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08/04/2016 (Brève 734) France 24 / En France, des Djiboutiennes en grève de la faim « contre le viol et l’impunité ». (Texte par Charlotte OBERTI)

Lien avec l’article original : http://www.france24.com/fr/20160407-france-djibouti-greve-faim-soldats-viol-impunite-election-presidentielle-arcueil

Neuf Djiboutiennes veulent profiter de la présidentielle, qui se tient le 8 mars dans leur pays, pour se faire entendre. Elles mènent une grève de la faim en région parisienne pour dénoncer les viols perpétrés par des militaires à Djibouti.

« Je pensais que j’allais plutôt bien résister à cette grève de la faim parce que j’ai des réserves mais en fait, les réserves, ça ne sert à rien », lance Aïcha Dabalé en plaisantant sur son embonpoint, jeudi 7 avril. Cette Djiboutienne de 58 ans, enroulée dans une couverture, parle avec énergie de son combat malgré les 13 jours de diète qui pèsent sur sa santé. Aux côtés de huit autres femmes djiboutiennes, Aïcha a entamé, le 25 mars à Arcueil, en région parisienne, cette « action ultime » pour dénoncer les exactions commises « en toute impunité » à Djibouti, ce petit pays d’Afrique dont « on parle très peu ».

En tant que doyenne de ce groupe de militantes chevronnées, réfugiées politiques en France et en Belgique, Aïcha veille sur ses compagnes. « On se faisait du souci pour elle au début », explique-t-elle en caressant tendrement la tête de Fatou Abdallah, 31 ans, « mais au final elle tient mieux le coup que moi ».

Comme toutes les grévistes, Fatou Abdallah, frêle jeune femme ne parlant pas français et souffrant d’un handicap, a fui Djibouti. À 17 ans, elle a été violée par un membre de la garde présidentielle, explique Aïcha. Son père, qui a déposé plainte, a très vite subi des pressions.

Cette situation est le cas de figure typique que dénoncent ces femmes, rassemblées dans le Comité des femmes djiboutiennes contre le viol et l’impunité. « Dans le nord de Djibouti, en milieu rural, des militaires violent les femmes sans être inquiétés », affirme Aïcha, qui précise que les soldats sont envoyés dans ces régions pour mater la rébellion contre le pouvoir. « Mais ce sont les femmes et les villageois qui trinquent. »

Des viols ignorés, tout comme les plaintes
Aïcha, elle, n’a pas subi de viol. À ses côtés, Fatou Ambassa, 29 ans, non plus, mais sa cousine de 16 ans, oui. « La famille de Fatou a été très marquée par ce viol, sa cousine s’est laissée mourir. Fatou est ensuite devenue la cible des policiers et a dû quitter le pays avec son mari », traduit Aïcha.

Depuis 1993, ce comité de femmes djiboutiennes a recensé 246 cas de viols par des militaires. Ces données ont pu être recueillies grâce au travail clandestin réalisé par des membres de l’organisation restées à Djibouti. « Ces femmes vont de village en village pour rencontrer les victimes. Certaines se sont fait emprisonner. D’autres ont dû cesser leurs activités en raison de pressions exercées sur leur famille », raconte Aïcha, qui a elle-même connu les geôles de Djibouti en 1997, pour avoir tenté de dénoncer ces viols.

En dehors des données recueillies clandestinement, il est difficile d’obtenir des informations sur les viols commis par l’armée djiboutienne dans ce petit pays de la corne de l’Afrique, les plaintes déposées n’étant pas traitées, poursuit-elle. « Certaines victimes ont vu leur plainte être déchirée sous leurs yeux par les gendarmes », assure Sabine Salmon, la présidente de l’association Femmes solidaires, qui accueille les Djiboutiennes dans ses locaux d’Arcueil.

La pression est telle que médecins et avocats refuseraient de traiter ce genre de dossier.

« Profiter des élections »
Le silence qui entoure ces exactions a ainsi poussé Aïcha et ses comparses à frapper fort, en plein contexte électoral. « D’habitude, on est inaudibles », explique-t-elle, « alors, on a voulu profiter des élections car c’est une période pendant laquelle les personnes regardent un peu plus Djibouti ». Le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh, au pouvoir depuis 1999, est le grand favori de la présidentielle du vendredi 8 avril, boycottée par une partie de l’opposition.

