17/12/07 (B426) RUE 89 : Yémen: le calvaire silencieux des migrants africains (Info lectrice)

Par François-Xavier Trégan (Journaliste)

(De Sanaa) Il y a une tonalité quasi désespérée dans l’appel que vient de lancer le Parlement yéménite aux riches Etats pétroliers voisins de la péninsule arabique. En leur demandant de recueillir sur leur territoire les migrants africains, les députés soulèvent la question du partage de ce qui est devenu un lourd fardeau économique et social pour le pays.

Ils murmurent aussi, poliment, qu’aucun autre pays de la région n’a signé la convention de Genève de 1951 sur le statut des réfugiés. Mais il y a surtout un côté désespérant et tragique dans la situation que vivent ces milliers de personnes, Somaliens, Ethiopiens, chaque mois plus nombreux à tenter de fuir les combats de la corne africaine pour trouver refuge au Yémen. Ils sont plus de 20 000 depuis le début de l’année.

La liste macabre des victimes de la périlleuse traversée du Golfe d’Aden n’en finit plus de s’allonger. Plus de 200 depuis le mois de septembre. Au moins 80 pour la seule journée du jeudi 29 novembre. Chaque semaine, des silhouettes sans vie sont retrouvées sur les jolies plages de sable blanc du Golfe. Charriées par la mer, anonymes jusqu’au bout de leur calvaire.

Traversée rythmée à coups de bâtons

Les passeurs d’hommes, eux, sont sans crainte. De septembre à mars, ils disposent d’une belle saison pour organiser leur trafic. Les conditions de navigation sont alors les meilleures. Ils entassent sur leurs fragiles embarcations des masses de clandestins. Rythment le trajet long de 300 kilomètres à coups de bâtons. La souffrance silencieuse des passagers dure de 3 à 5 jours et coûte de 50 à 100 dollars, sous l’autorité arrogante de celui qui, croient-ils, détient les clés d’une vie moins mauvaise.

A l’approche des côtes yéménites, pour esquiver les tirs dissuasifs des forces de sécurité, ils forcent les passagers à sauter à la mer. Sachant très bien que certains périront noyés. Ils sont sans crainte, les passeurs, car les rotations maritimes leur rapporteront toujours plus, aussi longtemps que le chaos dominera en Afrique de l’Est.

Pour les survivants débute une vie de misère. A cinq ou six familles entassées dans une chambre de 15 m2 à Basateen, dans les faubourgs d’Aden la métropole du Sud, sous un toit de tôle posé sur des parpaings mal ajustés. Impossible de travailler légalement. Reste donc à laver les voitures ou à trouver une place d’employé de maison.

Frontière saoudienne close

Un seul camp de réfugiés est actuellement disponible au Yémen, à Kharaz, au beau milieu de rien mais cerclé de beaucoup de poussières et assommé de beaucoup de soleil. La vie dans le camp, c’est la rencontre aléatoire avec la viande et les légumes. La misère les pousse alors sur les routes. Reste à tenter sa chance de l’autre côté, quelques centaines de kilomètres plus au nord. En Arabie Saoudite.

La frontière est close. Certains passent, bien sûr; d’autres sont refoulés. Mais le trafiquant terrestre, le clone du trafiquant maritime, vient d’achever sa besogne. Enfin presque. Car le plus souvent, il les a abandonnés en cours de route, au milieu de l’aride Tihama, la province occidentale, après avoir empoché les billets. Une vie de nomade et de célibataire s’organise alors, car souvent l’homme a abandonné femmes et enfants pour mieux tenter le hasard, seul.

Un potentiel vecteur d’insécurité pour les Yéménites…

Aden, Taez, Sanaa… Combien sont-ils? Plusieurs centaines de milliers. Sans doute. Car il n’existe aucun instrument de mesures statistiques, jusqu’à présent, pour mieux évaluer l’impact migratoire des crises africaines sur le Yémen. Et donc mieux définir les réponses à apporter. L’Organisation internationale des migrations s’attèle aujourd’hui à la tâche, après plus de quinze années de conflit en Somalie…

L’appel des parlementaires yéménite est un appel d’urgence. Il est aussi une peur. Celle, latente dans le pays, de voir une progressive yéménisation de la question des réfugiés: soutiens publiques, scolarisation, soins… Alors que les nationaux dénoncent déjà les carences des aides de l’Etat, sur fond de tensions économiques et sociales croissantes sur tout le territoire.

