19/07/05 (B307) Les mangeurs de semences (texte de N Zongo, journaliste assassiné au Burkina Fasso) en félicitations “moqueuses” mais justifiées(?) au nouvel ambassadeur nommé par IOG : M. Ayeid Mousseid Yahya. (Contribution proposée par un lecteur djiboutien opposant d’Ottawa)

IOG_AMB

IOG tend une seule main avec ce qui certains pourraient qualifier de "dégoût et de répugnance". Son serviteur s’accroche avec ses deux mains.

M. Ayeid Mousseid Yahya est le nouvel ambassadeur djiboutien accrédité à Cuba avec résidence à New-York. Jeune diplomate malgré lui, il cumule le poste d’Ambassadeur à Cuba et représente accessoirement Djibouti auprès des Nations- Unies.

Pour le féliciter, nous avons décidé de lui offrir ce texte de Feu Norbert ZONGO, assassiné par le régime Burkinabé un 16 décembre 1998.

Les mangeurs de semences

Norbert ZONGO, Le sens d’Un Combat
L’Indépendant n° 165 du 8 octobre 1996

Norbert Zongo

La famine ! Nous n’oublierons jamais ces images atroces que nous avons vécues dans le Sahel burkinabé en 1974. La misère humaine peut paraître supportable quand elle est traduite en images a la télévision. Mais de visu, c’est autre chose ! Et quand l’idée germe que vous avez les mêmes droits que ceux qui meurent et que, par contre, vous avez plus de devoirs qu’eux et que vous y avez peut-être failli, cela suscite I’interrogation. Longuement…

Mais rassurez-vous. Nous ne voulons plus reparler de ces horribles images de 1974, que bien des Burkinabé ont vécues dans nos campagnes du Yatenga, du Barn, du Sanmatenga, du Soum ou du Séno. (…) Nous voulons simplement relater une scène que nous avons vécue en juin 1974.


II avait plu ce jour-la, suffisamment pour que l’on sème, Curieusement, le marché de Tamasgo (Barsalogho) était anime, même si la seule marchandise disponible était la friperie. Soudain une vieille femme squelettique se mit a hurler: "Ne voyez-vous pas qu ‘il a plu .’ La terre va se sécher bientôt Nous La regardons se sécher".

Nombreux furent ceux qui quittèrent alors le marché les larmes aux yeux. Tout le monde était venu au marche avec I’espoir d’y acheter de la semence. Hélas ! II n’y avait pas de grain. Et le drame suprême, pour un paysan affame, c’est de regarder un sol mouille de pluie se dessécher, faute de semence. Cette année-la, tout le monde avait été obligé de manger une partie des semences a cause de la famine.

Cette scène banale pour certains d’entre nous est exceptionnellement riche d’enseignements. Car ils sont nombreux aujourd’hui a manger la semence de leur vie au Burkina. En effet, bien des intellectuels cuisinent, avec une inconscience déroutante, la semence de leur vie.

Et comment? Aujourd’hui, il est de notoriété publique qu’il faut « manger ». II est admis qu’il faut s’aligner "a la soupe, prendre sa part et fermer les yeux sur sa conscience, enterrer la morale, le bon sens. II est admis que J’intellectualisme n’intéresse plus personne, "Ca ne se mange pas".

De hauts cadres s’alignent, se rangent et commettent les pires injustices, cautionnent l’immoralité, passent à la braise des notions comme le patriotisme et la conscience de la de la responsabilité confiée : ils veulent "manger".

Aujourd’hui, dans notre pays, le pouvoir en place peut faire concevoir, par ces cadres, les lois les plus antidémocratiques, les plus anti-populaires ; il peut leur faire travestir les mensonges les plus criminels en vérités. Ils le feront sans aucun poids au coeur: ils veulent "manger".

Le drame, c’est qu’ils mangent les semences, exactement comme ces paysans que nous n’oublierons jamais. D’autant qu’ils mangent le plus souvent une seule fois et pour un très bref moment.

Vous ne le croyez pas? C’est simple pourtant. Observons auteur de nous. Combien sont-ilsaujourd’hui, les cadres compétents, jadis critiques respectés, références de vertus et de loyauté qui ont "viré" pour manger, comme tout le monde, et qui a présent végètent dans le silence? Combien sont-ils aujourd’hui qui ont abandonné leur conscience, leur âme noble, pour manger à la table des rois avec cette insouciance assassine : « Maintenant, c’est comme ça » ! Tout le monde mange. c’est bête de ne pas en profiter", mais qui aujourd’hui ruminent, écartes de ces tables croulant sous les victuailles ? Ils sont nombreux qui furent courtisés, reçus en "amis", en "intellectuels utiles" dans les palais. Ils se sont rangés. Ils ont mangé et ont garni leurs comptes. Ils ont construit des villas et acheté de nouvelles voitures ; mais aujourd’hui, ils ne peuvent plus obtenir une simple audience. Les rois ne veulent même plus les voir. C’est fini ! Ils sont moins que rien. Ils ont mangé la semence de leur vie. C’est fini ! Ils se sont enterrés pour toujours.

Las d’arpenter les couloirs, ils se terrent à présent. II ne leur reste que l’illusion d’être encore quelqu’un d’important qui les fait s’exclamer : "Je vais aller voir le chef de l’Etal, Le Premier ministre…". En réalité, ils n’ont plus personne à voir. On les a trempés, déposés. Ils ont mangé la semence de leur vie. Demain, ils ne pourront plus parler sans qu’on ne leur réponde: "Tu y étais aussi".

Désormais, leur aversion contre le régime, les critiques fondées qu’ils émettent se chuchotent dans un cercle très restreint.

Si pour les paysans de Tamasgo, il y a eu d’autres saisons qui leur ont apporté des semences ; pour nos mangeurs, il n’y a plus d’espoir de retrouver un jour la semence de la vertu, de la morale, du patriotisme. Ils ont mangé cette semence. Définitivement !