15/11/07 (B421) Le Temps (Suisse) INTERNATIONAL : Ratissage dans les rues de Mogadiscio

Auteur: Jean-Philippe Rémy, envoyé spécial à Mogadiscio, Le Monde

SOMALIE. Sanglante reprise en main de la capitale par les forces gouvernementales.

On ne détruit pas méthodiquement une ville, au mépris des conventions de la guerre, sans avoir besoin de reprendre son souffle de temps à autre. Contrairement aux jours précédents, Mogadiscio n’a pas connu de combats importants, le mardi 13 novembre, entre les insurgés embusqués dans la capitale somalienne et leurs ennemis, les troupes éthiopiennes et leurs alliés du gouvernement fédéral de transition (TFG) du président Abdullahi Yusuf.

La trêve a peu de chances de durer avant que ne reprenne, à Mogadiscio, la nouvelle phase d’une guerre sans front et sans règles, seconde bataille menée par des insurgés qui regroupent milices de clans majoritaires dans la capitale et groupes fondamentalistes de la galaxie des Shabab (jeunesse). Ils sont lancés dans une lutte à mort contre les forces éthiopiennes entrées en Somalie voilà presque un an pour chasser les Tribunaux islamiques qui avaient pris le pouvoir dans le sud du pays.

La bataille précédente, en avril, avait fait plusieurs centaines de morts, sans épargner les habitants de la ville. Des secteurs entiers de Mogadiscio avaient été ravagés par des pilonnages de l’artillerie lourde éthiopienne. Puis les insurgés, après avoir été écrasés sous un déluge de feu, s’étaient retirés de la capitale. Après s’y être infiltrés à nouveau, ils ont repris crescendo, au cours des dernières semaines, des attaques frontales avec plusieurs centaines de combattants appuyés par des mortiers et de petits canons contre les bases et les positions de l’armée éthiopienne ou du TFG.

En réponse, les forces éthiopiennes ont lancé une vaste opération de ratissage qui touche au moins un tiers de la ville. Le principe en est simple et dévastateur. Partout où les insurgés sont soupçonnés de pouvoir s’abriter, au nord comme au sud de Mogadiscio, les troupes éthiopiennes et leurs alliés du TFG ont entrepris de faire le vide, chassant les habitants pour fouiller les maisons au porte-à-porte, et pillant allégrement tout ce qui peut l’être. Ceux qui en ont les moyens ont déjà fui dans les environs de Mogadiscio ou d’autres quartiers de la ville, désormais surpeuplés. Les plus démunis, n’ayant nulle part où aller alors que les prix s’envolent, restent aux abords de leur maison, exposés à la mort.

Les attentats-suicides avaient été introduits en avril. Ces dernières semaines, l’assassinat ciblé ou aveugle s’est imposé comme une nouvelle tactique de la sale guerre urbaine. Des cas de décapitation ont été signalés. Les insurgés sont soupçonnés d’en être responsables. Plusieurs sources confirment l’existence de tireurs d’élite éthiopiens qui abattent quiconque passe dans leur ligne de mire dans les quartiers que les alliés du TFG veulent vider, sans distinction d’âge ou de sexe.

Depuis que la foule a traîné les corps de plusieurs des leurs dans les rues de Mogadiscio, les troupes d’Addis-Abeba ont perdu toute retenue. Les soldats éthiopiens tirent sur les passants, et ont ouvert le feu avec des chars sur des quartiers d’habitation ou sur le marché de Bakara. Ce quartier, poumon économique d’un dynamisme qui inondait, il y a encore un an, toute l’Afrique de l’Est de produits en provenance d’Asie du Sud-Est, est désert et ses entrepôts sont pillés, selon les rares informations qui en filtrent. Quiconque s’en approche risque de se trouver dans le viseur d’un tireur, comme cela s’est encore produit mardi.

Dans le quartier de Hamar Weyne, moins exposé aux destructions – il a été en grande partie démoli pendant les grands combats entre clans, il y a quinze ans -, les ruelles grouillent de monde. Dans l’une des maisons où s’entassent les familles, Cheikh Abba, un leader spirituel, s’interrompt au milieu de consultations de médecine traditionnelle pour implorer «la communauté internationale d’arrêter le massacre».

Alors que la ville suffoque, les hôpitaux regorgent de blessés. A Medina, les corps racontent une guerre qui n’épargne aucun civil. Une famille exhibe la balle ôtée du corps d’Abdinur Uluso. La pointe du projectile a été rognée par le tireur, technique qui rend les blessures plus horribles encore. Non loin, une adolescente fixe le plafond, hébétée par les sédatifs. Un tir de lance-roquettes lui a emporté le bras droit.

«Les Ethiopiens entrent dans les maisons et tirent sur nous en nous traitant de terroristes», hurlent des femmes dans le couloir. Un homme, blessé à la tête, trouve encore la force d’injurier les troupes du TFG.

03/07/07 (B402) LE TEMPS: INTERNATIONAL : Le fils du président tchadien retrouvé mort à Paris

Auteur: Sylvain Besson

MYSTERE. Brahim Déby avait été condamné pour trafic de drogue.

Courte vie que celle de Brahim Déby. Le fils du président tchadien Idriss Déby, âgé de 27 ans, a été retrouvé mort lundi dans le sous-sol de sa résidence de Courbevoie, près de Paris. Selon le parquet, il est décédé «par asphyxie», «probablement par la poudre blanche» provenant de l’extincteur trouvé à proximité de son corps. La cause de son décès pourrait être plus crapuleuse que politique.

En juin 2006, Brahim Déby avait été arrêté après une bagarre à la sortie d’une discothèque des beaux quartiers de Paris. Il était en possession d’une arme. La police avait ensuite perquisitionné son domicile et trouvé une valise contenant deux paquets de cannabis et deux grammes de cocaïne.