La crainte, aussi, que la population des réfugiés ne puisse un jour agir comme un vecteur d’insécurité… qui sait. Mais le Parlement yéménite, qui n’hésite pas à soulever publiquement le sujet, invite aussi le gouvernement à s’atteler à la rédaction d’un droit d’asile. Et donc à apporter plus d’équité pour tous ceux qui ne peuvent prétendre, au Yémen, au statut de réfugiés. Dont un très grand nombre d’Ethiopiens. La question des migrants africains vers le Yémen et les pays environnants se situe dans les ornières de l’actualité. Les souffrances et les victimes sont bien là. Silencieuses, elles aussi.

08/12/07 (B425) RUE 89 – Borrel : Sarkozy va rencontrer son homologue de Djibouti à Lisbonne (Par David Servenay)

____________________________________ Note de l’ARDHD
Finalement, nous avions raison sur toute la ligne ! Guelleh va rencontrer Sarkozy à deux reprises, d’abord ce week end à Lisbonne pendant la Conférence Europe-Afrique, puis être reçu officiellement à Paris à l’Elysée.
br>Comme nous le laissions supposer dans un précédent article, Guelleh aurait envoyé une délégation pour tenter plaider sa cause devant les responsables du MEDEF. On cite, entre autres : Luc Marill, André Massida, Maître Martinet,le Docteur Delaquilla et autres obligés privilégiés et bien récompensés par le régime dictatorial.

Sauf à mentir effrontément et à maquiller tous les crimes commis à Djibouti, ils auront bien du mal à faire passer Guelleh pour un Président crédible et non pour le Parrain de la Mafia étatique locale, ce qu’il est et rien d’autre.

Nous leur renouvelons tous nos voeux pour qu’ils aient le courage à lade fois mener une telle mission et surtout de prendre le risque de se griller personnellement, pour défendre un régime « aux abois » et coupables de nombreux crimes, dont certains pourraient peut-être être qualifiés de crimes contre l’humanité.

Se rendront-ils complices de ces crimes en menant publiquement une telle démarche aussi stérile ?

L’avenir le dira, mais leurs privilèges pourraient bien s’évanouir avec la chute du régime. Seront-ils aussi conduits alors à s’expliquer sur leur collaboration et des enrichissements sans cause, devant des tribunaux pénaux ?

_____________________________________ Extrait de RUE 89

L’air lisboète est-il propice aux petits arrangements entre amis? Après des semaines d’approche, le président de la République de Djibouti est sur le point de le vérifier, puisqu’il devrait rencontrer le président français, à l’occasion du sommet Europe/Afrique qui se tient les 8 et 9 décembre dans la capitale portugaise.

Le feu vert est arrivé il y a une semaine sous la forme d’une lettre de Nicolas Sarkozy à Ismaël Omar Guelleh. Sans se départir de la prudence qui sied au principe de séparation des pouvoirs, le président de la République a accepté le principe d’une entrevue. Histoire d’aborder la coopération entre les deux pays, les bonnes relations historiques, les liens d’amitié… etc.

Mais le véritable enjeu de cet entretien est bien sûr l’affaire Borrel. IOG va plaider l’oubli, pour contrer l’effet désastreux d’un procès pour « subornation de témoins » prévu pour mars 2008, où le procureur de la République de Djibouti, Djama Souleïman et le chef de la SDS (les services secrets) Hassan Saïd seront les deux principaux prévenus. Les deux hommes sont accusés d’avoir tenter de circonvenir deux témoins clés dans l’affaire du juge français assassiné en 1995.

Pour plaider sa cause, le chef de l’Etat djiboutien sera accompagné par une grosse délégation de la communauté française expatriée. Avec au premier rang: André Massida, un transitaire qui n’est pas un inconnu à l’Elysée, puisqu’il était pendant la campagne électorale responsable du Comité de soutien des Français de Djibouti à Nicolas Sarkozy. Une petite réunion entre amis en somme.

David Servenay

06/12/07 (B424) RUE 89 / Le journaliste Guillaume Dasquié en garde à vue à la DST (Info lectrice)

Spécialiste des questions de défense et des services secrets, le journaliste Guillaume Dasquié a été interpellé mercredi matin à son domicile par six policiers de la Direction de la surveillance du territoire, venus perquisitionner en raison de ses révélations sur le 11 septembre 2001 et sur l’affaire Borrel.

Après les cinq heures de perquisition, Guillaume Dasquié a été emmené vers les bureaux du contre-espionnage et placé en garde à vue. Il n’est toujours pas rentré chez lui. Son avocat n’a pas souhaité faire de commentaire, pas plus que le parquet de Paris. Seule certitude: les autorités cherchent à connaître par quels moyens il a obtenu certains documents classifiés relatifs à l’affaire Borrel et au 11 septembre 2001.

