03/11/07 (B404) LE MONDE Djihadisme et vieux conflits (Info lectrice)

Des civils, femmes et enfants compris, meurent chaque jour à Mogadiscio, capitale de la Somalie, au hasard des assassinats, des attaques ou des attentats organisés par des insurgés qui visent le Gouvernement fédéral de transition (TFG) ou son allié, l’armée éthiopienne, et des représailles qui s’ensuivent. La violence des affrontements, depuis le 27 octobre, a fait fuir près de 90 000 personnes, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Personne n’est en mesure de tenir le bilan des victimes, qui se comptent en milliers depuis un an.

“ZONE VERTE” COMME À BAGDAD ?

Ce n’est pas le produit du chaos ou de la folie des hommes, mais, au moins en partie, le résultat d’une forme d'”irakisation” de la Somalie. L’armée éthiopienne, soutenue par les Etats-Unis, a envahi le sud du pays fin 2006 et fait face, à présent, à des insurgés que les meneurs islamistes les plus radicaux appellent au “djihad” contre les “apostats” éthiopiens.

Les Somaliens faisaient volontiers la sourde oreille aux arguments djihadistes des groupes influencés par le wahhabisme, en rupture avec leur tradition soufie. Mais l’appel à combattre l’ennemi héréditaire, l’Ethiopie, a gommé toutes les nuances. Une frange de plus en plus importante de combattants répond à l’appel du djihad, transformant la Somalie en “petit Irak”.

Au point qu’Ali Mohamed Gedi, premier ministre du faible gouvernement intérimaire, a proposé, en août, de construire à Mogadiscio une “zone verte” comme à Bagdad, et d’y regrouper des membres d’institutions internationales ou des travailleurs humanitaires étrangers dont seuls quelques-uns osent parcourir une capitale où la mort frappe partout.

LES EFFETS PERVERS DE LA BATAILLE CONTRE LE TERRORISME INTERNATIONAL

Les chefs de guerre somaliens n’ont pas eu besoin de l’Ethiopie ou des Etats-Unis pour ravager leur propre pays. Mais l’effondrement de 1991 avait aussi été celui d’un Etat déchiré par les rivalités de la guerre froide. Bien que privée de gouvernement pendant plus de quinze ans, la Somalie, cimetière des illusions humanitaires de la communauté internationale au début des années 1990, a ensuite survécu à l’écart, développant une hyper-activité économique déroutante.

C’est alors qu’est venu, en 2002, le temps de la “guerre globale contre le terrorisme” menée par Washington. La Somalie ne devait en constituer qu’un champ de bataille mineur, puisqu’il ne s’agissait, à l’origine, que “de tuer ou de capturer”, selon un bon connaisseur du dossier, une poignée de représentants des réseaux Al-Qaida, organisateurs des attentats en 1998 contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie (224 morts), cachés à Mogadiscio.

Cette “guerre” non conventionnelle a été menée d’abord par les services secrets et des chefs de guerre somaliens financés par Washington, sans résultats tangibles.

Alors qu’une organisation de Tribunaux islamiques finissait par prendre le contrôle de la capitale somalienne, puis du sud du pays en 2006, la confusion entre terrorisme, djihadisme et islamisme s’est établie dans l’esprit d’une frange de décideurs à Washington. Avec les Tribunaux, il n’y eut aucune négociation sérieuse, seulement la guerre.

L’Ethiopie a pu intervenir en Somalie avec le feu vert des Etats-Unis.

RISQUE D’UN CONFLIT RÉGIONAL

Les forces d’Addis-Abeba, en janvier, pensaient tenir le Sud et pousser les djihadistes les plus durs, dont les membres d’Al-Qaida, vers un réduit proche de la frontière kényane où ils devaient se faire éliminer par les forces américaines, comme l’ont montré les enquêtes de plusieurs journalistes américains, dont ceux du New York Times et d’Esquire. Aucun chef djihadiste n’a été tué, mais le retour de flamme a été terrible. Une insurrection a été organisée en quelques mois. Elle continue de recruter des combattants en Somalie, dans les pays voisins ou plus lointains.

