01/06/07 (B397) RSF Quand l’Europe avale la couleuvre érythréenne.

La Realpolitik
prend parfois des visages peu ragoûtants et Louis Michel, le Commissaire
européen au Développement, en a donné un exemple flagrant
la semaine dernière.

"Très,
très honoré de recevoir à la Commission" le président
érythréen Issaias Afeworki, l’un des dictateurs les plus brutaux
de la planète, l’homme politique belge a annoncé l’octroi d’une
enveloppe de 122 millions d’euros d’aide sur cinq ans au petit pays de la
Corne de l’Afrique. Selon un communiqué remis à la presse, ces
crédits permettront de "financer prioritairement les programmes
de renforcement des capacités administratives, les infrastructures
et l’aide alimentaire".

Parmi les projets en cours de préparation figure notamment "le
financement des routes en direction du Soudan et de Djibouti". L’Erythrée
est pourtant un bagne à ciel ouvert, tenu par une petite clique d’anciens
maquisards qui ont fait disparaître tous leurs compagnons d’armes qui
avaient osé parler de démocratisation, interdit toute publication
privée et fait incarcérer, une semaine après le 11 septembre
2001, l’ensemble des journalistes qui comptaient dans la capitale.

Parmi les centaines de détenus politiques, au moins treize journalistes
croupissent, enchaînés, dans des oubliettes creusées en
plein désert. Jamais jugés, sans possibilité de voir
leur famille (sans parler d’un avocat), au moins quatre d’entre eux ont trouvé
la mort dans l’une des 314 prisons militaires cauchemardesques du pays. Les
Erythréens vivent dans la terreur permanente d’une arrestation, la
plupart du temps synonyme de disparition, ou d’un enrôlement de force
dans l’armée. On estime qu’en moyenne, chaque mois, environ six cents
Erythréens fuient leur pays, à pied, au risque d’être
abattus par les patrouilles de garde-frontières.

Malaise.

Bien sûr,
on aura vite fait de dénoncer l’inacceptable cadeau octroyé,
sur les impôts des contribuables européens, à un régime
de fer. On se dira qu’il s’agit d’un nouvel épisode des relations ambiguës
entre l’Occident et l’Afrique, où le business international trouve
son compte dans les petits arrangements sur le dos des peuples. On pourra
laisser voguer son imagination sur le chèque en blanc accordé
à un clan corrompu et cruel. Mais la situation est un peu plus complexe
et c’est ce qui, au fond, fait froid dans le dos.

Dans sa volonté
de voir l’Europe jouer un rôle déterminant dans la stabilisation
de l’Afrique de l’Est, Louis Michel sait que l’Erythrée joue un rôle
prépondérant et que l’isoler revient à s’interdire d’être
efficace. Soutien affiché des tribunaux islamiques somaliens, en état
de belligérance permanente avec le voisin éthiopien, faiseur
de paix au Soudan, le président Issaias Afeworki est un acteur clé
de la région. Son pouvoir de nuisance l’a rendu incontournable.

Sans lui, par exemple, la Somalie continuera de flamber et la frontière
avec l’Ethiopie d’être parcourue par des mouvements rebelles incontrôlables,
qui ont pu, il y plusieurs semaines, kidnapper impunément des diplomates
occidentaux venus y faire du tourisme. Sans ses agents qui s’efforcent de
les unifier secrètement au Tchad, aucun accord de paix avec les rebelles
du Darfour ne sera possible. Issaias Afeworki est un homme important, peu
complaisant avec la corruption et insensible à l’enrichissement personnel."Un
partenaire clé", selon Louis Michel.

Et son peuple, exsangue, est dépendant de l’aide alimentaire.

De plus, les hommes de la Commission nous diront que l’accord financier est
assorti d’une clause disant qu’en "contrepartie, l’Union européenne
demande au gouvernement d’Asmara d’adopter une approche constructive dans
la résolution des crises régionales, ainsi que des progrès
en matière des droits de l’Homme et de liberté de la presse".

