12/11/07 (B421) RUE 89 / A Bossasso, Somalie, avec les candidats à l’exil (Info lectrice)

Par Stéphanie Braquehais (Journaliste)

Tout au long de la semaine, le récit de Stéphanie Braquehais, qui a partagé le quotidien de ceux qui rêvent de gagner le Yémen.

A Bossasso, ville portuaire au nord de la Somalie, des centaines de personnes s’enrichissent grâce au trafic de migrants. Venus d’Ethiopie ou de Somalie, plus de 30000 personnes ont risqué leur vie en 2006 pour atteindre les côtes yéménites.

L’avion contourne d’imposantes dunes de sable, qui font face à la mer Rouge pour atterrir à l’ouest de Bossasso, la ville portuaire du Puntland, région autonome dans le nord-est de la Somalie. Les contrastes de couleur du désert jauni et de la mer d’un bleu éclatant forment un paysage d’une beauté incroyable.

J’en oublierai presque le groupe d’hommes assis en cercle sur des chaises en plastique, qui observent chaque page de mon passeport avec attention. Ils s’agitent, expliquent au chauffeur qui est venu me chercher que les précédents visas posent problème: république de Somalie (Somalie du Sud) et Somaliland, (république autoproclamée en 1991, située au nord-ouest de la Somalie) avec un tampon de la capitale: Hargeysa.

Le Somaliland est l’ennemi du Puntland (région autonome également autoproclamée en 1998, par Abdulahi Yusuf, le président actuel du gouvernement de transition en Somalie du sud) qui lui dispute une zone frontalière, Las Anod, au gré de combats sporadiques depuis plusieurs mois.

« Nous ne voulons pas des gens qui viennent de là bas », articule dans un anglais sommaire, en guise de bienvenue, le responsable des visas, assis devant son bureau en bois uniquement occupé d’un encrier, d’un tampon et d’un registre de facture. Puis, avec un sourire ironique, il me prend d’un geste brusque mes 20 dollars et explique au chauffeur que je dois revenir demain matin pour qu’il appose le tampon du visa.

Il oublie toutefois de préciser que ce semblant de bureau d’immigration n’est ouvert que lorsque des avions, humanitaires pour la plupart, atterrissent et décollent, c’est-à-dire, trois jours par semaine, pendant une heure ou deux. Ceci n’est que le droit d’entrée sur le territoire du Puntland. Il me faut le visa insiste-t-il.

Plaque tournante pour les migrants

Bossasso est devenue depuis quelques années le point de convergence de dizaines de milliers de migrants qui cherchent par tous les moyens à traverser le golfe d’Aden pour atteindre le Yémen. L’année dernière, ils étaient estimés par les Nations unies à plus de 30000. Trois catégories: des habitants de Mogadiscio ou d’autres régions troublées du sud de la Somalie, des ressortissants de l’Ogaden, des Oromos, mais aussi des Tigréens, des Amharas d’Ethiopie.

Les réfugiés économiques se mêlent à ceux qui fuient la guerre, à Mogadiscio ou à l’est de l’Ethiopie en Ogaden, où l’armée gouvernementale mène la vie dure aux rebelles de l’ONLF (le front de libération de l’Ogaden) et du même coup aux populations civiles, hostiles au régime d’Addis Abeba.

Chaque communauté (somalis, éthiopiens) est organisée selon une chaîne bien précise, avec des filières distinctes pour chaque clan somali. Agents recruteurs dans les régions en question, chauffeurs de camions qui empruntent des chemins détournés pour éviter les principaux check-points, agents de liaison à Bossasso, propriétaires des bateaux qui emploient des navigateurs pour la traversée, le plus souvent des pêcheurs de la région, l’activité des migrants est devenue une source financière sans équivalent pour plusieurs milliers de personnes.