Un avocat qui a assisté au procès organisé dans la foulée en a livré un récit pittoresque, publié sur Internet sous le pseudonyme de Maître Eolas. Brahim Déby aurait expliqué avoir introduit un pistolet de calibre 9 mm en France grâce à la valise diplomatique. L’arme aurait appartenu à l’un de ses gardes du corps, auparavant décédé dans des circonstances mal éclaircies. Les paquets de cannabis découverts durant la perquisition pesaient 375 grammes.

Mansuétude de la justice

La cour a constaté que le fils du président et ses complices avaient sans doute fait disparaître de la drogue et autres éléments compromettants avant l’arrivée de la police. Le jeune Tchadien a cependant bénéficié d’une mansuétude rare: il a été condamné à seulement 6 mois de prison avec sursis.

A la suite de cet incident, les Déby père et fils se sont brouillés. Le 3 juin, un décret signé par Idriss avait démis Brahim de ses minces responsabilités officielles en ces termes: «Il est mis fin aux fonctions de Monsieur Brahim Deby Itno, conseiller technique à l’aménagement du territoire, à l’urbanisme et à l’habitat à la présidence de la République.»

Cette mort intervient dans une phase délicate des relations entre Paris et certains de ses clients africains : les présidents du Gabon, du Congo et de Djibouti sont actuellement visés par des enquêtes françaises concernant des affaires de recel ou, dans le dernier cas, de meurtre.

30/04/07 (B393) LE TEMPS (CH) INTERNATIONAL : Les prisons secrètes de la CIA continueraient de fonctionner.

ETATS-UNIS.
Le Pentagone vient d’annoncer l’arrestation cet automne de celui qu’il présente
comme un membre important d’Al-Qaida. Pendant cinq mois, on a tout ignoré
de sa détention.

Pour la CIA, c’est une «victoire significative». A tel point que
le directeur de l’agence, Michael Hayden, a envoyé un message vendredi
à tous les employés pour s’en féliciter. La CIA, disait-il,
a joué un rôle-clé pour localiser Abd al-Hadi al-Iraqi.
Présenté comme un proche d’Oussama ben Laden, cet Irakien né
à Mossoul aurait passé une quinzaine d’années en Afghanistan.
Selon le Pentagone, qui lui aussi se réjouissait de la capture, il
serait «l’un des plus hauts responsables d’Al-Qaida et l’un de ses plus
anciens membres».

Selon les responsables américains, Al-Iraqi aurait déjà
fourni une quantité d’informations importantes sur la hiérarchie
et les opérations d’Al-Qaida. Il est soupçonné d’être
l’un des maillons forts liant l’organisation terroriste dans son ensemble
à ses meurtrières excroissances irakiennes.

Cette arrestation, pourtant, laisse un goût particulièrement
amer aux organisations de défense des droits de l’homme. Aussi bien
le Pentagone que la CIA sont restés muets sur le lieu de la capture:
tout au plus ont-ils nié que cela se soit passé au Pakistan
ou en Iran. En revanche, cette arrestation, ont-ils reconnu, remonte à
l’automne dernier. En clair: cela ferait au moins cinq mois que l’homme était
détenu dans des conditions secrètes, hors de toute juridiction
internationale.

Il n’en a pas fallu davantage pour que les défenseurs des droits de
l’homme soient placés devant l’évidence: le système des
«prisons secrètes de la CIA», qui avaient soulevé
il y a quelques mois un torrent international d’indignation, continuerait
de fonctionner sous une forme ou une autre.

C’est en septembre dernier que George Bush avait admis publiquement l’existence
de ces prisons dont, parmi d’autres, le Suisse Dick Marty avait fait le constat
accablant pour le Conseil de l’Europe. A l’époque, peu avant les élections
législatives du midterm, le président Bush avait annoncé
que 14 détenus, que l’on soupçonnait d’être arrêtés
– et torturés – depuis plusieurs années, avaient intégré
le centre de Guantanamo. Parmi eux figurait Khaled Cheikh Mohammed, qui a
reconnu récemment être l’inspirateur des attentats du 11 septembre
2001.

George Bush avait alors affirmé que ces prisons secrètes étaient
vides. Mais, comme le notaient déjà les ONG et le Comité
international de la Croix-Rouge (CICR), il avait pris bien garde de ne pas
annoncer la fermeture définitive de ce réseau de détention
secret. «Il est possible que cette déclaration du président
n’était vraie que dans un sens purement technique, explique-t-on aujourd’hui
à l’organisation Human Rights Watch (HRW), très active sur la
question. En fait, des personnes continuent d’être détenues dans
d’autres pays pour le compte des Etats-Unis.»

Directrice des affaires de terrorisme et de contre-terrorisme au sein de HRW,
Joanne Mariner va plus loin: «La détention secrète de
Abd al-Hadi al-Iraqi est une violation flagrante du droit international. Son
transfert (à Guantanamo) montre que le Congrès va devoir agir
pour mettre un terme au programme illégal de détention de la
CIA.»

L’automne dernier, George Bush avait affirmé que les interrogatoires
menés dans le cadre de ce programme avaient constitué «l’un
des efforts les plus couronnés de succès de toute l’histoire
des services d’intelligence des Etats-Unis». Cependant, selon les déclarations
des responsables américains, Abd al-Hadi al-Iraqi n’aurait pas été
soumis aux méthodes d’interrogatoire de la CIA, mais à celles
du Pentagone, davantage soumises au contrôle du Congrès.

Human Rights Watch a présenté il y a peu au président
Bush une liste de 38 personnes dont elle est convaincue qu’elles se trouvent
toujours placées dans des lieux de détention secrets. Mais la
Maison-Blanche n’a fait aucune déclaration à propos de la liste
qui contenait le nom, le lieu et la date de chaque arrestation.