Mais, M. Louis Michel,
comment pouvez-vous ignorer que le pouvoir érythréen ne tient
jamais ses promesses ?

Le gouvernement d’Asmara ment sans vergogne et se moque de ses engagements
nationaux et internationaux.

A la question de savoir ce qui était advenu de son ancien frère
d’armes Fessehaye Yohannes, dit "Joshua", l’un des hommes les plus
célèbres du pays avant le black-out, directeur de théâtre
et fondateur de Setit, le journal le plus lu du pays avant 2001, Issaias Afeworki
a répondu, au mépris de toutes les évidences : "Je
ne le connais pas". Lorsque Reporters sans frontières, en février
2007, a révélé qu’il avait succombé aux conditions
de détention épouvantables dans lesquelles il était maintenu
depuis qu’il s’était rendu à la police, le porte-parole du président
a répondu : "Je n’ai jamais entendu parler de lui". Du reste,
à Bruxelles, alors que Louis Michel regardait sans doute ailleurs,
Issaias Afeworki a fait preuve d’un mépris spectaculaire envers les
journalistes.

A un reporter sud-africain qui s’inquiétait de la situation de ses
confrères érythréens, il a demandé de quel genre
de liberté jouissait les Sud-Africains vivant dans les bidonvilles.
Face à un journaliste suédois qui l’interrogeait sur son confrère
Dawit Isaac, détenteur de la nationalité suédoise depuis
1992 et détenu au secret quelque part en Erythrée depuis 2001,
il s’est demandé "quel intérêt la Suède avait
à distribuer des passeports à des citoyens érythréens".
Le reste à l’avenant. Les hommes politiques sont préparés
à avaler des couleuvres, certes, mais, pour les organisations de défense
des droits de l’homme et de la liberté de la presse, celles-ci avaient
un goût particulièrement amer.

Nos questions sont
simples.

Quel besoin y avait-il à dérouler le tapis rouge pour un aussi
beau spécimen d’autocrate ? Comment Louis Michel peut-il supporter
que, le jour même de la remise de son chèque, Issaias Afeworki
manifeste tant de morgue envers les engagements qu’il venait de prendre quelques
minutes plus tôt, dans le confort de son bureau ? Pourquoi le président
zimbabwéen Robert Mugabe est-il frappé de sanctions personnelles
par l’Union européenne et pas le plus impitoyable des despotes ? La
paix en Afrique de l’Est, nous dira-t-on, le silence des armes. A nos yeux,
c’est un mauvais calcul et l’assurance que les Erythréens et la région
souffriront un peu plus longtemps des agissements des brutes d’Asmara, politiquement
plus fortes et disposant désormais de l’argent nécessaire pour
calmer le mécontentement de leur peuple.

Léonard
Vincent
Responsable du bureau Afrique de Reporters sans frontières

23/05/07 (B396) RSF / ERYTHREE A l’occasion du 16e anniversaire de l’indépendance, Reporters sans frontières appelle l’Union européenne a prendre des sanctions personnelles contre le président Issaias.

A
l’occasion du 16e anniversaire de l’indépendance de l’Erythrée,
le 24 mai 2007, Reporters sans frontières appelle l’Union européenne
à revoir sa politique envers l’un des pays les plus fermés au
monde et, notamment, à prendre des sanctions personnelles contre son
président, Issaias Afeworki.

L’organisation estime incompréhensible que, par exemple, le président
zimbabwéen, Robert Mugabe, ou le président du Bélarus,
Alexandre Loukachenko, fassent l’objet de mesures d’interdiction de circuler
sur le territoire européen, tandis que l’un des dictateurs les plus
brutaux du continent africain peut être reçu par un Commissaire
européen qui, de plus, se dit "très, très honoré"
de sa visite.