12/11/07 (B421) RUE 89 : Affaire Boulin: la famille prend l’opinion à témoin (Info lectrice)

Par David Servenay (Rue89)

Elle a choisi Libourne. Point de départ de l’histoire familiale. Ce vendredi 2 novembre, soir de vacances, ils sont peu nombreux dans la salle polyvalente de la ville pour entendre l’appel de Fabienne Boulin-Burgeat. Une centaine de personnes, des amis et quelques « patriotes » comme le dira un Libournais « d’origine irlandaise ».

Mobiliser l’opinion pour obtenir la réouverture du dossier

Deux semaines après la décision du procureur général de Paris, Laurent Le Mesle, de ne pas rouvrir le dossier Boulin, la fille du ministre du Travail et de la Participation assassiné en 1979 cherche à mobiliser l’opinion.

Objectif: obtenir la réouverture du dossier judiciaire, mais surtout faire de son histoire un symbole de l’esprit républicain. Pour cela, Fabienne Boulin-Burgeat fourmille de projets: créer une association, faire une tournée dans tout le pays ou encore monter un site internet…

Bien sûr, Robert Boulin a marqué cette petite ville alanguie au bord de la Dordogne. A partir du retour des gaullistes au pouvoir en 1958, il en fût pendant plus de vingt ans le député-maire UNR, puis RPR. Mais surtout, c’est le terroir de son engagement politique. Un mot suffit à réveiller les mémoires locales: Navarre. Le principal réseau de Résistance de la région, où il s’engage en 1941, à 17 ans, et dont il devient le chef à partir de 1943. Une période où Robert Boulin jouait à « la main chaude avec la mort ».

Le RPR et le SAC derrière l’assassinat?

Dans l’assistance, un vieux monsieur écoute avec attention les explications d’Eric Burgeat. Avocat de formation, le mari de Fabienne Boulin détaille la logique de la décision du procureur Laurent Le Mesle.

« C’est une décision prise ‘en droit et en opportunité’, ce qui veut dire que ce n’était peut-être pas le moment de rouvrir le dossier. Mais cela n’empêche en rien une réouverture du dossier… plus tard. »

Une fois le débat terminé, casquette à la main, Jacques Douté va dire un mot aux orateurs. Le vieux monsieur est un ami de longue date, celui par qui Robert Boulin est entré en maçonnerie à la fin de sa vie. Catholique convaincu, l’homme politique avait été déçu par les reculs postérieurs au concile Vatican II. Il avait donc fini par dire « oui » à ses amis du Grand Orient de France, qui l’initièrent en 1975.

Restaurateur à Libourne, Jacques Douté voyait chaque semaine son ami Boulin qui, rituellement, dînait chez lui en arrivant du train de Paris le week-end. Huit jours avant le fatal 29 octobre 1979, Douté envoit un bristol d’invitation pour la tenue du 26 octobre, où il doit endosser, pour la seconde fois, les habits de « Grand Vénérable » de sa loge.

Cinq jours plus tard, la réponse arrive par courrier à en-tête du ministère: « Désolé, mon Très Cher F…, mais je serai ce jour-là au Parlement. » Aussitôt, Jacques Douté téléphone à son ami. Lors de cette conversation, Robert Boulin désigne les adversaires auxquels ils se heurtent au sein du RPR et du SAC, le Service d’action civique.

Dans l’assemblée, plusieurs élus locaux sont venus entendre Fabienne Boulin.

L’affaire incarne toujours un enjeu dans le paysage politique local. Le maire de Libourne, Gilbert Mitterrand, y est très attentif lorsqu’il évoque le refus de réouverture du dossier:

« Ces éléments nouveaux, lesquels faudraient-ils apporter? Faut-il des aveux? Faut-il attendre que madame Boulin trouve elle-même le ou les assassins avec leur propre aveu? Ça paraît énorme que la justice ne veuille pas admettre qu’elle a commis une erreur. »

Toutes les bonnes volontés, du Net et d ‘ailleurs, sont donc conviées à apporter leur soutien à Fabienne Boulin-Burgeat.

