27/06/08 (B454) LE MONDE : Préparatifs de guerre entre l’Erythrée et Djibouti

MOULHOULÉ (NORD DE LA RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI)
ENVOYÉ SPÉCIAL

Tout se passe comme si les armes allaient bientôt parler dans cette zone désertique et inhabitée qu’en l’absence d’une frontière clairement démarquée se disputent l’Erythrée et la République de Djibouti depuis le début de l’année.

Des bulldozers construisent des levées de terre derrière lesquelles s’abritent déjà des chars aux canons pointés vers le nord et l’ennemi érythréen. Des filets de camouflage masquent des camions aux couleurs de sable. Des drapeaux flottent au vent sous un soleil de plomb.

Mais c’est une armée djiboutienne modeste – moins d’un millier d’hommes sur place – et sous perfusion qui s’est déployée dans ce désert qui fait face au détroit de Bab el-Mandeb. Les uniformes, les munitions, les renseignements, même une partie de la nourriture viennent de l’armée française qui, poussant plus loin son aide logistique, a installé, légèrement en retrait, près de 200 hommes – dont des commandos des forces spéciales – venus de la capitale, Djibouti, avec leur matériel de campagne : des missiles sol-air, des véhicules blindés, des engins de transport…

En face, on ne devine rien de ce qui se passe. Les forces érythréennes sont installées à environ cinq kilomètres. “Ils font des incursions en territoire djiboutien mais c’est pour se ravitailler à un point d’eau”, dit un officier français.

Occupent-ils l’îlot de Doumeira voisin, qui voit passer la moitié des importations de pétrole brut de l’Europe ? Les militaires disent l’ignorer.

La crise a éclaté en février lorsque l’armée érythréenne, sans fournir d’explication, a entamé des travaux de terrassement dans la zone frontalière que ne délimite aucune démarcation physique.

Depuis, le climat n’a cessé de dégrader, jusqu’au 10 juin où des échanges de tirs ont fait une vingtaine de morts et plusieurs dizaines de blessés côté djiboutien, tandis que le bilan des pertes érythréennes reste inconnu.

Qu’est-ce qui a conduit à un affrontement direct ? Un dérapage n’est pas à exclure : les premiers tirs seraient venus des rangs de l’armée érythréenne au moment où des soldats tentaient de faire défection pour passer en territoire djiboutien.

Quoi qu’il en soit, les bruits de poudre dans cette zone désertique et inhabitée ont ouvert un nouveau foyer de crise dans une région, la corne de l’Afrique, déjà sous tension. L’Union africaine, la Ligue arabe, les organisations régionales ont été saisies par Djibouti, tout comme l’ONU. A deux reprises courant juin, le Conseil de sécurité a condamné “l’action militaire conduite par l’Erythrée” et sa “posture offensive”. Une mission d’information de l’ONU va aller sur place et rendra ses conclusions d’ici à deux semaines.

Dans sa croisade contre l’Erythrée, Djibouti sait pouvoir compter sur la France qui dispose sur place de sa plus importante base en Afrique (2 800 hommes).

Dans une lettre transmise mercredi 25 juin par le secrétaire d’Etat à la défense, Jean-Marie Bockel, le président Sarkozy a confirmé au président de Djibouti, Ismail Omar Guelleh, que la France était à ses côtés.

D’un nationalisme sourcilleux et hautain, en froid avec les Etats-Unis, en conflit larvé avec son puissant voisin éthiopien, l’Erythrée n’avait guère fourni jusqu’à présent d’explication à son attitude.

Elle vient de le faire dans une lettre au Conseil de sécurité datée du mardi 24 juin. Dans celle-ci, l’Erythrée laisse entendre que la tension actuelle résulte en réalité de la construction d’un “nouveau camp militaire” par l’Ethiopie, à Moussa Ali, là se rejoignent les frontières entre les trois pays.

Tout se passe comme si l’Erythrée n’avait fortifié sa frontière que pour parer cette menace venue d’Ethiopie. Djibouti, ajoute la lettre, n’a été que “le cheval de Troie” de l’Ethiopie dans une affaire plus vaste.

Des sources diplomatiques occidentales confirment que les Ethiopiens avaient effectivement construit une installation militaire à Moussa Ali. Les casques bleus de l’ONU présents dans la région n’ont pas été autorisés à s’y rendre.

Jean-Pierre Tuquoi