’autorisation d’écouter une radio de poche en modulation de fréquence
survient. Est-ce
parce que les effets physiques du supplice ont assez affleuré sur son
corps ? Point sûr…

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La juge d’instruction
le convoque pour la seconde comparution. Elle tombe sur un samedi, dernier
du nom d’un mois d’avril déclinant. À large effectif, la brigade
spéciale se charge de son transport. Elle le conduit tôt au palais
de justice. Beaucoup de ses partisans et du reste de l’opposition se massent
déjà aux abords de l’édifice. Il les salue comme il peut,
d’un geste de la main.

Le voici
au cabinet d’instruction.

L’audition
débute. La juge, visiblement tiraillée entre la lourdeur des
réquisitions et la vacuité du dossier, paraît en proie
au doute. Elle repose les mêmes questions que lors de la première
comparution pour recevoir les mêmes réponses. Il lui demande
si elle peut, en vertu du principe du débat contradictoire, organiser
sa confrontation avec le général plaignant.

Elle esquisse
un sourire et promet de le faire. Il en doute sans le dire. Dans la foulée,
il lui remet une demande de mise en liberté provisoire. Elle la fait
enregistrer et verser au dossier par sa jeune greffière. Puis, elle
le laisse repartir à Gabode sous son imposante escorte. Il apprend
plus tard que le général, flanqué de son conseil, un
avocat passé sans transition de la défense des démocrates
à celle des adversaires de la liberté, lui succède au
cabinet. Ils y restent un moment, puis se portent à l’étage
où est sis le joli bureau du jeune procureur de la République.

Dès
le lendemain, des agents de la brigade des affaires spéciales et criminelles
se rendent au domicile de sa mère. Ils confisquent deux ordinateurs
ainsi qu’un scanner.

Quelques
jours plus tard, une édition du modeste journal qu’il dirige et anime
est saisie à tous les points de vente par la police. Puis c’est au
tour de son domicile et du siège central du parti qu’il préside
d’être arbitrairement perquisitionnés. Une partie du matériel
de tirage de l’hebdomadaire et des archives, tout l’équipement de sonorisation
du siège ainsi que deux autres ordinateurs, sont emportés.

Deux militants
trouvés sur les lieux, sont aussi interpellés et placés
en garde à vue. Ils sont soumis à de longues heures d’interrogatoire
avant d’être relâchés. Ils sont sommés de coopérer
et de fournir l’information nécessaire à la saisie de tous les
moyens techniques du journal et du parti. Ce qu’ils refusent courageusement.
Crescendo, la pression se poursuit et s’étend aux militants les plus
actifs. Ils sont intimidés, menacés de Gabode et d’autres réjouissances
s’ils ne se désolidarisent point de lui.

Plusieurs
semaines durant, le journal est saisi chaque jeudi, jour de sa parution hebdomadaire.

Mieux,
le général agit en personne. Il se pare d’airs de fureur.


Il passe et repasse devant le siège du parti, s’arrête souvent,
baisse la vitre de sa jeep tout terrain climatisée, fusille du regard
les militants… À Gabode, la surveillance suit le mouvement pour
se durcir davantage. Pourtant, cette machine répressive à fond
lancée ne parvient point à ses fins. Loin de se laisser intimider,
les militants redoublent d’efforts. Ils animent de leur mieux les annexes
du parti. La voix du siège central peut à nouveau porter, grâce
à la générosité des uns et à l’ingéniosité
des autres. D’aucuns commencent à se demander s’il ne faut pas en découdre.

Lui communique,
comme il peut, à travers les mailles du filet. Il adresse à
ses partisans un message de responsabilité. Il les exhorte à
ne point répondre aux provocations et à poursuivre le travail
militant dans la sérénité. De son côté,
l’opposition ne baisse point la garde qui proteste à grand renfort
de communiqués de presse et de contacts diplomatiques.

Elle dénonce
l’acharnement politico-judiciaire qui vise l’un de ses principaux membres,
le journal et le parti qu’il dirige. De même, la solidarité démocratique
s’organise à l’extérieur des frontières nationales.

En Europe,
en Amérique du Nord, en Afrique… elle entreprend de protester,
de sensibiliser et de coordonner. Elle relaie et intensifie la voix étouffée
de l’intérieur. Elle lance des pétitions, multiplie les démarches
de terrain, assure une assistance judicaire au prévenu par l’envoi
d’un avocat français. Professionnel engagé dans la défense
des droits humains, il est dépêché par Reporters Sans
Frontières.

La résistance
est réelle.

o o o o
o

Par une de
ces matinées locales sur-ensoleillées, un clerc d’huissier vient
frapper à sa douce cellule, flanqué de deux surveillants. Il
est porteur d’une citation directe devant la cour d’appel par le fameux général
commandant en second de l’armée. Elle a trait à sa première
plainte en diffamation. L’article qu’elle incrimine brocarde la dérive
politicarde de l’institution militaire et de ses chefs.

Il met en
avant, pour dernière illustration en date, le renvoi douteux, par mise
à la retraite d’office,
au lendemain du scrutin multipartite truqué de janvier, de quatre cadres
militaires. Jugée en première instance au profit du plaignant,
l’affaire
fait l’objet d’un appel interjeté, comme disent les juristes, à
la fois
par le prévenu et par le chef galonné. Celui-ci semble insatisfait
des deux
millions de francs locaux de dommages et intérêts, des six mois
d’emprisonnement avec sursis et des deux cent mille francs d’amende qui
frappent l’homme qu’il a visiblement pour mission de traquer.

