01/11/06 (B367) Billets d’Afrique : bulletin mensuel de SURVIE / A lire un article de l’ARDHD sur la situation dans la région et en particulier en Somalie.

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Somalie
– Éthiopie – Djibouti : du chaos incontrôlable à un conflit
imminent sous l’oeil indifférent de la France et des USA

Somalie
1991 – le chaos s’installe immédiatement après la chute
du dictateur Siad Barreh

Depuis
la chute du régime dictatorial de Siad Barreh en 1991, la Somalie n’a
cessé de sombrer dans le chaos, victime des affrontements incessants
entre des chefs de guerre avides d’argent et de pouvoir, mais incapables
d’affirmer leur autorité sur le pays…

Refusant
cette spirale, deux provinces ont déclaré leur autoindépendance
: le Somaliland en 1991 et le Puntland en 1998.

Leur statut
n’a toujours pas été reconnu officiellement par la communauté
internationale, en dépit des efforts de communication de leurs dirigeants
et partisans.

L’opération
Restore Hope : l’ingérence humanitaire se transforme en affrontements
sanglants.

Constatant
une situation humanitaire tragique, largement relayée par les média,
l’ONU mandate la communauté internationale pour une intervention
humanitaire. C’est une véritable armada qui a débarqué
le 9 décembre 1992, sous la bannière US, à grands renforts
d’argent, privilégiant une médiatisation tous azimuts.
(Au total, plus de 40 000 membres dont 30 000 américains poseront le
pied à Mogadiscio).

Même
l’heure (de nuit) du débarquement « Restore Hope »
avait été choisie en fonction des heures de grande écoute
des journaux télévisés aux USA ! On se souvient aussi
de la photo de Bernard Kouchner débarquant sur une plage près
de Mogadiscio, un sac de riz sur les épaules. On parlait à l’époque
d’un nouveau droit : « celui de l’ingérence humanitaire
».

Très
vite, les Américains ont découvert et compris que l’aide
alimentaire ne pourrait être acheminée vers les populations en
détresse que si elle était protégée militairement.
Acheter la coopération des Chefs de Guerre, dont les retournements
d’alliance étaient plus rapides que les alliés ne pouvaient
l’imaginer, s’est vite révélé insuffisant,
inefficace et d’une fiabilité non prouvée…

Les USA
ont dû se rendre à l’évidence. Pour ne pas perdre
la face, ils ont été contraints d’employer directement
des moyens militaires pour ouvrir la voie aux convois humanitaires et pour
les protéger.

Plusieurs
combats ont fait des victimes parmi les « forces de la paix ».
24 Pakistanais ont péri le 5 juin 1993, 4 journalistes le 12 juillet
et, en octobre, des milliers de morts Somaliens.

Le dernier
épisode a été la bataille de Mogadiscio lancée
par les Américains (passant outre le mandat de l’ONU) pour capturer
Mohamed Aidid. Les forces US ont perdu cette bataille le 3 octobre 1993, abandonnant
sur place du matériel militaire de haute technologie, y compris des
hélicoptères abattus par les milices somaliennes.

Constatant
leur incapacité à maintenir l’ordre et à assurer
une mission qui était déjà très éloignée
des objectifs humanitaires, les USA et leurs alliés se retirent sans
bruit, en 1994…

Depuis
ces événements, plusieurs états voisins et l’OUA
ont tenté de réunir des conférences pour trouver une
solution et pour soutenir l’ébauche d’une autorité
centrale.

La
conférence d’Arta : début de vives tensions Djibouti-Éthiopie

Le
premier, en juillet 2001, le dictateur de Djibouti, Ismaël Omar Guelleh,
avait réuni à Arta (près de Djibouti) des représentants
des différentes communautés, « leur distribuant les aides
internationales » pour les contraindre à s’accorder au
final sur le nom d’Ali Mahdi, en qualité président du
Gouvernement de transition. Contestée de toutes parts, son autorité
n’a jamais été véritablement établie par
la suite.

Cette
Conférence d’Arta avait déclenché une vive réaction
de l’Éthiopie, et les relations entre les deux régimes
dictatoriaux se sont gravement dégradées, ne tenant plus qu’à
un fil : la ligne de chemin de fer Djibouti-Addis Abeba, qui est vitale pour
l’Éthiopie, qui n’a plus aucun accès à la
mer depuis l’indépendance de l’Érythrée.