Au demeurant, même si ces personnes finissent par réapparaître,
comme dans le cas de Al-Iraqi ou, avant lui, de Khaled Cheikh Mohammed, c’est
pour être incorporées dans le système de Guantanamo qui,
au mieux, ne représente encore qu’une «zone grise» du point
de vue du droit. «Si al-Iraqi et d’autres détenus ont commis
les crimes dont ils sont accusés, ils devraient être jugés
pour actes de terrorisme devant les cours fédérales, dans un
système juste et transparent», fait valoir Joanne Mariner.

12/01/07 (B377) INTERNATIONAL : Le négus rouge condamné à la prison à vie. (Le Temps – Suisse / Info lectrice).

Auteur:
Marie-Laure Colson

ETHIOPIE.
L’ex-dictateur Mengistu, qui vit en exil au Zimbabwe, était poursuivi
pour génocide.

L’ancien
dictateur éthiopien Mengistu Hailé Mariam a rejoint jeudi le
petit groupe d’ex-dictateurs africains condamnés par la justice de
leur propre pays et coulant des jours tranquilles en exil au Zimbabwe. Il
est poursuivi pour génocide pendant la «Terreur rouge»
(1977-1978), et la Haute cour fédérale d’Ethiopie l’a condamné,
en même temps qu’une cinquantaine d’autres accusés, à
la prison à vie par contumace à l’issue d’un procès qui
s’est ouvert le… 13 décembre 1994.

Surnommé
le négus rouge, en référence au sang versé sous
son régime et à la coloration marxiste de sa dictature, Mengistu,
69 ans, risquait la peine de mort. «Etant donné l’âge de
l’accusé […] et son état de santé, le tribunal a rejeté
la demande du Parquet de le condamner à mort et a choisi la réclusion
à perpétuité», ont décidé les juges,
afin que leur verdict ne puisse être assimilé à une «vendetta».

Le
Parquet a fait appel.

Extradition
exclue

Le Zimbabwe
qui l’a accueilli il y a seize ans, en mémoire d’un temps où
l’Ethiopie marxiste entraînait et armait les camarades qui luttaient
pour la libération de l’ex-Rhodésie, a exclu hier d’extrader
cet «invité spécial». Mengistu avait trouvé
refuge dans le pays de Robert Mugabe après avoir été
chassé du pouvoir par des insurgés conduits par Meles Zenawi,
l’actuel premier ministre éthiopien.

Des dizaines
de milliers de morts dans des purges démentes ou des conflits contre
la Somalie ou la rébellion érythréenne, des déplacements
de populations et des famines qui ont endeuillé ses quatorze années
au pouvoir, Mengistu n’a jamais rien renié. «Le soi-disant génocide
était une guerre de défense de la révolution»,
affirmait-il dans une interview donnée en 1999 à des médias
sud-africains. Arrivé au pouvoir en 1974 après avoir renversé
Hailé Sélassié, négus vieillissant à la
tête du plus vieil empire du monde, il instaure en 1977 un régime
militaro-marxiste.

Un régime
si violent que personne ne s’accorde sur le nombre de ses victimes. Parmi
elles, Hailé Sélassié, étouffé dans son
lit en 1975 et enterré sous les latrines de son palais. Le petit officier
de carrière s’en prend aux aristocrates, aux étudiants qu’il
envoie dans les campagnes. Les terres sont collectivisées, plus de
700000 paysans sont envoyés de force dans des fermes d’Etat. En 1984,
Mengistu nie que la famine ravage le nord du pays.

Durant
la Terreur rouge, des opposants sont exécutés par le supplice
du garrot ou fusillés. Leurs corps ont été ensuite jetés
à la rue. Les familles qui veulent récupérer leurs morts
doivent payer le prix de la balle qui les a exécutés.

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11/01/07 (B377) Le Temps (Suisse) INTERNATIONAL : L’aviation américaine opère un retour musclé dans le chaos somalien (Info lectrice)

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Auteur:
Alain Lallemand

SOMALIE.
Des «cibles d’Al-Qaida» ont été bombardées
dans le sud du pays, où l’on dénombre des victimes civiles.

Au moins
une forteresse volante AC-130, basée à Camp Lemonier (Djibouti)
et obéissant au commandement américain des opérations
spéciales (Floride), a effectué lundi, dans le sud de la Somalie,
une voire deux frappes très dures dans des zones civiles, dont les
cibles affichées seraient trois individus liés à Al-Qaida:
le Kényan-Comoréen Fazul Abdullah Mohammed, 32-34 ans, inculpé
pour son implication dans les attentats de 1998 contre les ambassades des
Etats-Unis à Nairobi et à Dar es-Salaam; le Kényan Saleh
Ali Saleh Nabhan, 27 ans, recherché pour les attaques de novembre 2002
à Mombasa contre un hôtel et un Boeing israélien; et un
certain Abu Talha «al-Sudani».

«Nombreux
morts»

Bien que
l’objectif soit limité et que l’opération ait reçu la
bénédiction du gouvernement pro-éthiopien d’Ali Mohamed
Gedi, il ne s’agit pas ici de «frappes chirurgicales»: les témoignages
font état de «nombreux morts», confirmés par le
ministre somalien de l’Information. Et pour cause: l’AC-130, dit «Spectre»,
est un gros-porteur doté d’armes lourdes (canons de 105 et de 40, mitrailleuses,
etc.) qui tirent dans un axe perpendiculaire à l’avion et provoquent
des dégâts importants. Un officiel américain confirmait
lundi au Los Angeles Times: «Cet engin produit une certaine violence,
ce n’est pas l’opération la plus chirurgicale qui soit.»

Le porte-parole
du gouvernement, Abdirhaman Dinari, a déclaré mardi: «La
cible était un petit village où les terroristes se cachaient.
L’avion a frappé la cible exacte. Beaucoup de gens ont été
tués. Beaucoup de cadavres étaient étendus dans la zone,
mais nous ne savons pas qui. Mais le raid a été un succès.»