Il y a un an presque jour pour jour, le journaliste avait déjà été interpellé et entendu par la police pendant deux heures, notamment pour avoir révélé une note de la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG) qui détaillait les turpitudes passées et actuelles du président djiboutien Ismaël Omar Guelleh, dont l’entourage est soupçonné d’être le "donneur d’ordre" de l’assassinat du juge Bernard Borrel. Initialement qualifiée de "suicide", la mort du magistrat, en octobre 1995 à Djibouti, est aujourd’hui considérée par le parquet de Paris comme "un acte criminel". Guillaume Dasquié avait publié cette note sur son site Internet Géopolitique.com.

"Manque de transparence des institutions"

La première audition de Guillaume Dasquié a eu lieu le 7 novembre 2006. Quelques jours plus tôt, le parquet de Paris avait ouvert une enquête préliminaire pour "violation du secret professionnel et du secret de l’instruction et recel". Cette enquête vise son site Web qui, comme le détaillait une source judiciaire citée à l’époque par l’AFP, "propose à ses abonnés un accès direct à des documents confidentiels classifiés ‘secret défense’ ou provenant de dossiers d’instruction".

Toujours à l’AFP, Guillaume Dasquié répondait:

"Notre but, en diffusant ces documents confidentiels, est de lutter contre la confusion entre information et communication (…). Et notre manière de le faire est de proposer à nos abonnés des éléments de preuve, validés et restitués dans leur contexte. [Cette démarche correspond] à une évolution fondamentale de la culture journalistique face à un manque de transparence des institutions."

L’autre article qui a beaucoup énervé les services de renseignement remonte au 16 avril 2007. Sur deux pages dans Le Monde titrées "11 septembre 2001: les Français en savaient long", le journaliste raconte avoir consulté 328 pages de rapports de la DGSE rédigées entre juillet 2000 et octobre 2001. Cet article provoque la colère de Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, qui décide de porter plainte contre le journaliste.

Par ailleurs, le 10 juin dernier, dans Le Monde, Guillaume Dasquié publiait une enquête titrée "Borrel, une affaire d’Etat". Il y relatait, en révélant de nouveaux documents, les derniers développements de l’affaire de la mort du juge, retrouvé au bas d’une falaise le 19 octobre 1995.

Augustin Scalbert et David Servenay

25/11/07 (B423) Yémen: jugé pour avoir osé parler d’une guerre oubliée.

Par François-Xavier Trégan (Journaliste) 12H30 25/11/2007

(De Sanaa) "Diffusion et publication d’informations susceptibles d’affaiblir le moral de l’armée": cette accusation pourrait coûter la vie à Abd al-Karim al-Khaiwani, poursuivi par la Cour de sûreté de l’Etat, à Sanaa. La justice réproche à ce journaliste yéménite sa narration trop détaillée de la guerre de Saada. Depuis 2004, le groupe chiite modéré de la Jeunesse croyante affronte les autorités armes à la main dans ce gouvernorat du Nord du pays.

Al-Khaiwani n’est pas seulement mis en accusation pour avoir fait son travail de journaliste: il tombe aussi sous le chef d’accusation d’activités terroristes, pour ses relations présumées avec le groupe de rebelles. En fait, sa couverture du conflit a fourni un argument aisé pour ceux qui ne supportent que modérément ses nombreuses enquêtes sur la corruption ou la redistribution des revenus pétroliers… Alors que Reporters sans frontières a récemment demandé l’abandon des poursuites, Al-Khaiwani est devenu le symbole de la liberté d’expression dans un pays où le pouvoir a du mal à accepter la contradiction.

Accusé de pactiser avec les rebelles

Saada est une guerre qui ne dit pas son nom. Les combats, récurrents depuis juin 2004, ont repris avec intensité en janvier 2007. Le gouvernement yéménite a alors décrété un embargo médiatique sur ce conflit, qui se déroule aux portes de l’Arabie Saoudite, à 200 km au nord de Sanaa. Un cessez le feu, fragile, a été conclu l’été dernier. Dans ce contexte, parler de la guerre oubliée de Saada revient à franchir une ligne rouge.