L’objectif de ces femmes est que les viols soient reconnus comme des crimes de guerre et qu’une enquête internationale soit lancée. Leur action s’adresse également à la France, comme l’explique Aïcha : « Paris entretient de bonnes relations avec Djibouti (ce pays abrite le plus gros contingent de militaires français prépositionné sur le continent africain, NDLR), [la France] devrait faire pression sur le gouvernement. Pourquoi fermer les yeux sur ces femmes qu’on assassine, qu’on brise ? »

Cette grève n’a pas manqué de faire réagir le gouvernement djiboutien, à des milliers de kilomètres. « On se demande après vingt ans ce qui amène maintenant ces dames-là à faire la grève de la faim pendant la période électorale », s’est interrogé le porte-parole Mahamoud Ali Youssouf. « Et on a reconnu aussi quelques personnes qui sont réputées être de farouches opposantes au régime depuis une trentaine d’années. »

Pour Aïcha, l »argument n’est pas valable. « Même si ça fait 20 ans, pourquoi ne pas juger ces crimes ? Et par ailleurs, de nouveaux cas de viol nous sont parvenus depuis le début de notre grève. » Sabine Salmon, de son côté, fait état de menaces. « Le gouvernement de Djibouti a accusé l’association Femmes solidaires de diffuser de fausses informations. Ils peuvent porter plainte contre nous si ils veulent, c’est absolument absurde », assure-t-elle.

« On se nourrit de thé sucré, d’eau et de soutien »
Si la voix des grévistes commence à faiblir par manque d’énergie, le message qu’elles portent, lui, se fait entendre. « Il y aura un avant et un après cette mobilisation », estime Sabine Salmon. « Les Djiboutiennes ont réussi à faire connaître le problème, notamment grâce aux réseaux sociaux. Elles reçoivent des soutiens d’Afrique du Sud, du Canada… »

À Arcueil, certains jeunes curieux passent parfois une tête pour voir comment se portent ces femmes, qui passent la plupart de leur temps allongées pour économiser leurs forces. « C’est où Djibouti ? », demande l’un d’eux. Les commerçants et les habitants fournissent du gel douche, de la crème. Les douches se prennent chez des amis de l’association Femmes solidaires, de l’autre côté de la place, les locaux qui les accueillent ne disposant que de toilettes et d’une petite cuisine « pour faire le thé ». « On se nourrit de thé sucré, d’eau et de soutien », sourit Aïcha.

Chaque coin de l’espace est optimisé pour accueillir couchettes et matelas. Dans ces locaux paisibles, on chuchote, bercés par les ronflements doux de celles qui se cachent sous les couettes. À l’étage inférieur se trouvent les militantes dont l’état de santé est le plus délicat. Depuis peu, l’une d’elles vomit dès qu’elle boit de l’eau. « Les médecins qui nous auscultent quotidiennement pensent à l’évacuer », dit Aïcha. Vendredi dernier, une première manifestante a déjà été hospitalisée avant d’être rapatriée en Belgique, où elle vit.

Malgré tout, Aïcha garde espoir. Il y a 20 ans, celle qui habitait déjà en France s’était privée de nourriture pendant 35 jours pour protester contre le manque de soins des prisonniers politiques à Djibouti, dont faisait partie son mari. Elle avait fini par obtenir gain de cause.

07/04/2016 (Brève 724) Liberation : Elections en Françafrique : la France doit en finir avec son soutien militaire aux dictatures (signé par SURVIE, ARDHD et de nombreuses associations et personnalités)

Lien avec l’article : http://www.liberation.fr/debats/2016/04/06/elections-en-francafrique-la-france-doit-en-finir-avec-son-soutien-militaire-aux-dictatures_1444398

Alors que des élections se tiennent dans plusieurs états de l’ancien pré carré français, plusieurs associations et personnalités lancent un appel à suspendre la coopération militaire et sécuritaire avec des régimes liberticides et criminels et à cesser tout accueil des dictateurs.

Elections en Françafrique : la France doit en finir avec son soutien militaire aux dictatures

En ce premier semestre 2016, des élections présidentielles convoquent devant les urnes plusieurs régimes clés de la «Françafrique» : le Congo du clan Sassou Nguesso le 20 mars passé, Djibouti aux mains d’Ismaïl Omar Guelleh le 8 avril, le Tchad d’Idriss Déby le 10 avril et le Gabon de la dynastie Bongo le 28 août.