"Au-delà du ‘deux poids, deux mesures’ de cette politique, la
nouvelle approche européenne de la question de l’Erythrée est
désastreuse pour ceux qui subissent la terreur de son gouvernement
et les treize journalistes disparus dans les geôles érythréennes
depuis 2001. Incohérente et dangereuse, cette nouvelle politique offre
au président Issaias Afeworki l’occasion de célébrer
sa victoire, d’imposer davantage son pouvoir et de continuer à renier
impunément ses engagements. Sans remettre en cause l’aide à
la population érythréenne, ne plus permettre à l’avenir
au chef de l’Etat érythréen de venir parader à Bruxelles
serait la moindre des choses", a déclaré Reporters sans
frontières.

L’Erythrée, officiellement indépendante depuis le 24 mai 1993,
est l’un des rares pays du monde sans presse privée. Depuis septembre
2001, parmi les centaines de prisonniers politiques, au moins treize journalistes
sont détenus au secret, sans procès et sans contact avec l’extérieur.
Selon les informations de Reporters sans frontières, au moins quatre
d’entre eux ont trouvé la mort en prison, suite aux conditions de détention
épouvantables dans lesquelles ils sont maintenus. Le président
Issaias Afeworki est considéré comme l’un des "prédateurs
de la liberté de la presse" par Reporters sans frontières.

Le 4 mai, lendemain de la Journée internationale de la liberté
de la presse, le Commissaire européen au développement et à
l’aide humanitaire, Louis Michel, a reçu le président érythréen
Issaias Afeworki à Bruxelles. Se disant "très, très
honoré de [le] recevoir à la Commission", Louis Michel
a annoncé l’octroi d’une enveloppe de 122 millions d’euros d’aide sur
cinq ans au petit pays de la Corne de l’Afrique, permettant de "financer
prioritairement les programmes de renforcement des capacités administratives,
les infrastructures et l’aide alimentaire". L’accord financier est assorti
d’une clause disant qu’en "contrepartie, l’Union européenne demande
au gouvernement d’Asmara d’adopter une approche constructive dans la résolution
des crises régionales, ainsi que des progrès en matière
des droits de l’homme et de liberté de la presse".

Lors de la conférence de presse commune que les deux hommes ont tenue
à Bruxelles, le président érythréen a balayé
avec mépris les questions critiques des journalistes sur la question
des droits de l’homme. Interrogé par Reporters sans frontières
sur la chaîne de télévision France 24 sur sa stratégie
vis-à-vis de l’Erythrée, Louis Michel s’est défendu en
affirmant que le sort des journalistes incarcérés faisait partie
des questions systématiquement soulevées dans ses rencontres
bilatérales avec le président Issaias, mais en vain. Selon lui,
l’octroi de l’aide financière s’inscrit dans une "stratégie
globale pour la Corne de l’Afrique", estimant qu’il n’y aura "de
solution pour aucun pays de la région sans solution globale".

09/05/07 (B394) Le Conseil de sécurité profondément préoccupé par l’impasse dans laquelle se trouve le processus de paix entre l’Érythrée et l’Éthiopie et la tension grandissante entre les deux pays (Info lectrice)

Les
membres du Conseil de sécurité ont fait part aujourd’hui de
leur profonde préoccupation concernant « l’impasse dans laquelle
se trouve le processus de paix entre l’Érythrée et l’Éthiopie
et la tension grandissante entre les deux pays ».

Ils «
renouvellent l’appel qu’ils ont lancé aux deux parties pour qu’elles
fassent preuve de la plus grande retenue et s’abstiennent de recourir à
la menace ou à l’emploi de la force l’une contre l’autre », indique
une déclaration transmise après une réunion à
huis clos sur le sujet.

Les membres du Conseil de sécurité réaffirment une fois
encore l’intégrité de la Zone de sécurité temporaire
et engagent instamment les deux parties à retirer immédiatement
leurs forces et leur matériel des positions situées à
l’intérieur de la Zone ou à proximité.