Une ligne qu’Al-Khaiwani, reporter pour le journal al-Choura, proche de l’opposition, n’a pas hésité à franchir. Officiellement, la justice ne l’accuse pas d’avoir porté dans la lumière les nombreuses zones d’ombres qui entourent les opérations militaires en cours dans ce gouvernorat du Nord. Elle ne l’accuse pas non plus d’avoir dénoncé les exactions commises par les forces de sécurité, et dont les populations civiles auraient été les premières victimes.

Elle lui reproche plus simplement d’avoir pactisé avec les rebelles chiites, en portant à la connaissance du public la face cachée du conflit, patinée d’allégeances en tous genres et de manoeuvres corruptrices. Pire, Khaiwani est suspecté d’être un agent de l’ennemi, ses articles étant associés à la promotion complice des idées et des motivations du groupe chiite. On l’accuse donc d’être un membre de la cellule dite "de Sanaa", destinée à frapper la capitale. Il comparaît ainsi aux côtés de 14 autres prévenus.

Articles à charge contre de hautes personnalités de l’Etat

Cela fait beaucoup pour un seul homme, reconnaît un de ses conseillers juridiques, Khaled Anisi, qui avoue ne plus trop savoir quel est aujourd’hui le principal chef d’accusation qui pèse contre Khaiwani. Ce dernier sourit presque de la situation. Officiellement, il se retrouve devant la cour de sûreté pour avoir reçu, d’un contact à Saada, un CD de photographies sur le conflit. Pour la justice, cela démontre l’étroitesse des liens coupables du journaliste avec les rebelles… Mais lorsque le juge a, dans le cadre de l’enquête, interrogé Khaiwani, il n’a été question que d’articles non publiés, tous à charge, contre les plus hautes personnalités de l’Etat… "On veut me présenter au Yémen comme un traitre, et à l’étranger comme un terroriste", résume Al-Khaiwani. Un argument qui peut trouver preneur sur la scène internationale, sensible à l’unité et à la sécurité du pays.

Khaiwani supporte depuis maintenant trois années intimidations, emprisonnements, violences et pressions en tous genres pour le faire taire. Il se sent en danger, et a d’ores et déjà publiquement rendu responsable le président Saleh de toute atteinte éventuelle à sa vie ou à celle des membres de sa famille. Son journal, après avoir été suspendu, est reparu en adoptant un phrasé plus favorable à l’action du gouvernement….et hostile à son ancien rédacteur en chef.

Al-Khaiwani est devenu une cible pour la Cour de Sûreté de l’Etat. La compétence juridique de cette cour, comme le bienfondé des poursuites, sont fortement contestés par ses trois avocats et nombre d’associations de défense de la liberté de l’information dans le monde. Ses défenseurs en appellent aujourd’hui à la Cour suprême. La nouvelle audience, initialement prévue le 11 novembre, a été ajournée à ce dimanche. Avant d’être à nouveau ajournée.

"Le bouc devenu Pharaon"

Le journaliste n’en a pas pour autant modifié son verbe, malgré la fatigue et une santé fragile. Il dénonce, sobrement, les manoeuvres politiques et policières qui entourent son procès. Oui, il reconnaît ses relations avec les rebelles, mais dans une stricte mission d’investigation. Non, il ne se reconnaît pas dans le portrait de suppôt du terrorisme que s’évertue à brosser l’accusation (le nouveau juge est réputé peu favorable aux journalistes).

Doté d’un solide sens de l’humour, Al-Khaiwani souligne le cocasse d’un procès qui vise à instruire, sans le dire, un article estimé hautement coupable bien que non publié… Nom de la contribution: "Le bouc devenu Pharaon". Objet de la contribution: les trente années de pouvoir du Président. Morale de l’histoire: l’article n’a pas plu.

Déjà condamné en septembre 2004 à un an d’emprisonnement pour diffamation, Al-Khawaini avait été grâcié par le président Saleh six mois plus tard. De nouveau arrêté en juin dernier, il avait bénéficié, fin juillet, d’une libération provisoire pour raisons de santé. Avant d’être enlevé, de subir des violences et des menaces de mort de la part d’inconnus aux allures d’agents des services de la sécurité. Inconnus qui lui brisèrent un doigt de la main gauche. Il venait de publier une enquête sur les conditions de détention des prisonniers au Yémen dans l’hebdomadaire Al-Nida. Al-Khaiwani ne peut aujourd’hui quitter le territoire.

Pour Khaled Anisi, par ailleurs responsable de l’ONG yéménite de défense des droits de l’Homme HOOD, Al-Khaiwani devrait être condamné… avant une amnistie présidentielle qui offrirait des gages de bonne gouvernance à la communauté internationale.