25/10/07 (B418-C) RUE 89 Affaire Borrel: la famille d’un témoin clé bannie de Djibouti

Comme Rue89 l’annonçait dimanche, sept membres de la famille de Mohamed Saleh Alhoumekani ont été expulsés mardi matin de Djibouti. Direction: Sanaa au Yemen, où ils ont atterri dans la journée sans passeport, ni visa. Aucun motif d’expulsion ne leur a été signifié.

Les autorités djiboutiennes n’ont pas estimé nécessaires de justifier cette procédure, dont l’utilité n’apparaît pas flagrante au regard du droit… Dimanche matin, la famille de cet ancien lieutenant de la Garde présidentielle a eu la surprise de voir débouler chez elle les hommes cagoulés de la brigade anti-terroriste, sous la supervision du numéro 2 du SDS, les services spéciaux djiboutiens. « Vous avez 24 heures pour faire vos valises, leur dit-on, car vous allez être expulsés. »

Lundi, les policiers reviennent pour embarquer la mère d’Alhoumekani (78 ans), son frère aîné et son épouse, sa soeur et ses trois autres frères. Tous placés en centre de rétention, où ils passeront la nuit en cellule.

« Soit vous collaborez, soit vous partez »

Là-bas, le chef du SDS, Hassan Saïd Khairreh leur aurait mis le marché suivant en main: « Soit vous collaborez, soit vous partez. Pour rester, Mohamed doit revenir sur sa déclaration ». Cette « déclaration » est l’épine qui chatouille le président Guelleh depuis sept ans.

En janvier 2000, alors qu’il vient de fuir son pays pour la Belgique, Mohamed Alhoumekani raconte aux juges d’instruction français chargés de l’enquête sur la mort de Bernard Borrel, la conversation dont il fut témoin le 19 octobre 1995 dans les jardins du Palais présidentiel. Cinq hommes se présentent à Ismaël Omar Guelleh, alors chef de cabinet du président Gouled, dont deux terroristes censés être incarcérés à la prison de Gabode. L’un d’eux, Awalleh Guelleh dit à IOG: « Le juge fouineur est mort, il n’y a plus de traces ».

Le colonel Mahdi, chef de la gendarmerie, précise qu’il s’est occupé des registres tenus par les militaires à la sortie de la ville, registres dans lesquels sont consignés le passage du magistrat français, en voiture, accompagnés de plusieurs personnes. Hassan Saïd leur désigne le téléphone: « Vous n’avez qu’un coup de téléphone à passer, c’est votre choix… »

N’ayant jamais cédé aux pressions exercées par le régime depuis des années, la famille fait bloc. Mardi matin, ils se retrouvent tous les sept dans l’avion pour le Yemen, un pays que leurs ascendants ont quitté depuis cinq générations. Le reste de la famille, soit deux conjoints apparentés, huit enfants âgés de 2 à 13 ans et un oncle paralysé de 80 ans ont eu le droit de rester dans leur maison.

Un tournant dans la stratégie du pouvoir djiboutien

Cette expulsion, dont la décision a été prise « à très haut niveau » pour reprendre les termes d’un officiel, marque un tournant dans la stratégie du pouvoir djiboutien. Désormais, IOG entre dans une phase de confrontation qui ressemble fort à une réponse à Nicolas Sarkozy. En recevant Elisabeth Borrel, le 19 juin dernier à l’Elysée, le président français déterrait la hache de guerre aux yeux du président djiboutien. Ismaël Omar Guelleh l’a explicitement souligné, samedi dernier, lors d’un discours prononcé à Tadjoura:

« La campagne de dénigrement et l’acharnement dont je fais l’objet a commencé le jour où vous m’avez porté à la tête de notre République. Vous m’avez élu à cette fonction pour que je préserve notre unité nationale, pour que je défende notre indépendance, pour que j’œuvre au développement de notre pays. Pendant huit ans, j’ai toujours dit à mon peuple de faire preuve de retenue face à cet acharnement en pensant qu’un jour, l’Etat français allait mettre un terme à ces attaques mais aujourd’hui, nous estimons que c’est assez. (…) Nous ne nous laisserons plus faire. »

Explicite et clair, l’avertissement a valeur de mise en garde. Malgré nos multiples tentatives, le procureur général de Djibouti, Djama Souleïman, comme l’avocat de l’Etat, maître Francis Szpiner, restaient mardi soir injoignables pour commenter cette mesure de bannissement.