Les témoignages
divergent quant aux lieux exacts des opérations. Les témoins
de première main évoquent deux sites distincts éloignés
de 200 km: l’île de Badmadow, au large de Ras Kamboni, et l’agglomération
de Afmadow, près de Kismayo. Des enfants, des civils innocents sont
morts, et le résultat réel de l’opération est mis en
doute.

L’ancien
conseiller pour l’Afrique du président Bill Clinton, John Prendergast,
doute que le renseignement américain ait pu bénéficier
de la coopération des tribus pour localiser les fuyards et, qui plus
est, ajoute: «Je serais surpris que ces types ne se soient pas enfuis
depuis bien longtemps. Ils auraient été stupides de rester au
même endroit aussi longtemps.»

Hier,
alors que le Pentagone confirmait le raid par un avion AC-130, des hélicoptères
ont lancé de nouvelles attaques dans le sud sans que l’on sache s’il
s’agissait d’appareils américains ou éthiopiens.

A la Commission
européenne, on craint de voir ici le signe annonciateur d’un conflit
de longue durée, au moment où le commissaire au Développement,
Louis Michel, plaidait, dans les colonnes de The Independent, pour un «processus
de dialogue et de réconciliation nationale». Ainsi, pour la première
fois depuis mars 1994, l’armée américaine est ouvertement en
offensive sur le sol somalien, au risque d’envenimer le conflit et/ou d’y
être aspiré à son tour.

Guerre
de l’ombre

Pour rappel,
l’armée américaine avait entamé en décembre 1992
l’opération «Restore Hope», prolongée dès
mai 1993 par l’opération onusienne Onusom II. Les deux opérations
ont été des fiascos: 152 Casques bleus ont été
tués, les Américains ont perdu 30 hommes dans la traque infructueuse
du chef de guerre Mohamed Farah Aïdid. La déroute américaine
atteignait son comble le 3 octobre 1993 avec la mort de 18 Marines dont des
corps seront traînés dans les rues de Mogadiscio.

Depuis,
les Américains évitent un retour frontal en Somalie: ils ont
ouvert à Djibouti en 2002 leur unique base militaire africaine, et
mènent depuis cette base des incursions en Ethiopie, au Kenya, à
Djibouti. Ils frappent le Yémen par drone (ce fut le cas en 2002 lorsqu’ils
tuèrent «à distance» cinq opérationnels Al-Qaida),
ils nient contre toute évidence leurs incursions par forces spéciales
héliportées dans le Somaliland, et peuvent même se déployer
en civil en opération commando pour procéder à des enlèvements
ciblés au cœur de Mogadiscio. Ils ont ainsi enlevé un Yéménite
dans un hôpital en 2003.

Mais
cette guerre de l’ombre vient de connaître son terme.

L’invasion
éthiopienne déclenchée ce 24 décembre a ramené
en Somalie des «conseillers» américains dont la présence
aux côtés des Ethiopiens a été remarquée.
En mer, alors que plusieurs bâtiments américains surveillaient
déjà les côtes somaliennes, le porte-avions USS Dwight
Eisenhower, jusqu’ici affecté au soutien aérien des troupes
de l’OTAN en Afghanistan, a quitté le golfe Persique pour atteindre
ce mardi l’océan Indien. Ce bâtiment transporte quelque 60 chasseurs,
dont plusieurs ont commencé des survols de la Somalie pour récolter
du renseignement.

01/01/07 (B376) Le Temps (Suisse) / ECLAIRAGES : Apprendre à se défendre collectivement.

Auteur:
Beat Kappeler

La chute
de Mogadiscio inaugure bien la nouvelle année. Elle donne une des deux
réponses possibles à la question lancinante de savoir comment
un peuple peut se délester d’oppresseurs cyniques, en petit nombre.
Cette fois, c’était la force, et même la force venant de l’extérieur,
d’Ethiopie en l’occurrence. En Irak, l’oppresseur avait déchanté
aussi rapidement devant la force extérieure.

L’autre
réponse, celle du peuple lui-même, a été administrée
en Europe de l’Est il y a quinze ans, et ces manifestations pacifiques du
grand nombre contre le petit nombre des profiteurs de la dictature avaient
réussi tout comme la force brute. Le cri «nous sommes le peuple»
avait usé les nerfs des dirigeants.

C’est
pourquoi je pense que l’éducation de bons démocrates ne devrait
pas se limiter à l’instruction civique traditionnelle. On devrait apprendre
aux gens comment on peut se défendre collectivement contre l’oppression,
celle des putschistes éventuels, mais aussi contre celle des preneurs
d’otages, des bandits, des pirates d’avion.

L’idée
sommeille dans ma tête depuis ma lointaine école de recrues.
Le premier lieutenant, chef de la compagnie, la faisait remonter six, sept
fois dans le cantonnement pour des inanités, une brosse à dents
mal placée, des souliers sortant sous le matelas. La huitième
fois, à 23 heures du soir, toute la compagnie lui riait au visage,
spontanément, sans l’avoir prémédité. L’officier
instructeur, ayant été témoin de cette petite révolte
par le rire, renvoya le commandant le soir même – pour perte d’autorité.

De telles
réactions collectives pourraient dépasser l’élan spontané
si on les inculquait aux démocrates de tous les pays. Si toutes les
victimes présumées d’une prise d’otages s’asseyaient tout simplement,
s’ils fredonnaient tous et inlassablement sans ouvrir la bouche, s’ils s’en
allaient au même moment dans toutes les directions, un bandit ou un
preneur d’otages abandonnerait – peut-être.

Je suis
bien conscient que des types déterminés à utiliser la
force en feraient la preuve contre une, deux des victimes récalcitrantes,
et il faudrait des héros pour résister ensuite encore. Mais
certains preneurs d’otages ont tiré bien avant et la résistance
passive n’augmenterait pas le danger pour les particuliers. Et dans l’immense
majorité des cas, les menaces tomberaient sans coup férir.