Le journaliste, lui, entrevoit l’avenir avec plus de craintes et redoute une lourde condamnation. Ou, pire, un stupide accident de voiture… Ali Abdallah Saleh a tout récemment rappelé, dans un discours à Aden, le 16 octobre, qu’il existait de nombreux moyens pour faire valoir ses opinions sans recourir à la violence, dont la presse. Un conseil que s’emploie à suivre Abd al-Karim al-Khaiwani depuis longtemps.

22/11/07 (B422) RUE 89 : Les réfugiés somaliens embarrassent le Kénya (Info lectrice)

Par Stéphanie Braquehais (Journaliste)

Au Kenya, l’afflux de Somaliens qui fuient la guerre civile embarrasse les autorités accusées par les organisations des droits de l’homme de plus d’une centaine de déportations extra judiciaires et d’expulsions violant le droit international des réfugiés.

Ils étaient au Kenya depuis le 12 novembre, mais les organisations des droits de l’homme n’ont eu connaissance de leur sort que lundi 20 novembre. Une centaine de Somaliens fuyant la guerre civile à Mogadiscio, venus par un avion de ligne de la compagnie somalienne Dallo, ont d’abord tenté de trouver refuge en Ouganda, d’où ils se sont fait expulser la semaine dernière, puis au Kenya, qui refuse également de les accueillir.

Selon Allamine Kimathi, le président de l’organisation musulmane des droits de l’homme, qui suit de près le dossier des réfugiés somaliens au Kenya, les autorités ougandaises auraient affirmé que la tenue du sommet du Commonwealth, auquel assiste la reine d’Angleterre, ne permettait pas de les accueillir pour l’instant. De retour à Nairobi, ils ont été placés dans la zone de transit, sans que le Haut commissariat aux réfugiés, ni aucune organisation ne puissent avoir accès à eux.

Quelques jours après leur déconvenue à Kampala, une cinquantaine d’entre eux ont été rapatriés à Mogadiscio, les autorités kenyanes ne les ayant pas autorisés à pénétrer sur le territoire. Dix-huit autres ont également été expulsés lundi. Et une trentaine attend le prochain charter à l’aéroport international Jomo Kenyatta de Nairobi, prévu pour jeudi 22 novembre.

Frontière fermée

En janvier 2007, quelques jours après la chute des tribunaux islamiques à Mogadiscio et la "victoire" du gouvernement de transition appuyé par l’armée éthiopienne, le Kenya a annoncé la fermeture de sa frontière, une mesure préventive contre la pénétration d’éléments terroristes dans le pays.

Le Haut commissariat aux réfugiés, qui gère un camp de réfugiés somaliens à Dadaab, au nord-est du Kenya, peuplé de 160000 réfugiés, a plusieurs fois demandé au gouvernement d’assouplir sa position, des milliers de personnes étant attroupées de l’autre côté de la frontière, côté somalien, sans accès à l’aide humanitaire.

Environ 15000 personnes, selon le HCR, ont toutefois réussi à passer entre les mailles du filet, la plupart glissant quelques billets aux policiers kenyans chargés de patrouiller la zone pour avoir le droit de traverser la frontière interdite.

Les autorités kenyanes sont toujours restées très fermes face aux demandes du HCR, laissant toutefois passer de temps à autre un camion d’approvisionnement de nourriture du Programme alimentaire mondial. L’argument avancé par les officiels étant de protéger le territoire contre de présumés terroristes liés à Al-Qaeda.

Il y a quelques mois, le porte-parole du gouvernement, Alfred Mutua, avait affirmé dans une conférence de presse:

"Le Kenya a été blessé dans sa chair lors de l’attentat contre l’ambassade américaine en 1998, qui a causé la mort de près de 250 personnes. Nous ferons tout pour protéger nos concitoyens du péril terroriste."

Le Kenya est en fait un allié précieux des Etats-Unis dans le cadre de la lutte contre le terrorisme dans la Corne de l’Afrique, tout comme l’Ethiopie, qui a bénéficié d’une aide substantielle pour reconquérir en 2006 une Somalie sous la férule de tribunaux islamiques, composés de plusieurs éléments radicaux réceptifs au discours extrémiste professé par Al-Qaeda.

"Le Kenya ne fait que violer le droit des réfugiés, tout particulièrement celui des Somaliens depuis le début de l’année, fulmine Allamine Kimathi. Personne ne réagit. Des femmes et des enfants, qui fuient le chaos dans leur pays, et qui craignent maintenant d’être emprisonnés ou assassinés, parce qu’ils appartiennent tous au même clan, celui des Hawiyé, fiché comme le clan ennemi par le gouvernement de transition."