David Servenay

22/10/07 (B418-B) ALERTE ROUGE / Mise en ligne de la deuxième partie de l’interview que M Alhoumekani a donné à David Servenay (RUE 89)

L’article de David Servenay, mis en ligne par Rue 89, dimanche 21, comportait aussi l’interview téléphonique qui avait réalisée par ce journaliste dans la journée. L’interview avait été scindée en deux et nous avions publié le premier volet. Vous trouverez ci-desous, le second volet.

(Cliquer sur la flèche départ – Un peu de patience, le fichier fait 600 Ko)

21/10/07 (B418) ALERTE ROUGE / RUE 89 : Ecouter l’interview de Monsieur Mohamed Saleh Alhoumekani par David Servenay, au sujet de l’avis d’explusion sous 24 heures qui touchent abusivement les membres de sa famille vivant à Djibouti.

21/10/07 (B418) RUE 89 : Affaire Borrel: nouveau bras de fer entre Paris et Djibouti

Par David Servenay (Rue89)

Ismaël Omar Guelleh va-t-il aller jusqu’à la rupture des relations diplomatiques avec la France? La rumeur commence à se répandre. Motif: l’affaire Borrel et ses multiples appendices judiciaires. Enjeu: la tranquillité politique dans ce petit état qui contrôle l’entrée de la Mer rouge. Pour arriver à ses fins, le régime est prêt à employer tous les moyens, y compris l’expulsion de la famille d’un des témoins clés de l’affaire.

Depuis son exil de Bruxelles, Mohamed Alhoumekani l’a appris dimanche matin: une partie de sa famille, restée à Djibouti, a désormais 24 heures pour quitter le pays. Raison invoquée: l’affaire Borrel et les déclarations de l’ancien lieutenant de la Garde présidentielle, témoin de la première heure dans le dossier criminel instruit à Paris.

Alhoumekani est en effet l’homme qui a assisté à une conversation cruciale, quelques heures après la découverte du corps du juge français Bernard Borrel, assassiné dans des circonstances mystérieuses le 19 octobre 1995.

Il entend un terroriste qu’il pensait incarcéré, Awalleh Guelleh, rendre compte à Ismaël Omar Guelleh, alors chef de cabinet du président Gouled Aptidon: « Le juge fouineur est mort, il n’y a plus de traces. » Tout cela devant le chef du SDS, Hassan Saïd, et le patron de la gendarmerie, le colonel Mahdi. Son témoignage est donc capital.

C’est le numéro 2 du Service de documentation et de sécurité (SDS) qui est venu annoncer à sa famille la nouvelle de l’expulsion, précisant que la décision avait été prise à « très haut niveau ». La suite avec Mohamed Alhoumekani…

Une manifestation commanditée par le pouvoir dans les rues de Djibouti

Douze ans après l’assassinat du juge français, une manifestation organisée samedi par le pouvoir djiboutien -les chiffres des manifestants donnés par la police (35 000) sont supérieurs à ceux des « organisateurs » officiels (20 000)!- a donné un premier signal. Désormais, le président Guelleh ne laissera rien passer. Ni les attaques contre son régime, ni les mises en cause judiciaires envers un quelconque membre de son administration.