Ils sont encouragés par la déclaration que le Premier Ministre
éthiopien a faite au Parlement le 29 mars 2007, selon laquelle le Gouvernement
éthiopien avait accepté la décision définitive
et contraignante de la Commission du tracé de la frontière entre
l’Éthiopie et l’Érythrée, et exigent que l’Éthiopie
applique intégralement et sans plus tarder la décision de la
Commission.

Le Conseil réaffirme son appui à
la Mission des Nations Unies en Éthiopie et en Érythrée
(MINUEE) et exige à nouveau de l’Érythrée qu’elle lève
sans plus tarder et sans préalable toutes les restrictions qu’elle
impose aux déplacements et aux opérations de la Mission.

Ses membres « demandent aux deux parties de coopérer pleinement
avec la MINUEE en vue de reprendre les réunions de la Commission militaire
de coordination ».

Les 15 membres du Conseil évoquent la possibilité pour le Secrétaire
général de nommer un nouveau Représentant spécial,
pour aider les deux pays à normaliser leurs relations, promouvoir la
stabilité et poser les bases d’une paix durable dans la région.

Enfin, les membres du Conseil de sécurité demandent
une fois de plus « l’abornement intégral et rapide de la frontière
».

Dans son dernier rapport sur la question, le Secrétaire général
avait lui aussi estimé que l’impasse entre les deux pays demeurait
« une source préoccupante d’instabilité pour les deux
pays, ainsi que pour l’ensemble de la région »

09/03/07 (B386-A) RSF – ERYTHREE – 2000 jours après le « mardi noir », Reporters sans frontières appelle la diaspora à intervenir en faveur des journalistes incarcérés..

A la veille
du 2000e jour après le « mardi noir » du 18 septembre 2001,
Reporters sans frontières appelle la diaspora érythréenne
à demander des explications au gouvernement d’Asmara pour la disparition
de fait d’au moins quatorze journalistes dans les geôles du pays, dont
quatre auraient trouvé la mort.

« Le 10 mars
2007, cela fera deux mille jours que le président Issaias Afeworki
et ses ministres ont ordonné à tous les journaux privés
de stopper leur parution et procédé à l’arrestation de
l’essentiel des journalistes de la capitale. La diaspora érythréenne,
dont le rôle a été si déterminant pour soutenir
la guerre d’indépendance, doit aujourd’hui faire entendre sa voix et
exiger du président Issaias Afeworki qu’il respecte la Constitution
et les lois de leur pays. Il est urgent qu’il donne des explications sur les
prisonniers d’opinion qui ont disparu et qu’il libère ceux qui n’ont
pas succombé aux conditions de détention épouvantables
qui règnent dans les prisons du pays », a ajouté Reporters
sans frontières.

Le mardi 18 septembre
2001 à l’aube, la police a procédé à l’arrestation
d’une dizaine de personnalités politiques importantes, députés,
anciens ministres et vétérans de la guerre d’indépendance,
signataires d’un appel à la démocratisation du pays. Les huit
journaux privés paraissant à Asmara ont reçu l’ordre
de stopper leur parution.

Dans les jours qui
ont suivi, au moins dix journalistes ont été arrêtés.
Parmi eux, Fessehaye Yohannes, dit « Joshua », célèbre
homme de théâtre et journaliste de Setit, vétéran
de la guerre d’indépendance, qui est mort en détention le 11
janvier 2007 à Eiraeiro, une prison militaire secrète, dans
le nord-est du pays ; Dawit Isaac, cofondateur de l’hebdomadaire le plus lu
du pays, Setit, poète et dramaturge possédant également
la nationalité suédoise, dont on est sans nouvelles depuis une
brève libération, en novembre 2005 ; Dawit Habtemichael, professeur
de physique à l’université d’Asmara et rédacteur en chef
adjoint de Meqaleh, arrêté dans la rue alors qu’il retournait
enseigner après s’être caché plusieurs jours ; Mattewos
Habteab, fondateur et rédacteur en chef de Meqaleh, qui venait à
peine de sortir de six semaines de détention à la prison militaire
d’Asmara ; Seyoum Tsehaye, ancien directeur de la télévision
nationale, ancien professeur de français devenu photographe indépendant
après avoir appris le métier dans les rangs de la guérilla
indépendantiste ; Emanuel Asrat, ancien combattant de la guerre d’indépendance,
diplômé en agronomie, rédacteur en chef de Zemen ; Temesghen
Gebreyesus, journaliste sportif et membre du conseil d’administration de Keste
Debena, interpellé le 20 septembre.