Ensuite,
le Kenya a abrité plusieurs conférences, qui ont abouti à
la nomination d’un nouveau gouvernement de transition dirigé
par Abdullahi Yusuf Ahmed, installé à Baïdoa, mais qui
n’a jamais réussi à imposer son autorité sur le
pays. Son Premier Ministre Ali Mohamed Ghedi, très contesté,
a dû faire face à l’assassinat de l’un de ses ministres,
puis à la démission de la quasi-totalité de son gouvernement
en août 2006…

Les
Américains débarquent et s’installent en « dur »

En 2002,
les Américains débarquent à Djibouti et s’installent
dans un ancien camp français, proche de l’aéroport : le
camp Lemonnier. Très vite, ils vont construire « en dur »
et recevoir des renforts importants. Après un an, ils seront plus nombreux
que les forces françaises. Djibouti étant la base française
la plus importante en dehors du territoire national.

L’arrivée
des Américains provoque une surenchère dont le dictateur djiboutien
profite avec délectation : les Français cèdent rapidement
au chantage et Mme Alliot-Marie annonce que la France accepte de multiplier
par cinq le loyer qu’elle payait auparavant pour son implantation militaire…
La population djiboutienne n’en bénéficiera pratiquement
pas, tous ces montants étant détournés au profit du Président
et de son entourage proche, dont il achète la fidélité.

Officiellement,
l’implantation américaine n’a aucun lien avec la guerre
en Irak. Elle serait motivée uniquement par la lutte contre le terrorisme
international. Qui peut savoir les véritables objectifs ? On a remarqué
aussi des détachements allemands et espagnols à cette époque
à Djibouti.

Somalie
– L’agissement maladroit des USA provoque l’arrivée des
islamistes et de leurs tribunaux.

En
avril-mai 2006, nous avons appris que les Américains avaient choisi
de financer les chefs de guerre pour qu’ils traquent les membres d’Al-Qaïda
installés en Somalie. Les Américains détenaient-ils des
informations permettant de penser que Ben Laden serait réfugié
et à l’abri en Somalie ? Cela n’est pas à exclure
(1).

En tout
cas, bien que se refusant d’admettre qu’ils armaient les milices,
les USA ont reconnu publiquement qu’ils donnaient de l’argent
à leurs chefs.

Certainement
pour acheter des glaces…

Pourquoi
financer des milices incontrôlables qu’ils avaient combattu en
1992 / 1993 ? La réponse nous paraît simple. Effectivement, ces
milices avaient prouvé leur valeur guerrière en battant les
Américains, pourtant équipés de matériel supérieur.
Les Américains ne souhaitaient plus prendre le risque de les affronter
de nouveau et avaient trouvé plus intelligent de s’assurer leur
coopération en les achetant…

Djibouti
– Le double jeu de Guelleh

Il facilite
l’approvisionnement des milices du Gouvernement de transition. Grâce
à ces financements US, les chefs de milice ont rénové
leur armement. Beaucoup d’observateurs pensent qu’Ismaël
Omar Guelleh, le dictateur djiboutien, a pu contribuer directement et indirectement
au transfert d’arme, pourtant interdit par les résolutions de
l’ONU.

Les Français
n’ont rien vu passer. En tout cas, ils n’ont rien dit…

Les milices
sont parties au combat contre les organisations islamistes. Battues à
de nombreuses reprises, elles ont d’abord perdu la bataille de Mogadiscio,
puis elles ont abandonné progressivement les grandes villes se retrouvant
à Baïdoa autour du Président de transition… La majorité
a préféré rejoindre les rangs des vainqueurs, lui apportant
armes, munitions et soutien.

Bien qu’affirmant
le contraire, les tribunaux islamistes qui dirigent de fait toutes les actions
civiles et militaires, ont instauré la Charia et ont suspendu toutes
les libertés. Les instructions sont claires : Quiconque est surpris
à ne pas prier à l’appel du Muezzin doit être exécuté
sur le champ… Interdiction de rassemblement, des media étrangers,
etc.

Si cette
situation ne fait pas l‘affaire des Américains, qui ont atteint
l’inverse de leurs objectifs, elle ne rassure pas non plus les Éthiopiens
qui ont une crainte affreuse de l’influence islamiste sur leur territoire.

Pour gagner
les batailles, les tribunaux islamistes ont eu besoin d’armes ! Qui
les a fournies ? D’après un article publié par Les Nouvelles
d’Addis, qui affirme détenir les informations de sources sérieuses,
l’Érythrée aurait été l’un des fournisseurs
des tribunaux islamiques, et les armes auraient transité par Djibouti.

Curieux
! Quel qu’ait été le réseau de fourniture d’armes,
ni les Américains, ni les Français, disposant à eux deux
de plus de 8 000 hommes et des moyens les plus sophistiqués d’écoute,
de surveillance et de renseignements n’ont vu quoi que ce soit !

Pourtant
ces armes allaient être livrées à ceux que les américains
combattaient par milices interposées…

Un jeu
diplomatique dangereux qui peut conduire dans un avenir très proche
à un embrasement de la Corne…

Après
le refroidissement de ses relations avec Addis Abeba, Guelleh s’est
retourné vers son ennemi de toujours, l’Érythrée,
avec lequel l’Éthiopie est toujours en situation de conflit latent.

