15/07/08 (B456) IPS / L’UE attaquée pour son aide à l’Erythrée (par David Cronin)

BRUXELLES, 14 juil (IPS) – L’aide accordée à l’Erythrée par l’Union européenne (UE) encourage un régime particulièrement répressif au regard des droits humains, dénoncent plusieurs organisations de défense des droits de l’Homme.

Dirigée par le régime du président Isaias Afewerki depuis son indépendance, au début des années 1990, l’Erythrée enregistre les pires indicateurs en matière de respect des droits humains à travers le monde.

Selon l’organisation Reporters sans frontières (RSF), des milliers de journalistes y seraient détenus au secret depuis 2001. Plusieurs d’entre eux seraient déjà morts en détention. D’après le rapport annuel de l’organisation, ce pays mérite la triste première place en matière de non-respect de la liberté de la presse.

Mais tandis que le despotisme du régime d’Afewerki a déjà provoqué l’ire de l’administration américaine, il entretient encore des relations cordiales avec l’UE.

La Commission européenne (la branche exécutive de l’UE) est en train de mettre la dernière main à une stratégie de soutien à l’Erythrée, qui se verrait ainsi accorder une aide de plus de 115 millions d’euros (plus de 181 millions de dollars) d’ici à 2013.

Alors que les organisations non gouvernementales (ONG) sont interdites d’activité sur le territoire érythréen, les activistes des droits de l’Homme estiment qu’il existe un manque de transparence quant à la manière dont seront utilisés ces fonds. Ils craignent que les hommes de main du régime d’Afewerki s’approprient cette aide pour maintenir le pays en état de guerre permanent.

Embourbée depuis de longues années dans un conflit territorial avec l’Ethiopie, l’Erythrée occupe, derrière la Corée du Nord et l’Angola, la troisième place des pays dont les dépenses militaires sont les plus importantes au monde en comparaison de la taille de leurs populations. Selon des données publiées en 2000 à Asmara, la capitale, l’armée érythréenne serait composée de près de 300.000 hommes, un chiffre qui aurait presque doublé depuis cette date en raison de la conscription.

“Au sein de la communauté érythréenne, beaucoup pensent que l’Union européenne soutient le régime en place”, déclare Kassahun Checole, un expatrié érythréen installé aux Etats-Unis. “Cette situation est devenue une source de consternation et de désespoir”.

Pour cet activiste, qui s’est notamment illustré lors de la lutte pour l’indépendance de l’Erythrée et contre l’apartheid en Afrique du Sud, la visite du commissaire européen au développement, Louis Michel, le mois dernier à Asmara pour des entretiens privés avec le président Afewerki, est révoltante.

“Nous ignorons la teneur des entretiens qu’il a eus avec le président. On ne sait pas si les questions relatives aux droits humains, aux conditions économiques dans le pays ou aux relations entre l’Erythrée et ses voisins ont été abordées”, constate-t-il.

“Il y a un an, lorsque Michel a tenu une conférence commune avec le président Afewerki lors de la visite de celui-ci à Bruxelles, aucune critique n’a été émise à propos de la situation des droits de l’Homme dans le pays”, se rappelle l’activiste.

“Ces derniers temps, le Zimbabwe a reçu toute l’attention de la communauté internationale parce que le président Robert Mugabe a été accusé d’avoir truqué les élections et d’avoir mené une vaste campagne de déstabilisation contre ses opposants”, indique Checole, “mais la situation en Erythrée est encore bien pire que celle du Zimbabwe”, affirme-t-il.

“Au Zimbabwe, il y a un semblant de démocratie. Les partis d’opposition sont légitimés. Dans le cas de l’Erythrée, il n’y a aucun signe de processus démocratique. Pourtant, la communauté internationale, y compris l’UE, exerce des pressions directes sur le régime de Mugabe, tandis qu’elle laisse le champ libre au président Afewerki”, souligne-t-il.

Selon Meron Estefanos, un activiste basé en Afrique du Sud, qui milite au sein du Mouvement érythréen pour la démocratie et les droits de l’Homme, les jeunes d’Erythrée sont contraints et forcés de joindre l’armée, et ses responsables militaires, pourtant accusés d’avoir commis des crimes et des viols, sont restés impunis à ce jour.

“L’une des conséquences de la militarisation croissante de l’Erythrée est la suppression d’une des franges les plus dynamiques de la société”, dénonce Estefanos. “Cette situation reste l’une des causes majeures de violations massives des droits humains, de la pauvreté chronique et du retard qui prévalent dans notre société. Elle ne sert que les intérêts d’une élite politique et militaire, en lui fournissant suffisamment d’emprise pour éliminer toute forme de contestation”, ajoute-t-il.

Contrairement à la plupart des pays d’Afrique, des Caraïbes ou du Pacifique, le gouvernement érythréen ne bénéficie pas d’une aide directe de l’UE, a cependant précisé, à Bruxelles, un porte-parole de la commission, souhaitant ne pas être cité. “Le manque de transparence de la part du gouvernement érythréen ferme totalement cette option”, a-t-il indiqué.

“Les projets financés par l’UE dans ce pays sont gérés directement par le bureau de la commission à Asmara et font l’objet d’un contrôle financier”, a-t-il encore souligné. “L’UE n’aide aucunement le régime d’Afewerki. En réalité, la commission soutient le pays et non le gouvernement ou un parti politique. Nous offrons notre soutien au pays par la coopération au développement et en entretenant un dialogue franc avec le gouvernement, y compris au sujet des droits humains et de la démocratie”, a affirmé ce porte-parole.

Glenys Kinnonck, un député européen gallois, qui suit de près la situation en Erythrée depuis les années 1980, a demandé à ce que l’Union européenne détaille les conditions de son aide à ce pays de la Corne de l’Afrique.

“Personne n’a jamais remis en cause le fait que l’Erythrée a besoin d’une assistance humanitaire pour soutenir le secteur de l’éducation et des soins de santé, mais il y a clairement d’énormes difficultés à surveiller et à contrôler ce que la commission fait dans ce domaine. Il n’y a pas d’ONG en Erythrée, donc, qui distribue l’aide? Qui s’assure que cette aide ne tombe pas entre de mauvaises mains?”, se demande l’eurodéputé. (FIN/2008)