Selon les informations
recueillies par Reporters sans frontières, en plus de Fessehaye « Joshua »
Yohannes, trois journalistes seraient morts en détention ces dernières
années à Eiraeiro. Parmi les neuf journalistes qui seraient
prisonniers dans ce complexe pénitentiaire, Yusuf Mohamed Ali, rédacteur
en chef de Tsigenay, ancien combattant âgé de la cinquantaine,
serait décédé le 13 juin 2006. Medhanie Haile, diplômé
en droit, rédacteur en chef adjoint et cofondateur de Keste Debena,
arrêté à son domicile le 18 septembre, serait décédé
en février 2006. Said Abdulkader, fondateur et rédacteur en
chef de Admas, copropriétaire avec son père d’une imprimerie,
serait décédé en mars 2005.

En février
2002, alors que le climat était devenu irrespirable à Asmara
et que les ambassadeurs de l’Union européenne avaient été
rappelés « pour consultation », trois journalistes du service
arabe des médias gouvernementaux, les derniers à pouvoir fonctionner
en Erythrée, sont venus s’ajouter à la liste des prisonniers
politiques. Hamid Mohamed Said, journaliste du service des sports et du service
international de la chaîne Eri-TV, Saidia Ahmed, jeune journaliste de
la télévision et Saleh Al Jezaeeri, de la radio Dimtsi Hafash
et du quotidien Haddas Eritrea ont été arrêtés
pour des raisons obscures.

Plus récemment,
une dizaine de journalistes des médias gouvernementaux ont été
pris dans une vague d’arrestations lancée le 12 novembre 2006,
suite à la défection de plusieurs journalistes célèbres.
Les autorités, singulièrement irritées par ces défections,
les ont arrêtés parce qu’ils étaient suspectés
d’être restés en contact avec les fugitifs ou de chercher
à fuir eux-mêmes. Tous, sauf Daniel Musie, du service en oromo
de Radio Dimtsi Hafash, ont été relâchés sous caution
et vivent aujourd’hui en liberté surveillée à Asmara.

On ignore ce que
les journalistes encore en détention sont devenus. Leurs familles n’ont
pas le droit de leur rendre visite et craignent de demander de leurs nouvelles,
par peur de représailles. Des membres des familles de ceux qui sont
parvenus à fuir le pays ont été expulsés de leur
domicile. D’autres ont été arrêtés. Certains sont
détenus dans la prison militaire d’Adi Abeto, à la sortie nord
d’Asmara.

Le prix
de la Presse et le prix de la Liberté d’expression a été
décerne le 2 mars 2007 à Dawit Isaac par le Club de la presse
suédoise et sera remis à sa famille le 14 mars, au 2000e jour
de son incarcération. Le co-fondateur de Setit avait été
arrêté le 23 septembre 2001. Selon les informations de Reporters
sans frontières, il est toujours en vie et est détenu à
Asmara.

08/02/07 (B381) RSF / Erythrée – ERYTHREE / L’écrivain et journaliste Fessehaye Yohannes, dit « Joshua », serait mort en détention


Le poète et dramaturge Fessehaye Yohannes, dit "Joshua",
journaliste de l’hebdomadaire interdit Setit, serait mort en détention
le 11 janvier 2007, a appris Reporters sans frontières auprès
de sources érythréennes crédibles, à Asmara et
à l’étranger.