Il faut dire que le 13 mars 2008, un procès pour « subornation de témoin » doit s’ouvrir devant le tribunal correctionnel de Versailles avec deux prévenus de choix: le chef des services secrets djiboutiens (SDS), Hassan Saïd Kharreh et le procureur général, Djama Souleïman. De quoi rafraîchir sensiblement les relations entre les deux états, surtout que les deux hommes sont constamment sous la menace d’un mandat d’arrêt international, puisqu’ils ont refusé de déférer aux convocations des magistrats français. Mais ce n’est que la partie apparente du bras de fer…

Djibouti contre-attaque en évoquant énorme scandale pédophile

En réalité, IOG, comme on surnomme le président djiboutien, prépare sa contre-attaque depuis plusieurs mois. Dès le lendemain de la réception à l’Elysée d’Elisabeth Borrel, le 19 juin 2007, les services du procureur Souleïman diffusait un communiqué se terminant par une référence très claire à une affaire d’agression sexuelle sur mineur de moins de quinze ans.

Le message est alors confus: des Français, expulsés juste après la mort du juge Borrel, seraient mêlés à un scandaleux réseau pédophile. Rien de moins. En direct dans une émission de LCI, j’interroge alors maître Francis Szpiner sur cet étrange communiqué. Gêné, l’avocat de Djibouti murmure qu’il va s’enquérir des instructions de ses clients. Rien de plus, le communiqué passe alors complètement inaperçu.

Depuis, les soupçons se sont mués en accusations. Comme le détaille Le Monde, une information judiciaire pour « viol sur mineur » est instruite à Djibouti. Le magistrat en charge du dossier a convoqué plusieurs anciens expatriés, dont deux prêtres, ainsi que deux ex-conseillers à la présidence djiboutienne: Claude Sapkas-Keller, conseiller juridique et Patrick Millon, conseiller pour la communication.

D’autres personnalités -anciens diplomates et officiers généraux français- sont visés par cette plainte. Le sous-titrage des autorités djiboutiennes est limpide: Bernard Borrel a été assassiné parce qu’il enquêtait sur cette affaire étouffée par la France. Comme le disait encore le procureur général Souleïman, jeudi lors d’une conférence de presse: « Il s’agit du plus grand scandale judiciaire de la République française. »

Menaces, intimidations, promesses de ralliement… pour écarter les gêneurs

Pourtant, difficile de ne pas voir dans ce rebondissement une réponse à la menace, de plus en plus précise, qui plane au-dessus du régime d’IOG. Judiciairement, deux de ses proches vont être jugés pour un délit (la « subornation de témoin ») passible de cinq ans de prison. Politiquement, le président djiboutien a senti que le geste de Nicolas Sarkozy d’accueillir Elisabeth Borrel à l’Elysée n’était pas neutre, mais qu’il augurait d’un retournement complet d’attitude de la part des autorités françaises. D’où la volonté de faire pression sur les protagonistes de l’histoire.

Comme l’a confié Mohamed Alhoumekani à Rue89, le général Zakharia l’a récemment appelé pour le convaincre de revenir sur son témoignage en échange d’un traitement de faveur. Ces promesses de ralliement n’ayant pas fonctionné, les tentatives d’intimidation se sont succédées, jusqu’à cette mesure d’expulsion:

En tout cas, si IOG met ses menaces à exécution, Dominique Dercherf, l’actuel ambassadeur, aura comme une impression de déjà-vu: il était en poste au Rwanda lorsque Paul Kagamé a décidé de couper les relations diplomatiques avec la France il y a presque un an.

03/10/07 (B415) RUE 89 : Les Américains créent leur QG africain… en Allemagne (Info lectrice)

Par Pierre Haski (Rue89)

Les Etats-Unis viennent de créer un Commandement militaire unifié pour l’Afrique (Africom), afin de renforcer leur lutte contre Al Qaeda sur le continent. Mais ils n’ont pas réussi à l’installer sur le continent africain: après plusieurs refus de pays pourtant amis (Maroc, Afrique du Sud, Libéria…), le QG d’Africom a été installé lundi de manière provisoire à… Stuttgart, en Allemagne.

De fait, la création d’Africom —dirigé par le général William Ward, le Noir américain le plus haut gradé de l’US Army…— est un événement controversé.