La réponse
du premier type, par la force, reste souvent une alternative valable. Cette
année, à Zurich, on a recensé plusieurs cas de voleurs
arrêtés par des passants, quelquefois après des courses-poursuites
prolongées. Si l’instruction civique montrait comment asséner
des coups à un ravisseur ou à un bandit agissant seul, on résoudrait
bien des cas et, surtout, on découragerait dix autres cas.

Il est
évident que des cliques qui jugulent un pays entier présentent
un cas différent des individus ou des petits groupes de bandits ou
des ravisseurs agissant sur un plus grand nombre, mais limité quand
même. Mais la chute de Mogadiscio montre qu’un coup de pouce de l’extérieur
peut servir la bonne cause quelquefois. La nouvelle doctrine d’une intervention
extérieure bien ciblée, en rupture avec la souveraineté
nationale, ne devrait pas être noircie comme le font certains.

Cependant,
en Somalie comme en Irak, la société civile n’est pas reconstituée
pour autant. Là encore, des apprentissages restent à faire.

Je suis
bien conscient que ces propos sont encore peu élaborés, mais
dans un monde qui trop souvent succombe à la violence d’un petit nombre,
comme les Somaliens, comme les peuples de l’Est, comme les victimes de prises
d’otages, il faut apprendre à réagir sur-le-champ. Avec des
moyens policiers, avec des contrôles et des règlements de plus
en plus serrés, on risque d’étouffer la société
libre de manière préventive, un résultat plutôt
paradoxal!

C’est
là un des défis de la nouvelle année, de la nouvelle
ère dans laquelle nous sommes entrés.

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29/12/06 (B375) Le Temps (Suisse) 1 – Somalie: les faux remèdes de l’Occident / 2 – TEMPS FORT : Mogadiscio livré au chaos et au doute / 3 – Cette nouvelle guerre d’Afrique suscite beaucoup de convoitises à l’étranger / 4 – «Il ne s’agit pas d’une guerre religieuse» (Info lectrice)


__________________________
1 – Somalie: les faux remèdes de l’Occident

Auteur:
Richard Werly

La
communauté internationale paraît condamnée à être
l’otage de la nouvelle guerre qui déchire ces jours-ci la Corne de
l’Afrique.

Le fait
que les miliciens des Tribunaux islamiques aient déserté Mogadiscio
ne doit pas faire oublier que ces derniers avaient mis fin, en juin, à
l’effroyable lutte de clans qui déchirait cette capitale depuis quinze
ans. Même les négociants du port de la capitale, qui n’ont jamais
cessé de commercer, s’étaient félicités de leur
victoire sur les sinistres potentats locaux.

La progression
des islamistes s’est ensuite faite à l’unisson: en s’appuyant sur l’hostilité
de la population envers les seigneurs de la guerre décriés et
le chaotique gouvernement de transition issu des accords de 2003-2004. L’ONU,
parrain de ce cabinet quasi fantôme, et les Etats-Unis, partisans des
chefs de clans discrédités au nom de la lutte contre la nébuleuse
terroriste Al-Qaida, étaient aussi les perdants de cette guerre. Jusqu’à
l’intervention de l’Ethiopie.

Espérer,
dans ces conditions, que les blindés d’Addis-Abeba ramèneront
l’ordre et un début de solution internationale dans cet immense pays
est plus que prématuré.

Aussi
décomposé soit-il, le territoire somalien est relativement homogène
sur le plan ethnique et traversé par une même ferveur nationaliste
anti-éthiopienne. Le soutien de l’Erythrée aux miliciens islamistes
ajoute de l’huile sur ce feu. De quoi infecter la plaie du ressentiment entre
la Somalie musulmane et l’Ethiopie chrétienne, soutenue par l’Occident.

Le départ
des islamistes de Mogadiscio, qui seront peu regrettés, vu leur intolérance,
laisse donc présager d’autres batailles. Sous le regard d’une communauté
internationale privée de marge de manœuvre par les intrigues régionales
et par celles des groupes somaliens.

La désertification
du pays, son délabrement, le système prédateur mis en
place par les chefs de guerre n’ont pas, comme on le croit souvent, fait plonger
la Somalie dans l’anarchie totale. Mais ils ont fait du clan le seul refuge
pour une population en perdition. Une désagrégation contre laquelle,
après des années de passivité coupable et leur lot d’alliances
cyniques, l’ONU, les Etats-Unis, ou l’Union européenne n’ont aujourd’hui
que de faux remèdes.

________
2 – TEMPS FORT : Mogadiscio livré au chaos et au doute


Auteur: Christophe Ayad, envoyé spécial à Mogadiscio


Les milices islamistes ont été chassées de la ville par
les troupes loyalistes soutenues par l’Ethiopie.
• La capitale de l’Etat somalien, qui n’existe plus depuis 1991, est
à la merci des pilleurs et des milices claniques.
• Outre l’Ethiopie, les Etats-Unis et les pays arabes jouent un rôle
non négligeable dans ce conflit.

La
République islamique de Mogadiscio a vécu.

Sept
mois après avoir pris la capitale somalienne, l’Union des tribunaux
islamiques a été chassée comme un fétu de paille
par le gouvernement fédéral de transition (GFT), appuyé
par l’armée éthiopienne. «On vivait à l’ombre de
géants sans force», répète – incrédule –
l’infirmier Abdinasser.

A l’entrée
sud de Mogadiscio, sur la route qui mène à Merka et à
l’aéroport, un bataillon loyaliste attendait, hier soir, l’arme au
pied. Derrière lui, une colonne éthiopienne équipée
de tanks et d’artillerie lourde. Des contacts intensifs sont en cours entre
le gouvernement fédéral et les chefs de clan, ainsi qu’avec
les grands hommes d’affaires de Mogadiscio pour permettre une entrée
sans heurts. Le premier ministre du GFT, Ali Gedi, disait hier après-midi
être à 20 km de Mogadiscio et espérer y entrer ce vendredi.
Au centre-ville, une milice locale, prétendant agir pour le compte
de Mohamed Dhere, un chef de guerre allié au GFT, s’est emparée
de la Villa Somalia, un complexe administratif abritant le siège de
la présidence, ravagé par seize ans de guerre civile, et les
ministères qui venaient juste d’être repeints par les Tribunaux
islamiques.