"La mort de Fessehaye Yohannes serait une tragédie odieuse, rendue
encore plus insupportable par la complaisance des gouvernements européens
vis-à-vis de l’Erythrée. Cet Etat ne peut plus être considéré
comme n’importe quel autre, car il est responsable de la disparition et de
l’emprisonnement des meilleurs de ses citoyens.

Nous devons
aujourd’hui avoir des exigences fermes. Que le gouvernement érythréen
nous prouve que Joshua n’est pas mort ou que, au moins, il restitue le corps
à son épouse et ses deux fils. Qu’il nous prouve que les journalistes
Medhanie Haile, Said Abdulkader et Yusuf Mohamed Ali sont toujours en vie,
contrairement aux informations qui sont parvenues. Qu’il nous dise où
sont les journalistes emprisonnés au secret et qu’il rende des comptes
pour les crimes qu’il commet en toute impunité depuis 2001", a
déclaré l’organisation.

Paralysé d’une main et marchant avec difficulté depuis plusieurs
années, Fessehaye Yohannes aurait succombé aux conditions extrêmement
éprouvantes dans lesquelles il était détenu depuis son
arrestation, en septembre 2001. Après plusieurs séjours à
l’hôpital Halibet et à l’hôpital Sembel d’Asmara, il avait
été reconduit au centre de détention d’Eiraeiro, dans
la province désertique de la mer Rouge septentrionale.

Selon
les informations recueillies par Reporters sans frontières, il était
détenu dans la cellule numéro 18 de ce camp pénitentiaire,
dans lequel au moins 62 prisonniers politiques sont détenus à
l’isolement complet et dans des conditions inhumaines, sous la surveillance
d’une centaine de soldats de la 32e division.

Du commissariat au bagne

Fessehaye Yohannes s’était livré à la police dans la
semaine du 18 au 23 septembre 2001, après qu’une dizaine de ses confrères
et de nombreux opposants avaient été arbitrairement arrêtés
et la presse privée "suspendue" par les autorités.
En avril 2002, après avoir entamé une grève de la faim
pour exiger de pouvoir comparaître en justice, dix journalistes avaient
été transférés dans des lieux de détention
inconnus.

Les mains enchaînées en permanence, tous les détenus d’Eiraeiro
sont nourris quotidiennement de morceaux de pain, de lentilles, d’épinards
ou de pommes de terre. Leur barbe et leurs cheveux sont rasés une fois
par mois. Ils ne disposent que de deux draps et dorment à même
le sol. Tout contact avec d’autres prisonniers ou avec leurs gardes est absolument
exclu. Sur la base d’informations provenant de sources crédibles, Reporters
sans frontières avait déjà affirmé, en novembre
2006, que Said Abdulkader, rédacteur en chef et cofondateur de l’hebdomadaire
Admas, Medhanie Haile, rédacteur en chef adjoint et cofondateur de
l’hebdomadaire Keste Debena, et Yusuf Mohamed Ali, rédacteur en chef
de l’hebdomadaire Tsigenay, feraient partie des neuf prisonniers à
avoir trouvé la mort dans ce centre de détention en 2005 et
2006.

Le
bagne d’Eiraeiro est commandé par le lieutenant-colonel Isaac Araia,
dit "Wedi Hakim", ancien commandant de la 2e brigade de la 29e division.
Il a pris la succession du major général Gerezghiher Andemariam
"Wuchu".

Avant d’être transféré à Eiraeiro, Fessehaye Yohannes
avait été détenu au commissariat de police numéro
1, à Asmara, puis transféré en avril 2002 au pénitentier
souterrain de Dongolo, après avoir commencé une grève
de la faim pour exiger d’être jugé. "Dongolo est une prison
qui comporte des cellules de 1,5 mètre de largeur sur 2,5 mètres
de haut", a raconté à Reporters sans frontières
un ancien prisonnier, détenu en même temps que Fessehaye Yohannes.
"Il y a une ampoule allumée
24 heures sur 24. Les pieds des prisonniers sont enchaînés au
mur. Leurs poignets sont menottés.