Auparavant,
les relations djibouto-érythréennes étaient détestables.
Djibouti accusait l’Érythrée, où vit une importante
population d’origine Afar, d’avoir soutenu le FRUD dans les années
1991-93.

Avoir
un ennemi commun a rapproché les deux dictatures, et plusieurs voyages
présidentiels et diplomatiques croisés ont permis la normalisation
rapide des relations bilatérales…

Si l’Érythrée
soutient les tribunaux islamiques, c’est qu’elle y trouve un intérêt
majeur. Plus les tribunaux islamiques somaliens seront puissants, plus l’Éthiopie
sera obligée de concentrer des troupes à cette frontière,
non seulement pour empêcher toute infiltration, mais aussi pour être
prête à intervenir dans l’avenir vu le risque majeur d’embrasement
régional (il y a probablement eu pénétration en territoire
somalien, mais à petite échelle).

En faisant
ainsi, elle dégarnit obligatoirement le front avec l’Érythrée,
qui pourra attaquer de nouveau son ennemi de toujours : l’Éthiopie
! On signale d’ailleurs des escarmouches de plus en plus fréquentes
à la frontière imposée par la communauté internationale…
Une belle pagaille en perspective, mais surtout des risques sérieux
d’embrasement sous l’oeil silencieux des français et des
américains. Guelleh vend des armes à tous les acheteurs qui
ont la capacité de payer : il n’a pas d’état d’âme
dans ce domaine… En principe, il est dans le camp occidental, et surtout
américain, mais dans une interview, il n’a pas hésité
à donner raison aux Tribunaux islamiques.

Les milices
payent les armes en dollar avec l’argent américain. Les tribunaux
islamiques payent aussi, mais on ignore leurs sources de revenus. Al-Qaïda
? Pourquoi pas ? Les pays islamiques de la région ? Certainement pour
partie, mais discrètement pour ne pas déplaire aux Américains…

Américains
et Français sont muets sur le sujet.

Et
on tue tous les jours en Somalie ! On tue des Somaliens, des civils, des femmes
et aussi des journalistes européens…(2)

Aujourd’hui,
plusieurs observateurs craignent l’entrée de l’Éthiopie
dans le conflit interne en Somalie (certainement avec le soutien américain).
Le 27 octobre, Libération consacre un article à cette situation
sous le titre : Matt Bryden, analyste à l’International Crisis Group,
évoque les signes d’une confrontation imminente «L’Éthiopie
ne veut pas d’une base arrière islamiste en Somalie», sous la
plume de Léa-Lisa Westerhoff.

Comme
tant d’autres, la situation en Somalie ne fait pas les gros titres de
la presse française et européenne. Ce conflit est pourtant décrit
comme l’un des plus meurtriers d’Afrique – Plus de 300 000
Somaliens auraient perdu la vie. La situation humanitaire est catastrophique.
La loi du plus fort y est la seule loi.

Il semble,
d’après une dépêche récente de l’AFP
que l’UE a enfin pris conscience de la gravité de la situation
et qu’elle se mobiliserait pour réduire l’instabilité
de la région. Voeu pieux ou volonté réelle ? On peut
se le demander, car vu le manque de réaction des puissances installées
solidement à Djibouti, on se pose de sérieuses questions.

Quant
au Puntland et au Somaliland, ils essayent de conserver leur indépendance
en se tenant à l’écart et de maintenir une relative sécurité
à l’intérieur de leurs frontières, même si
leurs régimes ne présentent pas toutes les qualités démocratiques
requises…

Quant
au Président de Djibouti, son régime survit grâce au soutien
inconditionnel et abusif que lui accordent la France et aussi les USA (même
s’ils sont plus critiques (3)) et il fait face à ces contradictions
diplomatiques.

Les derniers
développements de l’affaire Borrel et sa possible mise en cause
en tant que commanditaire de l’assassinat, commencent à lui poser
des problèmes et on parle d’un grand climat d’inquiétude
au Palais présidentiel.

Jean-Loup
Schaal,
ARDHD

1
On se souviendra peut-être qu’au moment de l’intervention
américaine, plusieurs dépêches avaient signalé
le décollage d’Afghanistan de deux avions légers qui se
seraient posés en Somalie. On pourrait imaginer que Ben Laden était
à bord de l’un d’entre eux… Ndlr : Par ailleurs, on lira
avec profit l’article de Gérard Prunier dans le Monde diplomatique
de septembre 2006, Liaisons dangereuses de Washington en Somalie.

2
Martin Adler, journaliste suédois a été assassiné
dans la rue en Somalie, en Juin 2006

3
Les rapports US concernant la situation des droits de l’Homme à
Djibouti sont très critiques.
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