Destiné à "coordonner tous les intérêts militaires et de sécurité des Etats-Unis sur l’ensemble du continent" —Egypte exclue—, ce nouveau commandement est le signe de l’engagement croissant de Washington en Afrique. Les Etats-Unis disposent déjà d’une présence militaire de 2000 hommes à Djibouti —qui compte également une base française—, et ont été directement impliqués dans des opérations antiterroristes dans la Corne de l’Afrique ou au Kenya.

En Afrique, Africom compte de nombreux détracteurs, qui y voient la volonté américaine d’embarquer le continent dans la "guerre contre le terrorisme" de l’administration Bush. Les opposants redoutent une militarisation de l’approche américaine du continent, au détriment des questions liées au développement, le tout sur fond de rivalité stratégique avec la Chine, de plus en plus présente en Afrique, et de chasse aux réseaux Al Qaeda qui se sont engouffrés dans quelques vides stratégiques comme la Somalie.

Les arrière-pensées pétrolières ne sont pas éloignées non plus, le Nigéria servant de réserve pétrolière aux Etats-Unis en cas de crise dans le Golfe.

Les uns après les autres, les pays sollicités pour abriter Africom se sont désistés, redoutant de devenir des cibles pour des attentats d’Al Qaeda et de leurs réseaux.

C’est le cas du Maroc et de l’Algérie, par exemple, déjà la cible d’attentats islamistes ces dernières années, ou de l’Afrique du Sud, hostile à la présence de bases extra-africaines sur le continent. Le Libéria ou l’archipel de Sao Tome seraient en lice pour accueillir des installations américaines. Initialement, les Etats-Unis souhaitaient ouvrir plusieurs petites bases régionales, en Afrique du nord, de l’ouest et du sud, mais ce projet est pour l’instant difficile à réaliser.

Le choix de l’Allemagne est une position de repli. Faisant bonne figure, les Américains justifient le choix de Stuttgart en raison des installations logistiques modernes que l’armée américaine et l’Otan entretiennent sur place depuis 1948. Mais ce choix ne comble pas de joie les Allemands qui redoutent de géner leur propre politique africaine. L’installation d’Africom coincide d’ailleurs, maladroitement, avec un voyage de la Chancelière Angela Merkel en Afrique australe qui débute mercredi.

{Avec Pierre Rouchaléou à Berlin}

28/09/07 (B415) RUE 89 / « Voyage organisé » dans un camp de réfugiés somaliens (Info lectrice)

Par Stéphanie Braquehais (Journaliste)

Sentiment de malaise lors d’une visite, organisée par l’ONU, parmi ceux qui ont fui la guerre civile qui fait rage à Mogadiscio.

On appelle cela des « camps ». On aimerait trouver un autre qualificatif. A quelque 80 kilomètres de Mogadiscio, des centaines de milliers de personnes ont fui les combats depuis le printemps et continuent à les fuir.

Chaque jour, la capitale somalienne voit son lot de bombes télécommandées qui explosent, de civils pris en otage dans des affrontements entre les insurgés et les Ethiopiens qui soutiennent le gouvernement de transition. Ils font partie des dommages collatéraux de cette guerre civile qui n’en finit pas, où les conflits entre clans se superposent à des intérêts régionaux et internationaux.

« Vous avez quatre heures sur place »

Sur la route de l’ouest, qui relie Johwar à Baidoa, l’ancien siège du gouvernement de transition, des périmètres de tentes minuscules couvertes de pagnes délavés, serrées à moins d’un mètre les unes contre les autres sont disséminés un peu partout. C’est là qu’un organisme de l’ONU choisit d’emmener la presse internationale basée à Nairobi pour constater « l’urgence ». 80% des déplacés n’ont pas accès à l’eau potable disent les statistiques. Les prix des céréales ont quasiment doublé depuis sept mois. 325000 personnes ont fui Mogadiscio.

