20/10/05 (B320) Le Nouvel Obs : Mme Borrel s’exprime sur l’affaire de son mari et sur le procès du 18 octobre (Transmis par un lecteur)

MORT DU JUGE BORREL

“A aucun moment l’Etat ne désarme”

NOUVELOBS.COM | 17.10.05 | 15:49

par Elisabeth Borrel,
veuve du magistrat
Bernard Borrel

Officiellement, où en est l’enquête ? De quoi les autorités français vous ont-elles mise au courant ?

– Dans un premier temps, alors que nous ne remettions pas encore en cause la thèse du suicide, j’avais reçu un télégramme diplomatique de l’ambassadeur de France m’indiquant qu’une autopsie serait pratiquée. Or, a priori, cette autopsie n’a pas été pratiquée et le corps a été transféré dans un hôpital militaire où un médecin légiste de l’armée a procédé à un examen du corps ainsi qu’à des radiographies. Le problème, c’est que le dossier médical a immédiatement disparu et n’a toujours pas été retrouvé.

Depuis, je me heurte à un mur, tout comme le juge d’instruction. Pendant longtemps, l’Etat français a maintenu cette version officielle du suicide jusqu’à ce qu’en février 1995, je me constitue partie civile et demande une autopsie. Celle-ci mettra un an à être faite et le rapport ne sera rendu encore qu’un an après, en février 1997.

Aujourd’hui, officiellement, le juge d’instruction et le parquet ont reconnu qu’il s’agissait d’un assassinat.

On sait en effet que le corps de mon mari présentait un coup au crâne et une fracture du bras et que deux liquides inflammables différents ont été utilisés pour le brûler, ce qui est incompatible avec l’hypothèse d’un suicide. Le mobile quant à lui reste inconnu en raison d’un manque d’expertises et de moyens d’investigation.

Qu’espérez vous obtenir des pièces dont vous demandez la déclassification ?

– Certaines pièces ont déjà été déclassifiées, mais le problème c’est que, même ça, on dirait une mise en scène. Par exemple, nous n’avons reçu que des pièces concernant les années du gouvernement Jospin mais rien datant de 1995-1996. Ou encore, lorsque les services secrets parlent d’une personne, ils se trompent de prénom et citent le père décédé. De même, concernant le dossier médical de mon mari qui aurait disparu, il doit bien se trouver quelque part ! Si ce n’était le cas, la DST aurait dû ouvrir une enquête.

Tout ceci ressemble tout de même bien à de la désinformation complète. Les services secrets tremblent de mettre en cause l’Etat djiboutien.

Bernard est mort en octobre 1995, en pleine course à la présidence djiboutienne, et alors qu’il travaillait sur l’attentat du Café de Paris. Mais pour les services secrets, c’est comme si rien ne s’était passé.

Dans un communiqué, le Syndicat de la Magistrature dénonce “des pressions et des manipulations”. De quel type de pressions s’agit-il et par qui ont-elles été exercées ?

– Ces pressions ont été claires et parfois même publiques. Par exemple quand le quai d’Orsay a annoncé qu’il avait l’intention de transmettre le dossier de mon mari à Djibouti pour qu’un procureur, mis en cause dans cette affaire, puisse y avoir accès, c’est une pression ! Officiellement, ils ne l’ont pas fait, en tous cas je l’espère, mais on n’en sait rien.

Des pressions ont également été exercées à l’encontre d’un témoin en Belgique qui, en janvier 2000, a affirmé avoir assisté à une réunion au cours de laquelle un homme a rendu compte de l’assassinat de mon mari à Ismaïl Omar Guelleh.

Des juges d’instructions ont aussi refusé que je les accompagne à Djibouti pour la reconstitution alors que normalement toutes les parties doivent être présentes.

J’ai eu accès à une cassette vidéo de cette reconstitution et j’ai vu des personnes ayant un comportement indigne de la magistrature et insupportable pour les familles. Il a fallu également se battre avec Nicolas Sarkozy et Michèle Alliot-Marie pour obtenir la déclassification de certaines pièces.

Aujourd’hui, je n’ai officiellement aucun contact avec qui que ce soit et seul un syndicat de la magistrature nous a soutenus. Ce qui est désespérant, c’est qu’on a vraiment l’impression qu’à aucun moment, l’Etat ne désarme et ne se montre beau joueur. Une procédure en diffamation a ainsi été engagée contre le responsable d’un site de l’opposition djiboutienne qui nous avait soutenus.

L’audience tombera le jour même du 10e anniversaire de la mort de mon mari.

C’est cette volonté de nuire qui est grave!

Dans sa biographie, monsieur Villepin explique qu’il veut redonner confiance en l’Etat français et ses institutions. Moi, cela fait dix ans que je me bats contre elles et pour rétablir la confiance il faudrait une prise en charge réelle de cette affaire.

Propos recueillis par Jérôme Hourdeaux
(le lundi 17 octobre 2005