Il
n’y a pas de mots pour décrire les dégâts que ces conditions
causent à l’état de santé des prisonniers, étant
donné les insectes qui bourdonnent autour de l’ampoule accrochée
au plafond."

Selon
la même source, Fessehaye Yohannes, déjà affaibli par
sa grève de la faim, avait été durement interrogé
par le colonel Gaim Tesfemichael et le colonel Simon Ghebregindil. Ses ongles
avaient été arrachés.

Né le 19 septembre 1958, Fessehaye Yohannes était marié
et père de deux garçons, âgés aujourd’hui de cinq
et six ans. Vétéran de la guerre d’indépendance contre
l’Ethiopie, cet intellectuel surnommé "Joshua" était
une figure de la vie politique et médiatique en Erythrée. Tandis
qu’il animait une troupe de danse et de théâtre, menant également
une carrière de poète et dramaturge, il avait contribué
à fonder Setit, l’hebdomadaire le plus lu du pays avant le black-out
de septembre 2001.

Faveurs européennes et Légion d’honneur

Après avoir été la cible de vives critiques de la communauté
internationale, l’Erythrée semble redevenue fréquentable, étant
donné son implication dans plusieurs crises régionales, notamment
en Somalie. La France, particulièrement, joue un rôle important
dans la normalisation des relations du pays avec l’Union européenne.

Le 23
septembre 2006, Brigitte Girardin, ministre française déléguée
à la Coopération, au développement et à la francophonie,
a d’ailleurs effectué une visite officielle en Erythrée, "la
première visite d’un ministre depuis l’indépendance", selon
le quai d’Orsay. Aucune mention publique des
prisonniers n’a été faite.

En
décembre 2006, l’ancienne ambassadrice d’Erythrée en France,
Hanna Simon, a été décorée de l’ordre des chevaliers
de la Légion d’honneur au cours d’une cérémonie organisée
par l’ambassade de France à Asmara.

Le ministère
français des Affaires étrangères a expliqué à
Reporters sans frontières qu’il s’agissait, notamment, de récompenser
"son engagement pour la cause des femmes". Le 1er février
2007, le commissaire européen au Développement, Louis Michel,
a effectué une visite officielle en Erythrée, sans évoquer
publiquement la question des prisonniers.

L’Italie, ancienne puissance coloniale de la Corne de l’Afrique, a également
des relations privilégiées avec le gouvernement érythréen.
Le 4 décembre 2006, le président du Conseil italien, Romano
Prodi, a reçu le président Issaias Afeworki, en visite privée
en Italie.

L’ancien
président du Conseil, Silvio Berlusconi, a pour sa part plusieurs fois
invité le président érythréen à passer
quelques jours de vacances dans sa villa de Sardaigne.

26/01/07 (B379) RSF – ERYTHREE : Sommet de l’Union africaine : Reporters sans frontières appelle le secrétaire général de l’ONU à intervenir d’urgence en faveur des journalistes d’Asmara

A
l’occasion du sommet de l’Union africaine (UA), à Addis-Abéba
(Ethiopie), les 29 et 30 janvier 2007, Reporters sans frontières appelle
le nouveau secrétaire général de l’Organisation des Nations
unies (ONU), Ban Ki-moon, à protester officiellement auprès
des autorités érythréennes contre les incarcérations
arbitraires de journalistes et l’absence totale de liberté d’expression
dans le pays depuis 2001.

"Puisque Ban Ki-moon a annoncé qu’il faisait de la défense
des droits de l’homme et de l’Afrique l’une de ses priorités, nous
l’appelons à ne pas rester insensible face à l’enfer quotidien
que vivent la plupart des journalistes érythréens. A la veille
du sommet de l’Union africaine à Addis-Abéba, il serait incompréhensible
que Ban Ki-moon ne proteste pas publiquement contre le comportement intolérable
du président Issaias Afeworki et de son gouvernement vis-à-vis
de la presse", a déclaré l’organisation.

