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05/05/2016 (Brève 780) Le soir (BE) Des viols au Djibouti, une grève de la faim à Bruxelles

Lien avec l’article (consultation payante) : http://plus.lesoir.be/38879/article/2016-05-04/des-viols-au-djibouti-une-greve-de-la-faim-bruxelles

– La chambre est calme.
Enroulées dans leurs couvertures, les dix grévistes de la faim économisent leurs forces. Elles ne bougent presque pas. A peine suivent-elles du regard les quelques visiteurs qui pénètrent de temps à autre dans leur campement de matelas et couettes colorées. « Le médecin passe tous les deux jours, explique Aicha Dabale, la porte-parole. A partir de ce mercredi, quand cela fera dix jours, il viendra quotidiennement. Pour l’instant, tout va bien. Nous avons choisi des jeunes filles en bonne santé. Deux d’entre elles sont un peu plus fatiguées que les autres. Mais leur volonté est intacte ! »

– « Violée puis brûlée vive »
Les dix grévistes font partie du « Comité des femmes djiboutiennes contre le viol et l’impunité ». Un collectif d’abord créé au pays, puis en France, et qui compte depuis quelques années une branche belge. « En 1992, un cas de viol particulièrement odieux a déclenché le mouvement : une mère de famille nombreuse a été violée par des soldats puis brûlée vive pour ne pas qu’elle témoigne, raconte Aicha Dabale. Le comité au Djibouti a été créé en 93. Ce sont elles, les militantes les plus importantes : elles travaillent clandestinement sur le terrain, en risquant l’emprisonnement et les tortures. Elles recensent les cas de viol et nous les font parvenir pour que nous soyons informées. »

C’est que les viols continuent, dans ce petit pays de moins d’un million d’habitants, situé dans la Corne de l’Afrique. « En mars dernier, on nous a à nouveau informées de trois viols, pointe Aicha. L’impunité des soldats les encourage ! » Dirigée par un président, Ismaïl Omar Guelleh, qui vient d’être « réélu » à 87 %, la République du Djibouti réprime toute opposition. « C’est un pays liberticide, où les droits humains sont bafoués ; les journalistes, les syndicats et les opposants emprisonnés, torturés… » 

Et où les soldats gouvernementaux violent les femmes pour terroriser les populations.

Il suffit qu’un frère, un père, ou une simple connaissance soit considéré par le régime comme opposant et les femmes sont violées par les forces armées, explique encore la militante. Les militaires ne sont jamais poursuivis et les avocats, comme les médecins, préfèrent s’abstenir de déposer des plaintes ou de délivrer des attestations pour viol, sachant qu’ils prennent le risque que le gouvernement ferme leur cabinet illico. Si quelques plaintes et jugements pour viol ont déjà été rendus dans le pays, les soldats, eux, ne sont jamais inquiétés.


« Côtoyer leurs bourreaux tous les jours »

Dans les jeunes femmes présentes dans ce local de Saint-Josse, qui carburent uniquement à l’eau et au thé sucré, une femme légèrement handicapée, sourde-muette, a été violée à l’âge de 17 ans. Si elle ne jeûne pas, elle ne cesse de prendre les visiteurs en photo, insistant pour que chacun d’entre eux prenne la pose avec le panneau «  #StopViolDjibouti  ».

Toutes ici ont connu une amie, une cousine, une connaissance de son village d’origine qui a été victime de viol par les forces gouvernementales. C’est ce qui les porte dans leur combat. Une des grévistes, très fatiguée, raconte du bout des lèvres qu’une amie de son village a été violée par trois soldats. « C’était une simple bergère, qui gardait ses chèvres et ses moutons, s’emporte Aicha. Trop de femmes sont détruites ! Pour empêcher toute reconstruction, les viols se font souvent devant les parents, les familles, parfois les enfants. Et ensuite, les victimes doivent côtoyer tous les jours leurs bourreaux ! Sans parler des viols sur des très jeunes filles… Sachant qu’au Djibouti presque 100 % des filles sont incisées et infibulées. Vous imaginez une gamine de 14 ans, excisée et cousue, qui se fait violer par trois militaires ? »

– « Silence complice »
Mais pourquoi entamer une grève de la faim, ici, en Belgique ? En réalité, le Djibouti est surtout une base militaire stratégique. Ainsi, la France y est implantée depuis des décennies (c’est la mission sur place la plus importante, aux alentours de 3.000 militaires), les Etats-Unis y sont présents dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et le Japon pour les réseaux pirates maritimes. La Belgique devrait y envoyer quelque 160 militaires. « Il y a un vrai silence complice de la communauté internationale, dénonce la porte-parole du mouvement. Les Américains viennent pour s’entraîner au Djibouti, les Français sont présents en nombre. Comment pourraient-ils ne pas entendre les cris des femmes ? Nous avons tout essayé. Cela fait plus de 20 ans maintenant qu’en France, en Europe, on interpelle des députés, on introduit des questions écrites, etc. Il faut que des femmes mettent leur santé en danger pour que l’on nous entende. »

Les militantes dénoncent également l’argent que verse la communauté internationale au Djibouti, sans conditions. Le comité réclame une enquête internationale, ainsi que la reconnaissance de ces viols comme crimes de guerre et des jugements et condamnations pour les soldats. En France, le comité français a initié une grève de la faim il y a plusieurs semaines. Elle a pris fin après 19 jours et s’est soldée par un engagement de la diplomatie française à mettre la question des droits des femmes et des viols sur la table à chaque rencontre bilatérale entre les deux pays. Un comité de « suivi » s’est mis en place.

Les grévistes de Saint-Josse espèrent beaucoup de la Belgique, qui, pensent-elles, doit être « plus libre » que la France, puisque cette dernière a davantage d’intérêts en jeu. Elles ont déjà reçu la visite des députés européens Louis Michel et Marie Arena, qui se sont engagés à déposer un projet de résolution. Des députés bruxellois se sont aussi présentés.

Dans l’entrée du 126, rue des deux églises à Saint-Josse (local des « femmes socialistes kurdes » qui accueillent les grévistes), plusieurs hommes prennent un café. Camille a lui aussi fui le Djibouti : « En tant qu’hommes, on n’en parlait pas beaucoup. C’est vrai qu’on parlait surtout des tortures, des emprisonnements des opposants… Même les femmes en parlaient peu, il y a encore des tabous, des pressions dans les familles. Mea culpa. Maintenant, on est là aussi. »

APPEL AU RASSEMBLEMENT DE SOUTIEN AUX FEMMES VICTIMES DE VIOLS EN REPUBLIQUE DE DJIBOUTI
Devant l’Ambassade de Djibouti à Bruxelles :
Avenue Franklin Roosevelt, 204 – 1050 Bruxelles

le 7 mai 2016 de 16h à 18h