Plusieurs
jours s’écoulent avant qu’il ne soit à la date de l’audience,
des jours ponctués de manœuvres ridicules du régime. Qui
propose, par exemple,
de retirer, moyennant une simple lettre d’excuses, toutes les plaintes
engagées contre le prévenu. Il note l’aveu d’objectif et, catégoriquement,
refuse toute matière à piètre manipulation au pouvoir
délinquant dont il
ne
connaît que trop les méthodes.

Au matin
du 7 mai, il est debout de très bonne heure. Le sommeil le laisse dès
cinq heures, aux premières lueurs du jour. Il se lave le corps amaigri
à l’eau rare du jerrycan, se vêt de couleur kaki et attend tranquillement
la visite-repas de sa mère.
Il écoute, tour à tour,
sur son transistor de poche, Radio France International (RFI), Voice of América
(VOA) et British Broadcasting Corporation (BBC). Toutes trois disposent, depuis
peu, d’émetteurs relais sur le sol national où elles diffusent
en modulation de fréquence. Elles émettent en français,
en anglais et en arabe. La BBC ajoute une heure et demie d’émissions
quotidiennes en langue somalie. À quand l’afar, langue nationale avec
l’arabe et le somali ?

Se prenant
brusquement à la région, elles se sont, l’une après l’autre,
adressées aux prévoyants gouvernants qui, sans gaieté
de cœur, ont accédé
à
leurs demandes d’installation en échange de significatives redevances
annuelles. Les nationaux et autres résidents, même si leur avis
n’a
nullement été sollicité, accueillent, à oreilles
ouvertes, stations et
programmes. Avec les antennes paraboliques, ces ondes internationales les
soulagent quelque peu de l’insulte à l’intelligence que sont les émissions
de la radio et de la télévision d’État dédiées
à la gloire du chérif
jouisseur.

Brusquement,
retentit le tintamarre annonciateur de l’ouverture des
portes.

Son infatigable
mère arrive.

Comme d’ordinaire,
une fois engagée dans l’étroit couloir sans toit, elle entonne
quelques-uns de ces vers militants qu’elle renouvelle au fil des événements.
Il la reçoit avec le sourire et, transistor éteint, honore le
frugal repas. Il est à base de galettes locales que le parler populaire
a baptisées : ” mille yeux “. Par allusion aux nombreux minuscules
trous dont la cuisson sur plaque truffe leur surface. Comme les surveillants
ne sont point loin, le peu d’échange de la mère avec son fils
ne peut se tenter qu’à voix basse, et à l’aide de signaux.

De nouveau,
les portes entrent en concert. Eclats de voix et bruits de
botte
mêlés envahissent les lieux. Ce sont les policiers de la brigade
spéciale
qui viennent chercher le détenu.

Départ
pour l’unique palais de justice du pays, élément du legs colonial
que
la République ne parvient point à émanciper de la néo-colonisation
autocratique.

Une sensation
de redécouverte du monde extérieur le gagne dès que le
dispositif de sécurité franchit le portail spécial de
la prison. Elle dure
tout le trajet.

Au tribunal,
il y a foule.

A l’extérieur
comme à l’intérieur, les partisans du prévenu et de l’opposition
se massent sous la surveillance quelque peu nerveuse de la police. D’aucuns,
le long du boulevard de la République, sur lequel donne le palais de
justice, n’hésitent point à brandir banderoles bien lisibles
et photos agrandies du prisonnier. Les unes comme les autres appellent à
sa libération immédiate.

Il fait irruption
dans la salle des audiences, non dans la petite pièce délabrée
qui n’excède guère les vingt mètres carrés, mais
dans la grande dont le relent de poussière ne se dissipe jamais.

L’écrasante
majorité de l’assistance le salue chaleureusement.

Sont là,
entre autres démocrates, assis au premier rang, les principaux dirigeants
de l’opposition. Ils sont menés par le plus célèbre d’entre
eux, un homme auquel l’accession à l’Indépendance et la naissance
de l’État doivent tant qu’opportunistes et autres tribalistes primaires
se sont ligués pour l’évincer dès les premiers pas de
la République.

L’autre partie
est représentée par quelques militaires en tenue civile.

Pour le
défendre, le général s’est offert les services du doyen
des avocats nationaux, un personnage visiblement oublieux de son engagement
longtemps affiché pour la démocratie.
Il n’est pas moins
virulent aujourd’hui contre son ancien camarade qu’il l’était hier
contre le régime. Il est là qui se dresse de toute sa grande
taille, non loin de l’entrée. Il essaie de distribuer à tous
venants ce large sourire ambigu dont il a le secret, mais

Il ne
rencontre que des regards sans complaisance.

Le tintement
désuet d’une sonnerie hors du temps annonce la cour. Elle
comprend trois magistrats dont le président des chambres d’appel. Le
ministère public est représenté par le procureur de la
République. La
salle
se lève, davantage par courtoisie que par respect envers une justice
à
laquelle elle demande vainement la juste application de la Loi.

Les hommes
en robe noire, il les reconnaît tous. Il faut dire qu’il
fréquente les lieux depuis des années de lutte et que les citadins
de ce
bout de pays se connaissent souvent.

Il a la parole
en premier. Il salue la cour et, avec beaucoup de civilité,
demande le renvoi de l’audience au 28 mai. Il le fait afin que son avocat,
membre français de l’organisation non gouvernementale Avocats Sans
Frontières, qui doit venir du Sud de la France où il vit et
exerce, ne
manque pas le débat. La requête est acceptée. Signe de
bonne justice ?
Point
évident…

La
brigade le ramène à Gabode aussi promptement qu’elle l’en a
amené.