Selon les informations obtenues par Reporters sans frontières, au moins
trois journalistes des médias publics sont actuellement détenus
à Asmara, venant s’ajouter aux treize professionnels des médias
maintenus au secret depuis septembre 2001, et dont au moins trois pourraient
avoir trouvé la mort en 2005 et 2006 dans le centre de détention
d’Eiraeiro (Nord-Est).

Temesghen Abay, journaliste du service en tigrinya de la station publique
Radio Dimtsi Hafash, Getachew Asfaha, du service en amharique de la chaîne
publique Eri-TV, et Asmerom Berhe, du service en tigrinya de Eri-TV, sont
actuellement détenus au commissariat de police n°5 de la capitale.
Si Temesghen Abay avait été concerné par la vague d’arrestations
qui a commencé le 12 novembre 2006 au sein des médias d’Etat,
Getachew Asfaha a pour sa part été interpellé début
décembre et Asmeron Berhe dans la semaine du 18 au 22 décembre,
sans que l’on connaisse exactement le motif de ces mesures.

Paulos
Netabay, rédacteur en chef du quotidien gouvernemental Haddas Eritrea,
a également été arrêté fin novembre 2006.
Les informations recueillies par Reporters sans frontières sur sa situation
actuelle sont contradictoires. Le 1er janvier 2007, il a conduit une interview
du président Issaias Afeworki sur Eri-TV, mais il n’est pas certain
qu’il ne soit pas conduit en détention après avoir été
forcé de se rendre sur son lieu de travail.

Tous les autres "prisonniers de novembre" ont été
relâchés sous caution. Senait Tesfay, animatrice du service en
tigrinya de Eri-TV, Paulos Kidane, du service en amharique de Eri-TV et de
Radio Dimtsi Hafash, Daniel Mussie, du service en oromo de Radio Dimtsi Hafash,
Yemane Haile, de l’agence gouvernementale Eritrean News Agency (ENA),
Fathia Khaled, animatrice du service en arabe de Eri-TV, et Amir Ibrahim,
journaliste du service en arabe de Eri-TV, ont ainsi été libérés
après quelques semaines de détention.

Ils ont
d’abord été incarcérés à "Agip",
un centre de détention de la police, situé face à la
présidence. Transférés ensuite dans la prison souterraine
du commissariat de police n°5, ils ont été battus jusqu’à
ce qu’ils livrent les mots de passe de leurs comptes de courrier électronique.
Depuis, ils sont suivis et leurs téléphones placés sur
écoutes. Ils ont été contraints de retourner à
leur travail. Interdiction formelle leur est faite de quitter la ville d’Asmara.

L’un d’eux, Ahmed "Bahja" Idriss, du service en arabe de Eri-TV,
avait été relâché mais a de nouveau été
arrêté fin décembre à la frontière avec
le Soudan, alors qu’il cherchait à quitter le pays. D’abord transféré
vers un lieu de détention inconnu, Reporters sans frontières
craignait pour son intégrité physique, étant donné
le traitement brutal réservé par les autorités érythréennes
à ceux qui tentent de fuir le pays. Ahmed "Bahja" Idriss
aurait depuis été remis en liberté, sans que l’on puisse
confirmer cette information avec certitude.

Selon plusieurs sources interrogées par Reporters sans frontières,
tous pourraient avoir été arrêtés suite à
la défection récente de plusieurs journalistes célèbres
des médias publics, qui a singulièrement irrité le gouvernement.
Les autorités les aurait arrêtés parce qu’ils étaient
suspectés d’être restés en contact avec les fugitifs ou
de chercher à fuir eux-mêmes.

Leonard
VINCENT
Bureau Afrique / Africa desk
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