04/09/2026 (Brève 2561) SHERPA dépose plainte, en france, contre Guelleh et consorts, pour biens mal acquis (LE MONDE)

« Biens mal acquis » : une plainte cible le président de Djibouti et allié militaire de la France, Ismaïl Omar Guelleh, et son entourage
Pierre Lepidi

La plainte a été déposée, mercredi 2 septembre, au tribunal de Paris par l’association Sherpa pour détournements de fonds publics dans le cadre d’achats de biens immobiliers dans des arrondissements huppés de la capitale. Une quinzaine de personnes sont visées.

Un nouveau volet s’ouvre dans les « Biens mal acquis », cet ensemble de procédures dans lequel les magistrats cherchent à savoir depuis 2007 si le patrimoine français de plusieurs dirigeants, en majorité africains (Congo, Gabon, Guinée équatoriale…) a été constitué avec de l’argent public détourné.

Ismaïl Omar Guelleh, le président djiboutien, est désormais dans le collimateur de la justice. Une plainte avec constitution de partie civile a été déposée mercredi 2 septembre au tribunal de Paris contre lui et plusieurs membres de sa famille, dont sa fille aînée, Fatouma-Awo Ismaïl Omar, et son gendre, Tommy Tayoro Nyckoss.

L’association Sherpa, à l’origine de cette plainte, les accuse de s’être constitués illégalement un capital en achetant des biens immobiliers dans des arrondissements huppés de la capitale (17e, 8e et 16e). Une quinzaine de personnes, parmi lesquelles on retrouve ses frères et sœurs, son neveu, un cousin, sont concernées. Elles sont poursuivies pour « abus de biens sociaux », « détournements de fonds publics », « abus de confiance » et « blanchiment ».

« Il paraît douteux que les appartements, dont la valeur s’élève pour certains à plusieurs millions d’euros, aient pu être acquis par le seul fruit du salaire des membres de la famille présidentielle, assure Chanez Mensous, responsable de contentieux et de plaidoyer au sein de l’association Sherpa. Certains n’exercent officiellement aucune profession.»

++ Un signalement en 2018

En octobre 2018, l’ONG Sherpa et le Collectif européen de la diaspora djiboutienne avaient déjà réalisé un signalement concernant la famille d’Ismaïl Omar Guelleh à la justice parisienne.

Il avait conduit à l’ouverture d’une enquête préliminaire par l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière et fiscale (OCRGDF), puis à une perquisition dans un appartement parisien de la fille du président, en avril 2022. Ce bien, situé rue Jean-Richepin, dans le 16e arrondissement de la capitale, aurait été acheté par le biais d’une société civile immobilière basée avenue Marceau (8e arrondissement) pour près de 2 millions d’euros.

« Depuis cette perquisition, le dossier traîne, déplore Me Vincent Brengarth, avocat de Sherpa. On n’en comprend pas les raisons, mais on se dit que les liens politiques qui existent entre les autorités françaises et djiboutiennes freinent peut-être le déroulement de l’enquête. »

« C’est pour le moins un enlisement, au pire un blocage », ajoute Chanez Mensous, qui espère que le juge d’instruction qui sera nommé après le dépôt de la plainte de mercredi « pourra réaliser une enquête indépendante et plus approfondie, puisque, à l’inverse du parquet, il ne dépend pas du pouvoir exécutif.»

La France continue à entretenir des liens étroits avec Djibouti, qui fut une de ses colonies jusqu’en 1977. Ce pays est stratégique de par sa position géographique : à l’est, il borde le détroit de Bab-el-Mandeb qui relie la mer Rouge au Golfe d’Aden. Il héberge aujourd’hui la dernière base de l’armée française en Afrique avec 1 500 soldats.

« En juillet 2024, la France a renouvelé son accord de défense [entré en vigueur le 1er septembre 2025] pour une durée de vingt ans, explique Mahamoud Djama, directeur de La Voix de Djibouti, un média hébergé en France et interdit à Djibouti. L’enquête sur les biens mal acquis a peut-être été ralentie parce qu’il ne fallait pas froisser les autorités djiboutiennes avant la signature de cet accord important. »
L’Etat n’a pas vraiment d’économie au-delà des rentes militaires — les Etats-Unis, la Chine et le Japon ont également installé des bases sur le territoire — et de ses activités portuaires (70 % du produit intérieur brut). La manne provenant de ces secteurs n’assure pas au 1,1 million de Djiboutiens de quoi vivre dignement. Selon la Banque africaine de développement, 33,8 % de la population vivait dans la pauvreté en 2025.

++ Une corruption « structurelle »
« Les décisions, les institutions stratégiques et les ressources économiques sont concentrées autour d’un cercle restreint de proches du président, déplore Abdourazak Guedi, président de l’association pour la promotion et la défense des droits de l’homme à Djibouti. Les indicateurs internationaux montrent que la corruption est structurelle, aggravée par la faiblesse des contre-pouvoirs et du contrôle institutionnel. »

Djibouti se classe 124e sur 182 dans l’indice de perception de la corruption de l’ONG Transparency International. Il est aussi régulièrement pointé du doigt pour ses violations des droits humains : musellement de l’opposition, arrestations arbitraires…
Concernant les autres procédures de « Biens mal acquis », la justice française a déjà rendu un jugement définitif. En février 2020, Teodorin Obiang, vice-président de Guinée équatoriale et fils du président, a été condamné à trois ans de prison avec sursis, 30 millions d’euros d’amende et la confiscation de tous ses biens, saisis pour blanchiment d’abus de biens sociaux, détournement de fonds publics et abus de confiance.

Selon la loi du 4 août 2021, les avoirs saisis doivent être rendus aux populations des pays spoliés.