Une grande offensive éthiopienne contre les insurgés, en avril, s’est soldée par plusieurs milliers de morts et la destruction d’une partie de certains quartiers de la capitale. Le “déploiement des insurgés dans des zones très densément peuplées” et le “bombardement de ces zones sans discrimination par les forces éthiopiennes”, affirme, dans un rapport, l’organisation américaine de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, “suggère fortement que des crimes de guerre ont été commis”.

Au chapitre des horreurs, les insurgés n’ont pas été en reste, mais c’est leur résistance farouche qui leur a finalement fait gagner des galons auprès de responsables d’Al-Qaida qui ne leur témoignaient qu’une attention distraite. Désormais, Ayman Al-Zawahiri, numéro deux d’Al-Qaida, ne manque jamais une occasion d’encourager, dans ses discours, les combattants de Somalie à poursuivre leur “djihad”, alors que les techniques insurrectionnelles sont importées d’Irak, des explosifs aux attentats-suicides – inconnus jusqu’alors dans le pays.

LE RÔLE SECRET DE L’ERYTHRÉE

Les insurgés, chassés en mai de la capitale, sont revenus avec des membres appartenant de plus en plus souvent à des groupes djihadistes épaulés par des combattants étrangers, limitant l’influence des milices claniques et des responsables politiques. Ensemble, ils relancent actuellement des opérations d’envergure contre le TFG et les troupes éthiopiennes.

“Les insurgés font venir des camps de l’intérieur du pays des combattants qu’ils infiltrent à Mogadiscio. Ils ont aussi reçu d’importantes livraisons d’armes”, affirme une bonne source qui suit le dossier des circulations d’armes dans la région. Comme l’ont montré les enquêtes de l’ONU, confirmées par les informations de plusieurs services de renseignement, l’Erythrée joue un rôle central dans ces livraisons de matériel, voire son financement.

L’Erythrée et l’Ethiopie, les deux pays “frères ennemis” de la Corne de l’Afrique, se livrent à présent sur le sol somalien leur propre guerre froide. Ils se sont déjà affrontés, entre 1998 et 2000. Bilan : près de 100 000 morts et un demi-million de soldats massés le long d’une frontière de 1 000 km au tracé contesté.

Un plan de paix, signé en juillet 2000 à Alger, a permis la création d’une commission frontalière indépendante pour régler ce différend, le plus visible parmi ceux qui enveniment leurs relations. Désespérant de faire appliquer son tracé, cette commission va s’autodissoudre d’ici fin novembre. Ce qui risque d’entraîner l’effondrement du processus de paix et le retour de la guerre entre l’Ethiopie, soutenue par les Etats-Unis, et l’Erythrée, identifiée par Washington comme le principal soutien des insurgés de Mogadiscio.

Jean-Philippe Rémy

_____________________ LE CONFLIT SOMALIEN

OCTOBRE 2004 :
création d’un gouvernement fédéral de transition (TFG), sous influence éthiopienne.

JUIN 2006 :
les miliciens des Tribunaux islamiques (TI) s’emparent de Mogadiscio après quatre mois de combats contre des chefs de guerre soutenus par les services secrets américains.

28 DÉCEMBRE :
les islamistes des TI, arrivés à proximité de Baidoa, subissent une offensive des troupes éthiopiennes déployées en secret. Ecrasés, ils se replient vers le sud-ouest de la Somalie. Une traque est menée par l’Ethiopie et des forces américaines pour tuer leurs chefs. Echec.

19 JANVIER 2007 :
l’Union africaine décide le déploiement d’une force de paix de 8 000 soldats, qui doit prendre le relais des troupes éthiopiennes. Un millier de soldats ougandais arrivent le 6 mars.

MARS-AVRIL :
insurrection à Mogadiscio. Bombardements massifs des insurgés, offensive au sol des forces éthiopiennes. Des milliers de morts parmi les civils, le tiers des habitants en fuite.

SEPTEMBRE-OCTOBRE-NOVEMBRE :
vagues d’attentats contre des responsables du TFG. Nouvelle insurrection en cours, exode des civils.