"La Corne de la terreur"

Ce mercredi matin, Allamine est en compagnie de maître Harun Ndubi. Ils discutent dans les couloirs de la Haute cour de justice de Nairobi, au sujet de la décision du juge sur son incapacité à statuer sur le cas d’Abdulmalik Rajab Mohamed, de nationalité kenyane, arrêté en février par la police, détenu pendant plus de deux semaines, sans accès à un avocat, puis déporté à Guantanamo Bay début mars dans le plus grand secret.

"Comment un pays qui se dit démocratique, peut-il déporter ses propres citoyens en dehors de son territoire?", s’interrogeait Maina Kiai, le président de la commission nationale des droits de l’homme, à l’occasion de la publication d’un rapport en juillet dernier, intitulé "La Corne de la terreur". Le rapport faisait état de plus d’une centaine de personnes, dont plus d’une dizaine de nationalité kenyane, détenues pendant des semaines incommunicado dans plusieurs stations de police de la capitale kenyane, et déportées sans procès, ni procédures judiciaires vers la Somalie ou l’Ethiopie.

17/11/07 (B422) RUE 89 : Les solutions face à l’exil ? Paroles de sages somaliens (Info lectrice)

Par Stéphanie Braquehais (Journaliste)

Paroles de membres de la communauté des sages de la région de Bari (au nord est du Puntland). Dernier épisode du reportage de Stéphanie Braquehais en Somalie, avec les candidats à l’exil.

« Les solutions?

Après de multiples réunions, nous avions décidé, nous les elders, de décréter une série de sanctions, comme la confiscation des biens des personnes mises en cause, mais nous n’avons pas été suivis par la police. La police ne fait rien parce que trop d’intérêts économiques sont en jeu, impliquant des personnalités très influentes et très riches ici à Bossasso. »

« Les gens qui organisent ce trafic sont bien connus, listés, mais ils sont puissants, ils engagent des milices privées armées jusqu’aux dents, du coup personne n’ose les déranger. »

« Le Puntland ne peut pas à lui tout seul, avec ses faibles moyens trouver une solution au trafic d’humains. La côte est très longue, la police ne dispose pas de patrouilles maritimes, ni d’assez de véhicules pour contrôler la côte. Si une personne veut se déplacer, personne au monde ne pourra l’en empêcher. Il faut une véritable aide de la communauté internationale pour trouver des solutions aux causes des migrations. »

« Il vaudrait mieux stopper ce qui fait fuir les gens. C’est-à-dire les guerres. Ce sont les Etats-Unis qui fournissent des armes à l’Ethiopie, ce qui lui permet de mener la guerre en Ogaden. On peut dire finalement que les Etats-Unis contribuent à ce problème régional et qu’ils ne font rien pour le régler, puisque la CIA est partout au Puntland, ils ont des patrouilles maritimes en mer rouge et dans l’océan Indien, mais ils n’arrêtent pas les passeurs, ils cherchent Al-Qaeda. »

« Les Etats-Unis sont un grand monsieur très fort, avec un petit cerveau et un seul œil. Si trois terroristes se promènent à Bossasso, les Américains vont utiliser dix hélicoptères, quinze avions et détruire la ville entière pour ces trois personnes. C’est comme si tu avais un insecte sur le visage, au lieu de l’ôter délicatement, ils prennent un marteau et te coupent la tête.

15/11/07 (B421) RUE 89 / Sur la plage de Marero, les passeurs veillent sur le butin (Info lectrice)

Par Stéphanie Braquehais (Journaliste)

Quatrième volet de notre reportage en Somalie. Aujourd’hui, visite mouvementée au point d’embarcation des candidats à l’exil.

La voiture emprunte une route rocailleuse, qui l’empêche de rouler à plus de 40 km/h. A la sortie est, sur la gauche, une opulente villa louée par la CIA. Sur la droite, le palais du Président (le général Adde Muse, un fidèle d’Abdulahi Yusuf).

A Bossasso, deux personnes, Farah, passeur, et Jamal, propriétaire d’un bateau, ont accepté de nous conduire vers un des lieux d’embarcation des migrants. Après avoir réclamé le triple, ils finissent par se « contenter » de 800 dollars (!) qu’ils comptent distribuer à tous les miliciens sur place, ce qui n’en reste pas moins la visite guidée la plus chère jamais effectuée. « Par jour, ils gagnent 4000 dollars, explique placidement Farah. Alors, ils n’ont pas vraiment besoin de votre argent. »

Avant de quitter Bossasso, ils s’arrêtent pour acheter plusieurs kilos de khat (plante euphorisante), et commencent à en détacher des branches pour les mâcher consciencieusement, tout au long du trajet, parallèle au littoral. Les collines forment un arc de cercle et convergent vers la mer, à l’horizon.