La façon dont ces autocrates préparent et gèrent les élections illustre très bien la nature de ces régimes : manifestants tués, coupure des moyens de communication pendant le scrutin, brutalités à l’égard d’opposants et même de la presse étrangère au Congo ; au Tchad, manifestations interdites, militants des droits de l’Homme et jeunes arrêtés et même tués à quelques semaines du scrutin ; tirs à balles réelles sur un rassemblement et une réunion politique faisant de nombreux morts à Djibouti, etc. Djibouti, Tchad, Gabon, Congo-Brazzaville, ces dictatures africaines jouent un rôle central dans le dispositif militaire français en Afrique, dont l’importance stratégique a été réaffirmée depuis 2012 et les «guerres africaines» de François Hollande.

L’opération Barkhane englobant le «G5» Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad) permet à la France de défendre une de ses zones d’influence économique et géostratégique. Actuellement, sur les deux bases militaires permanentes au Gabon et à Djibouti ainsi qu’au Tchad où se trouve le commandement de l’opération Barkhane, ce sont au bas mot 3150 soldats français qui stationnent en permanence.

Au nom de la stabilité, de la «guerre contre le terrorisme», et ceci malgré les mouvements de contestation croissants, les atteintes à la liberté de manifestation et d’expression et la répression sanglante à l’encontre des populations (à Djibouti, au Tchad, au Congo), la France maintient son soutien indéfectible à Sassou, Guelleh, Déby et Bongo, en particulier au travers de sa coopération militaire et sécuritaire, ce qui la rend complice, a minima indirectement, des exactions.

Comme l’a révélé récemment Mediapart au sujet du Tchad (confirmant un rapport d’information de 2014 de députés de l’Assemblée nationale), cette diplomatie de soutien à des dictatures sous couvert de stabilité est tout à fait assumée et promue par les diplomates et militaires, qui n’hésitent pas à demander un renforcement de la coopération militaire, au moment où les forces armées s’en prennent aux civils, au mépris des populations des pays concernés et de leurs droits économiques et politiques. Cette situation intolérable ne peut déclencher que le désespoir et la colère.

Quand les appels à la résistance pacifique (journées mortes au Tchad) n’engendrent aucune inflexion du politique et accentuent même la répression, quand les manipulations des résultats des urnes apparaissent de façon flagrante (au Congo), on ne peut s’étonner de voir certains opposants recourir à des formes d’action plus radicales. Cette colère s’exprime aussi en France. A Paris en 2015, des opposants congolais avaient tenté de reprendre symboliquement «leur» ambassade puis de marcher vers l’Élysée. Le 24 mars dernier, des militants tchadiens ont occupé l’ambassade du Tchad pour protester contre l’arrestation d’opposants à Idriss Déby.

Ces actions interpellent aussi la France. Il est urgent que les autorités françaises cessent de soutenir les dictateurs. Nous exprimons notre pleine solidarité avec les peuples, qui se battent contre ces dictatures.

Est-il admissible de voir encore des coopérants militaires français opérant sous uniforme tchadien ou congolais en qualité de conseillers des responsables des armées, des directions et services des ministères de la Défense de ces pays ? Est-il admissible de continuer à délivrer des formations et des armes depuis des décennies à des forces armées dont les méthodes habituelles reposent sur la répression ?

Pour nos organisations, la réponse est non. Alors que ces élections sont imminentes, Monsieur le Président, messieurs les ministres, nous vous demandons de suspendre la coopération militaire et sécuritaire avec des régimes liberticides et criminels et de cesser tout accueil de ces dictateurs. Cet acte serait un premier signal fort pour annoncer la fin du soutien inconditionnel français à ces régimes et à leurs exactions.

Nous ne voulons plus de promesses ni de discours incantatoires. La rupture avec la Françafrique se mesure par les actes.

Signataires

association Survie, Tournons la Page France, Sortir du colonialisme, Makaïla Nguebla (Blogueur tchadien /Militant des Droits de l’Homme) Brice Mackosso (Publiez ce que vous payez, Tournons la Page Congo) Christine Delphy (sociologue, collectif Ni Guerres ni état de guerre) Jacques Bidet (philosophe) Daniel Blondet (syndicaliste) Déborah Cohen (historienne) Catherine Samary (économiste) Jules Falquet (socioloque) Félix Bongo (Réagir Gabon) Françoise Kessany (Ca suffit comme ça, Gabon) Gloria Mika (Anges gardiens du Gabon) Marc Ona Essangui (Publiez ce que vous payez, Tournons la page Gabon) Jean Loup Schaal (Association pour le respect des droits de l’Homme à Djibouti) Jacques Lecronc (coprésident de la FASTI) Saïd Bouamama (sociologue)