Dans les
faubourgs où ils sont entrés, les assaillants auraient reçu
un accueil chaleureux de la population. Non pas tant qu’ils étaient
attendus avec impatience par les habitants de Mogadiscio, mais parce que ces
derniers redoutaient des combats longs et acharnés. «Nous, les
Somaliens, on accueille toujours bien les vainqueurs, résume Hiddig,
un professeur d’anglais. Nous en avons assez de la guerre. Nous voulons vivre
en paix.»

C’est
à 9h30, hier matin, que le cheikh Chérif, chef du Comité
exécutif des tribunaux islamiques, a donné l’ordre aux miliciens
restés fidèles de se retirer de la ville pour éviter
un long siège et des bombardements meurtriers. «Nous poursuivrons
notre lutte contre l’occupant étranger, ajoutait-il. Nous avons un
plan pour les chasser.»

Depuis,
les principaux leaders islamistes sont invisibles.

La rumeur
les dit partis pour Kismayo, le grand port du sud, base principale de l’aile
la plus radicale des Tribunaux islamiques, les Shebab, et aussi des djihadistes
étrangers. Mais ils pourraient tout aussi bien avoir fui dans la savane.
«Une chose est sûre, explique Shamo, propriétaire d’un
hôtel. Ils ne peuvent pas se placer sous la protection de leur clan,
les Ethiopiens ne le permettront pas. Ils vont les poursuivre partout.»
Quant au gros des troupes islamistes, elles ont fait ce qu’elles avaient fait
au mois de juin dernier mais en sens inverse: «Changer de chemise»,
comme disent les Somaliens.

En
fait, Mogadiscio était ville ouverte dès mercredi soir.

Dans la
débâcle, les miliciens islamistes ont abandonné les arsenaux
aux pillards. Les milices claniques et les petits warlords (seigneurs de la
guerre), qui terrorisaient Mogadiscio jusqu’en juin dernier, n’ont pas tardé
à se servir. Les derniers arrivés se sont rabattus sur le marché
aux armes: 150 dollars la kalachnikov, 30 cents pour une balle… Des hommes
en armes écument la ville, installent des barrages aux carrefours stratégiques.

Pour la
première fois depuis des mois, Ahmed a dû laisser son téléphone
portable et sa montre à la maison avant de sortir brièvement
en ville. Quant à son argent liquide, il le cache dans ses chaussettes.
La plupart des habitants se contentent de rester en sécurité,
sans dépasser les limites de leur quartier ou leur rue. On entend parfois
une rafale d’arme légère au loin. Devant les bureaux de change,
les compagnies de télécommunications, les hôtels, des
gardes en armes ont repris du service. Déjà, plusieurs cas de
meurtres sont rapportés.

Le port,
rouvert l’été dernier par les islamistes après une décennie
d’inactivité, a été investi par la milice d’un député
et chef de guerre proche du GFT, Mohamed Furuh. Les hommes d’affaires se sont
empressés d’aller vider leurs entrepôts. Le personnel médical
qui travaillait à l’hôpital Banader a déserté les
lieux. Tout a été pillé. Les blessés sont rentrés
chez eux comme ils ont pu. Les résidences des dignitaires islamistes
ont été aussi consciencieusement «désossées».
A la villa Baïdoa, l’ancien QG militaire, des gamins auraient pillé
des caisses de grenades. Juste devant l’Hôtel Ramadan, un sérieux
accrochage a opposé deux sous-clans Abgal, l’une des trois grandes
familles claniques de Mogadiscio. Les uns, mécontents d’avoir eu la
portion congrue dans le pillage des entrepôts d’armes, ont tiré
au lance-roquettes sur le véhicule chargé de munitions des autres:
5 morts parmi les partisans de Bachir Raghe, un warlord réfugié
au Zimbabwe mais qui ne va pas tarder à faire son retour.

Cette
anarchie inquiète les habitants au plus haut point. Certains se réjouissent
ouvertement: le propriétaire d’un petit vidéoclub envisage de
rouvrir son «cinéma» dès que possible. Les vendeurs
de qat, cette plante euphorisante interdite par les islamistes du jour au
lendemain, commencent déjà à vendre leur précieuse
marchandise au grand jour. Mais d’autres sont plus circonspects. Abdallah,
un pêcheur, fait remarquer: «Quand le gouvernement a repris des
villes, en province, il n’a pas désarmé les gens. Ça
n’augure rien de bon.» «Le gouvernement fédéral
doit rapidement rétablir l’ordre, explique un avocat, Me Zakaria. Il
ne faut pas oublier qu’en juin dernier, la population de Mogadiscio en avait
tellement marre des chefs de guerre qu’elle était prête à
se vouer à n’importe qui, même Israël.»

Les islamistes,
qui gardent des relais locaux et des partisans armés, pourraient rapidement
capitaliser sur l’incapacité du gouvernement fédéral,
otage des chefs de guerre et des clans, à faire régner la sécurité
à Mogadiscio. «Gagner ou perdre la guerre, ça ne veut
pas dire grand-chose, mettait en garde hier Omar Idris, un leader des Tribunaux
islamiques. Regardez Bush en Irak! Il a cru que c’était «mission
accomplie» et, depuis, les Américains ne cessent de reculer en
Irak.»

_____
3 – Cette nouvelle guerre d’Afrique suscite beaucoup de convoitises à
l’étranger

Sylvain
Besson

Les
acteurs impliqués vont des voisins de la Somalie aux Etats-Unis en
passant par les pays arabes.