« C’est là-bas », annonce Farah avec un semblant de fierté, la joue gonflée de khat et les dents verdâtres. Jamal, lui, est apparemment un taiseux. « Combien de bateaux possédez-vous? » Il ne daigne pas répondre, puis, lorsque j’insiste, me lâche un cinglant: « Aucun! » J’apprends par la suite que Jamal détient deux bateaux et qu’il s’est constitué un abondant pactole depuis dix ans, grâce à la traite des migrants.

« Nous n’avons pas mangé depuis quatre jours »

Nous approchons du site en question. Farah intime l’ordre au chauffeur de s’arrêter à quelques mètres d’une butte rocheuse. Il sort de la voiture et s’approche d’un milicien armé. Il le prend par l’épaule, lui donne un sac de khat, et récupère l’AK-47, tandis qu’un jeune titube vers les pierres qui bloquent la route et entreprend de les ôter une à une, avec une lenteur infinie.

Plusieurs bateaux recouverts d’une bâche bleue, qui sert à dissimuler les clandestins censés se terrer au fond de la coque, sont amarrés un peu plus loin. Quittant soudain les cavités rocheuses qui semblaient désertes, des dizaines d’hommes armés se dressent et commencent à charger leur kalachnikov car ils ont repéré la voiture non identifiée pénétrer dans le sanctuaire.

Deux bateaux remplis d’une centaine de migrants chacun ont quitté la côte à l’aube. Seule une demi-douzaine de personnes sont encore là et attendent leur tour pour les prochains jours: des jeunes, d’une vingtaine d’années, qui ont parcouru, de nuit, les 20 km à pied depuis Bossasso quatre jours auparavant, pour rejoindre le lieu d’embarcation.

Ils viennent de Mogadiscio, ont fui les terribles combats du week-end dernier, les plus violents depuis le mois d’avril. Ils savent qu’ils risquent leur vie en traversant, mais ce qui semble vraiment les préoccuper est l’absence de nourriture. Les passeurs éloignés, ils nous glissent:

« Nous n’avons pas mangé depuis quatre jours, nous n’avons plus d’argent, nous leur avons tout donné. »

Coup de feu sur la voiture

Tout à coup, un vieil homme s’agite et se met à pousser des cris de fureur. Par des grands gestes, il nous invite à ficher le camp immédiatement. Farah s’approche:

« Certains réclament encore plus d’argent, ils demandent pourquoi on vous a amenée ici et ont alerté d’autres miliciens qui sont sur la route, il ne vaut mieux pas traîner ici. »

Je tente de protester en leur rappelant que j’ai tout de même dépensé 800 dollars pour avoir le droit de faire mon travail. Pour toute réponse, ils me poussent vers le véhicule. Oumar, le chauffeur, passe la première et roule doucement vers la sortie, mais est vite contraint de stopper son élan, lorsque le même garde à qui Farah avait pris son arme, et qui l’a entre temps récupérée, vise le pare choc et tire une balle.

Dans la voiture, tout le monde baisse la tête d’un coup. Il a les yeux rouges et exorbités. « Il a trop fumé de marijuana celui-là, il aurait pu nous tuer! », s’exclame Oumar, qui arrête le moteur et hausse les épaules d’un air excédé. Farah et Jamal se précipitent à l’extérieur vers le mécontent, lui tapent dans le dos, comme s’ils étaient amis de trente ans, et lui glissent des liasses de billets somaliens, qui ne semblent l’apaiser qu’à moitié puisque Jamal revient cinq minutes après, fouille sous le siège de la voiture et en sort encore deux autres, jaunâtres et reliées par un élastique.

« Vous avez un scoop maintenant »

Sur le chemin du retour, Farah se retourne vers moi et a le culot de me dire d’un ton enjoué: « Vous avez un scoop maintenant, ça va vous rapporter beaucoup d’argent. » Je lui demande de quel scoop il parle. « Vous avez pu voir comment les gens partent au Yémen, le lieu où tout se passe! » Il semble occulter l’épisode qui a largement écourté ma visite et en partie avorté le reportage.