L’avion décolle à 4h30 du matin pour atterrir 2h30 plus tard sur la piste défoncée de Johwar. Ensuite, des 4×4 climatisés nous conduisent sur une route qui fut un jour bitumée. Une route construite par les Italiens pendant la colonisation, parsemée de trous béants, laissés par les lourds camions commerciaux et les inondations successives depuis seize ans. Ici, on ne parle pas encore des effets du réchauffement climatique. Les inondations sont dues à la destruction de tous les canaux et barrages construits durant la période de Siad Barré, lorsqu’ il y avait un Etat en Somalie.

Derrière la vitre, des marais peuplés de flamands roses et d’autres oiseaux dont j’ignore le nom, pourraient faire songer un instant que nous partons en Safari et que nous allons voir des animaux. C’est presque ça malheureusement. « Vous avez 4 heures sur place. L’avion décolle à 13h30 dernier délai, nous informe un responsable de cette agence. Restez un instant ici s’il vous plaît, je dois d’abord vous faire un briefing sécurité. Ne vous laissez pas encercler par une foule, gardez toujours un chemin pour vous échapper. Si la tension monte et que les soldats commencent à tirer en l’air, couchez vous par terre. » Ambiance.

Chasse au traducteur

Les journalistes femmes arborent un léger voile sur la tête, comme on leur a recommandé de le faire. En même temps, certaines portent un jean serré et chemisier ajusté… En 2006, lorsque les tribunaux islamiques étaient au pouvoir, on savait qu’il fallait se voiler. Désormais, on ne sait plus très bien. C’est le ramadan, on n’ose pas fumer. Pourtant, un soldat, AK47 sur l’épaule vient nous murmurer en italien de lui filer une clope.

Arrivée dans le premier camp. « Vous avez trente minutes. » C’est alors que la chasse au traducteur fait resurgir les réflexes cyniques et nécessaires du journaliste soucieux de rapporter l’interview de la femme en pleurs qui évoque au travers de phrases sibyllines, les obus sur sa maison, le départ à pied avec ses sept enfants et le soulagement de voir les distributions de nourriture. On joue des coudes pour ne pas partager le scoop. Des attroupements se forment autour de ces Blancs stressés.

-Pourquoi avez-vous fui? Que pensez-vous de la situation à Mogadiscio?

-J’ai peur des bombes, je n’avais pas de nourriture, mais maintenant, il y a l’aide alimentaire. Merci le PAM.

On se croirait au Darfour. Les jenjawids en moins. Soudain, on nous écarte du passage. Des femmes sont en train de crier et de se battre pour obtenir un sac de maïs et paraissent indifférentes aux coups de brindilles que leur infligent des miliciens propulsés soldats depuis quelques mois, qui peinent à contenir cette détresse et redoublent de rage pour se faire respecter.

« A Mogadiscio, les combats sont quotidiens »

Le vice gouverneur contemple la scène sans ciller. « L’administration se met en place, les ministères se forment pour venir en aide à la communauté. Mais nous avons besoin de l’aide internationale », clame-t-il lors d’une conférence de presse improvisée. « Que pensez vous des Ethiopiens présents à Mogadiscio. Ici, il n’y a pas d’Ethiopiens et c’est la paix, alors qu’à Mogadiscio, les combats sont quotidiens entre les Ethiopiens et les insurgés? » C’est un journaliste de la presse américaine qui l’interpelle. « C’est le gouvernement somalien qui a fait appel à eux pour rétablir la paix. »

C’est l’heure de repartir. Des petites filles, âgées d’une douzaine d’années s’approchent et désignent le voile que je porte sur la tête. Elles me font signe de le resserrer un peu. Elles rient. Un photographe les prend en photo, leur montre le résultat. Les yeux ronds, elles approchent leur doigt sans oser toucher cette image qu’elles ont peine à reconnaître. Petit instant de grâce, début d’échange, que le chauffeur de la 4×4 climatisée rompt soudain en actionnant la fermeture des vitres. Pschitt ! D’un geste de la main, il les invite à s’écarter. Elles s’enfuient en courant, puis elles reviennent, font au revoir de la main. Ciao, Ciao sussurent-elles en chœur