La guerre
qui se déroule en Somalie n’est pas qu’une obscure lutte entre factions
africaines. Elle fait aussi intervenir d’anciennes rivalités entre
pays de la région, les besoins stratégiques de l’Occident et
le mercantilisme des vendeurs d’armes internationaux.


Acte I: les rescapés de l’Ogaden
En 1977-1978, la Somalie tente de s’emparer de l’Ogaden, une zone
désertique de l’Ethiopie peuplée de Somalis. L’attaque échoue,
et un flot d’opposants éthiopiens se réfugient en Somalie. Parmi
eux, des militants de groupes séparatistes, le Front national de libération
de l’Ogaden (FNLO) et le Front de libération Oromo (FLO).

Vite oubliés
par l’Occident, ces rebelles éthiopiens sont restés actifs durant
leur exil en Somalie, où ils ont soutenu les Tribunaux islamiques.
Selon un rapport remis en octobre au Conseil de sécurité de
l’ONU, plus de 200 hommes des tribunaux et du FNLO auraient pénétré
en Ethiopie en juillet dernier, avec des ânes et des chameaux chargés
d’armes, pour soutenir les insurgés qui sévissent toujours dans
l’Ogaden.

C’est
l’une des causes majeures de l’intervention éthiopienne.


Acte II: la vengeance de l’Erythrée

L’Erythrée a obtenu son indépendance de l’Ethiopie en 1991.
Entre 1998 et 2000, les deux pays, armés jusqu’aux dents par l’Ukraine
et la Russie, se livrent une guerre féroce concernant la délimitation
de leur frontière commune. L’Erythrée est battue, mais en 2002,
la Cour internationale de justice lui donne raison en lui attribuant le village
frontalier de Badme. L’Ethiopie refuse de céder ce territoire disputé.

Depuis,
l’Erythrée attise les conflits régionaux pour obtenir satisfaction.
Selon l’ONU, elle a acheminé au moins 28 cargaisons d’armes en Somalie
cette année. Elle soutient les Tribunaux islamiques et entraîne
leurs troupes, y compris sur son propre sol. Elle aurait déployé
au moins 2000 soldats sur le territoire somalien, ce qui a poussé l’Ethiopie
à intervenir à son tour.


Acte III: la «guerre contre la terreur» en Afrique
Les attentats du 11 septembre 2001 ont entraîné un redéploiement
du dispositif militaire occidental dans la région. Une flotte multinationale,
baptisée «Task Force 150», croise dans l’océan Indien.
Les Etats-Unis ont stationné 1800 hommes à Djibouti, aux côtés
des 2800 soldats français basés dans ce petit Etat voisin de
la Somalie. Le but est d’empêcher Al-Qaida de trouver refuge dans la
Corne de l’Afrique.

Même
si elle ne s’est pas réellement concrétisée, cette crainte
a cimenté l’alliance entre les Etats-Unis et l’Ethiopie. Les Américains
ont formé les premières unités antiterroristes éthiopiennes.
Selon le chercheur Roland Marchal, l’Ethiopie aurait aussi rendu des «services
concrets» dans le cadre de la politique d’interrogatoires secrets (renditions)
de suspects de terrorisme pratiquée par les Etats-Unis. Son premier
ministre, Meles Zenawi, a su devenir leur principal ami dans la région.
A tel point que Washington n’a pas jugé utile de condamner l’incursion
des forces éthiopiennes en Somalie.


Acte IV: la foire aux marchands d’armes
Selon le rapport de l’ONU, les marchands d’armes yéménites
ont alimenté les diverses factions somaliennes au cours des derniers
mois. Plusieurs Etats arabes – Libye, Egypte, Arabie saoudite, Syrie… –
auraient apporté une aide militaire ou logistique aux Tribunaux islamiques.
Des combattants pakistanais transportés dans des boutres seraient également
venus leur prêter main-forte. Quant au gouvernement fédéral
de transition, armé et encadré par l’Ethiopie, il aurait aussi
été épaulé par des sociétés militaires
privées américaines.


Acte V: la déferlante éthiopienne
Le 24 septembre dernier, les Tribunaux islamiques s’emparent du port
stratégique de Kismayo, dans le sud de la Somalie. C’est un casus belli:
le lendemain, des centaines de soldats éthiopiens se déploient
à Baidoa, la poussiéreuse «capitale» du gouvernement
fédéral de transition.

Grâce
à cette aide, les alliés somaliens de l’Ethiopie se sont emparés
hier de Mogadiscio. Une percée qui, de l’avis de nombreux analystes,
a reçu un feu vert au moins tacite des Etats-Unis, trop heureux de
voir chuter un régime islamiste jugé peu rassurant. Mais d’autres
pays sont inquiets: jeudi, la France a dénoncé «un risque
majeur de déstabilisation dans une zone stratégique».

___________________ 4 – «Il
ne s’agit pas d’une guerre religieuse»

Sylvain Besson

L’expert
français Roland Marchal s’inquiète des conséquences de
la guerre.

Le
Temps: Vous êtes chercheur au Centre d’études et de recherches
internationales (CERI) de Paris. Quel est, selon vous, le vrai enjeu de l’intervention
éthiopienne en Somalie?

Roland
Marchal:
L’Ethiopie ne peut accepter que puisse émerger sur
son flanc sud un pouvoir qui ait de bonnes relations avec l’Erythrée.
Les Tribunaux islamiques ont payé le soutien que leur a apporté
l’Erythrée, en autorisant le transit sur leur territoire des mouvements
séparatistes éthiopiens comme le Front national de libération
de l’Ogaden. L’Ethiopie a peur que ces mouvements ne trouvent un sanctuaire
en Somalie. Il ne s’agit donc pas d’une guerre religieuse entre l’Ethiopie
chrétienne et la Somalie musulmane, mais plutôt d’une affirmation
de puissance. L’Ethiopie considère qu’elle est la puissance dominante
dans la région et qu’elle a le droit d’intervenir.