« -Les gens m’ont dit qu’ils n’avaient plus à manger depuis quatre jours?

-C’est faux, nous leur apportons de la nourriture chaque matin, répond-il.

-Si le bateau rencontre des policiers yéménites, que se passe-t-il?

-Il faut éviter les policiers, car ils tirent sur les bateaux et tuent les migrants.

-Pourquoi certains racontent que ce sont plutôt les passeurs qui obligent les voyageurs à sauter à l’eau pour une mort certaine, dès qu’ils aperçoivent les forces de sécurité yéménites?

-C’est faux, nous risquons notre vie pour eux, ce sont les yéménites qui les tuent.

Autant les patrouilles du Yémen constituent un danger, autant, les passeurs accueillent avec plaisir les patrouilles maritimes anti-terroristes américaines ou européennes. Farah nous explique pourquoi en gloussant:

« En général, ils nous offrent de la nourriture, discutent avec nous, nous demandent de prendre une ou deux photos du bateau parfois, mais c’est tout. Ils s’en fichent de nous, tout ce qu’ils veulent c’est Al Qaeda! »

Puis, fatigué sans doute d’avoir trop parlé, il pioche à nouveau dans le sac plastique un nombre non négligeable de branches de khat et les mâchera imperturbablement jusqu’à notre arrivée.

14/11/07 (B421) RUE 89 : Pour les autorités du Puntland, les candidats à l’exil n’existent pas

Par Stéphanie Braquehais (Journaliste)

A Bossasso, ville portuaire au nord de la Somalie, des centaines de personnes s’enrichissent grâce au trafic de migrants. Venus d’Ethiopie ou de Somalie, plus de 30000 personnes ont risqué leur vie en 2006 pour atteindre les côtes yéménites. Aujourd’hui, troisisème volet du récit de Stéphanie Braquehais: tentative de contact avec les autorités du Puntland.

Le gouvernorat est un bâtiment vétuste qui date des années 70. Dans la cour, devant l’entrée principale, le gouverneur est occupé à discuter avec des « elders » (sages). Assis sur des chaises en plastique, ils s’animent, parlementent, entourés de policiers armés, tous vêtus de treillis différents.

On me fait entrer dans le bureau du gouverneur. Une grande salle haut de plafond, des murs recouverts de vieux rideaux rouge vif, un climatiseur qui tombe en ruine et soufflant avec régularité de la poussière et une persistante odeur de moisi, qui vous prend à la gorge. Le gouverneur entre au bout d’une heure, s’assoit sur son fauteuil en cuir décati et me contemple avec circonspection.

Il prend ma carte de visite sans la regarder, la pose sur la table et me demande de quelle organisation je dépends. Je lui réponds que je suis journaliste indépendante et que je suis à Bossasso pour couvrir différents sujets, notamment les migrants qui partent au Yémen.

Il hausse les sourcils et me demande une autorisation de circuler et de faire mon travail de journaliste, qui, bien entendu, n’existe pas, personne ne m’a jamais demandé un tel document, et d’ailleurs, aucun département n’existe à ce sujet au Puntland. Au bout de quelques minutes d’un dialogue de sourds plutôt animé, il m’invite d’un geste à quitter son bureau.

Persistant dans l’idée qu’une voix officielle serait intéressante à entendre sur la question, je m’adresse au commandant de la police, qui me donne rendez vous pour le jour suivant. Le quartier général de la police ressemble à une cour des miracles, où n’importe quel jeune détenant un AK47 semble autorisé à passer ses journées.

J’attends deux heures dans la cour, sous le regard étonné et railleur des mêmes individus. Le commandant de la police me fait appeler. Mon traducteur entreprend de lui expliquer le but de ma visite.

Le commandant, promu colonel tout récemment, a devant lui posés deux téléphones portables qui ne cessent de sonner. Une demi douzaine d’employés entrent et sortent de son bureau, en courbant l’échine et en ne cessant de s’excuser, pour lui faire signer des fatras de papiers officiels. Le commandant les signe d’une main, renvoie les gens de l’autre main, lorsqu’il n’est pas en train de répondre sur l’un de ses deux téléphones mobiles.

A peine mon traducteur a-t-il fini d’exposer ma requête, que le tout puissant chef de la police fronce les sourcils et pour tout réponse, déclare: « Bakh! Bakh », un équivalent somali de « Foutez-moi le camp ». Il dit qu’il ne parle pas de ces choses là, que c’est la première fois qu’il voit une journaliste qui a le culot de s’adresser à lui de la sorte.

Nous repartons penauds.