Quelle est l’influence de l’Ethiopie sur le gouvernement fédéral
de transition qui s’oppose aux islamistes somaliens?

– Cette
influence est considérable. On peut dire que l’Ethiopie a manipulé
la formation du gouvernement de transition lors des négociations qui
se sont déroulées au Kenya entre 2002 et 2004, en écartant
les Somaliens qui ne lui plaisaient pas. L’Union européenne, malheureusement,
a financé le processus mais a fermé les yeux sur ces manœuvres.

– On se
demande ce qui peut pousser la communauté internationale, l’ONU et
les Etats-Unis à soutenir un gouvernement fantoche…

– Les
Etats-Unis sont eux-mêmes divisés mais, dans leur esprit, tout
ce qui affaiblit les Tribunaux islamiques est forcément une bonne nouvelle.
Jendayi Frazer, l’assistante de Condoleezza Rice pour l’Afrique, partage les
vues du premier ministre éthiopien Meles Zenawi. Mais en se comportant
ainsi, Ethiopiens et Américains ont convaincu beaucoup de gens de la
région que Ben Laden disait vrai, qu’il y a un grand complot chrétien
et occidental contre l’Islam. C’est vraiment dramatique.

16/11/06 (B 369) Le Temps (Suisse) NATIONS UNIES. Un rapport explosif sur la table du Conseil de sécurité. (Info lecteur)

Vous
avez aimé l’Irak, l’Afghanistan ? Vous adorerez la Somalie.

Ce
pays martyr et déchiqueté de la Corne de l’Afrique est livré
depuis quinze ans, avec plus ou moins d’intensité, aux clans armés.
Le foyer purulent, qui s’est développé depuis quelque temps
en conflit régional, devient maintenant un nouveau lieu d’affrontement
entre un agglomérat pro-occidental et des forces islamiques qui se
radicalisent.

Un rapport
soumis vendredi au Conseil de sécurité des Nations unies (mais
dont le contenu a été révélé par l’agence
Reuters) affirme que l’intervention d’Etats et de groupes extérieurs
pousse inexorablement à la guerre. Pour la première fois, le
groupe d’experts chargé de vérifier le respect – en fait le
viol permanent – de l’embargo sur les armes voté en 1992 met en cause
l’Iran, la Syrie et le Hezbollah. Il affirme que 720 Somaliens ont participé
avec le mouvement chiite libanais à la guerre de cet été
contre Israël, en échange d’armes et de soutiens pour l’Union
des tribunaux islamiques (UTI), qui contrôle Mogadiscio, la capitale,
et la plupart des ports, dont Kismaayo depuis la fin septembre.

Les experts
des Nations unies sont basés à Nairobi. Leur chef est un Belge,
Bruno Schiemsky, son adjoint est Américain, Melvin Holt; un Kényan
s’occupe des questions maritimes, un Colombien des finances. Leur rapport
est d’une extraordinaire précision. Comment font-ils? Ils reçoivent,
entre autres, leurs informations des services de renseignement des quinze
Etats membres du Conseil de sécurité, dont certains sont plus
puissants et mieux organisés que d’autres.

Les
Etats-Unis, impuissants et humiliés (Black Hawk Down), ont retiré
en 1995 de Somalie les dernières troupes qui étaient venues
avec l’ONU pour tenter de pacifier le pays déchiré depuis la
chute du dictateur Siyad Barre.

Après
2001, redoutant que la région n’accueille une nouvelle base d’Al-Qaida,
ils ont fait de Djibouti leur plaque tournante dans la région. Leur
effort, en Somalie, s’est soldé en juin dernier par une défaite.
Les chefs de clan auxquels la CIA versaient de gros paquets de dollars ont
été chassés de Mogadiscio par la milice islamique.

L’Union
des tribunaux, qui se présentait comme le pacificateur de la capitale,
est soupçonnée par les Américains d’héberger des
lieutenants d’Oussama ben Laden organisateurs d’attentats.
L’UTI
est aujourd’hui dirigée par Hassan Dahir Awyes, dont le nom figure
sur les listes de terroristes dressées par l’ONU et par les Américains.

Après
juin, les forces de l’Union ont conquis une bonne partie de la côte.
Le gouvernement fédéral intérimaire, que les Nations
unies ont tenté de mettre en place, est toujours replié à
Baidoa, une ville de l’intérieur, malgré l’appui (armes, hommes)
que lui fournissent l’Ethiopie, l’Ouganda, le Yémen, tous plus ou moins
alliés des Etats-Unis. Les islamistes, eux, reçoivent l’essentiel
de leur armement de l’Erythrée, l’adversaire d’Addis-Abeba dans la
Corne.

La nouveauté
du rapport, c’est la mise en cause de l’Iran, de la Syrie, et du Hezbollah.
Damas est accusé comme d’autres (Egypte, Arabie saoudite, Libye, Algérie)
d’avoir violé l’embargo, mais aussi d’avoir accueilli, le 27 juillet,
200 combattants de l’UTI pour les entraîner. Téhéran,
selon les experts et leurs informateurs, a livré trois cargaisons d’armes
et de médicaments, dont l’une, le 25 juillet, a été reçue
sur un aéroport près de Mogadiscio, par le chef de la sécurité
de l’Union.

Plus
grave et plus étonnant: le rapport affirme qu’à la mi-octobre
deux Iraniens discutaient à Dusa Mareb, fief d’Hassan Awyes, l’exploitation
d’un gisement d’uranium en échange d’armes. Interrogés par les
experts, tous les Etats mis en cause ont démenti ou refusé de
répondre.

La dernière
précision sur l’uranium rappelle un peu l’histoire fabriquée
du yellow cake que les Irakiens, avant 2002, auraient cherché à
se procurer au Niger. Le rapport venu de Nairobi arrive sur la table du Conseil
de sécurité juste au moment où les Quinze, et d’abord
les membres permanents, discutent de possibles sanctions contre Téhéran
pour son insoumission nucléaire.