22/10/03 (B217) LIBERATION : La thèse du suicide du juge Bernard Borrel, à Djibouti en 1995, mise à mal. Une veuve en guerre contre le «mensonge d’Etat»

Par Armelle THORAVAL
dans « Libération » de mercredi 22 octobre 2003

« L’hypothèse
de l’intervention d’un ou de plusieurs tiers à l’origine du décès
se trouve renforcée.» Trois experts en médecine légale
eurs cheveux châtains font hérisson, redressés par un
brin de gel. Les deux garçons ont respectivement 13 et 16 ans, un jean,
des baskets, des tee-shirts, l’uniforme des collégiens ; ils affichent
une forme de résistance, masquent des larmes en traces dans un regard
vert-gris. Ils ressemblent probablement à leur père, et sûrement
à leur mère, qui s’exprimait hier à la Maison de l’Amérique
latine, à Paris, dans une salle emplie de journalistes, d’amis de Djibouti,
de membres de la famille.

Elisabeth Borrel mène
un combat acharné. Le plus souvent sans la présence de ses fils.
Pour faire admettre que son mari, magistrat, a été assassiné
à Djibouti, il y a huit ans. Hier, elle a voulu qu’ils écoutent.
«On nous a servi un mensonge d’Etat, on nous a bâti les mobiles
du suicide, on a porté atteinte à l’honneur de mon mari et au
mien», commence-t-elle à marteler de son ton de magistrate.

Cannabis. Aujourd’hui
juge d’instance à Toulouse, Elisabeth Borrel a refusé, fin 1995,
la version officielle qui lui avait été servie et qu’elle avait
d’abord admise. Son mari, Bernard, ancien procureur de Lisieux, en poste à
Djibouti comme conseiller technique du ministère de la Justice, a été
retrouvé le 19 octobre 1995 le corps à demi carbonisé
au pied d’un ravin, à 80 kilomètres de son domicile, en face
de l’île du Diable, un peu de cannabis dans la poche de son short. Avant
de disparaître, il avait accompagné Louis-Alexandre, son fils
de 8 ans, au catéchisme.

Dépression, suicide,
quelques heures après son décès, l’affaire était
dite. L’ambassade de France validait cette version par un communiqué,
sans autre forme de précautions. Les médecins militaires français
approuvaient. Sans enquête. Dépression, suicide, quelques mois
à peine après son décès, cette thèse continuait
d’être officielle à Toulouse, même si un premier expert
ébranlait un peu le raisonnement du juge. A peine 40 ans, de réputation
intègre, chargé de conseiller le petit Etat de Djibouti ­
carrefour de marchands et de trafiquants, et ancienne colonie française
au bout de la Corne d’Afrique ­, pour y rénover code civil et code
pénal, Bernard Borrel aurait vacillé. Pour des affaires de moeurs,
de cannabis, des affaires de l’on ne sait quoi. Dépression, suicide,
quelques années bien lourdes après son décès,
la thèse obstinée de deux magistrats parisiens, Roger Le Loire
et Marie-Paule Moracchini­ qui ont hérité du dossier en
1997 avant qu’on ne leur retire le 21 juin 2000 ­ est effondrée.

Invraisemblances. L’avocat
d’Elisabeth, Olivier Morice, parlait hier de «l’assassinat du juge Borrel».
Dans ses mains, les dernières conclusions d’un collège de trois
éminents experts, remises en juillet 2003 à Sophie Clément,
cinquième juge d’instruction à travailler ce dossier. Trois
professeurs, spécialistes de médecine légale à
Lyon, Montpellier et Lausanne ­ Daniel Malicier, Patrice Mangin et Eric
Baccino, qui écrivent : «Nous estimons que l’hypothèse
de l’intervention d’un ou de plusieurs tiers à l’origine du décès
de monsieur Borrel se trouve renforcée.» Déjà,
ils avaient, dans un prérapport remis en novembre 2002, pointé
les invraisemblances. Cette fois, les experts assurent qu’il s’agit, selon
Laurent de Caunes, l’autre avocat de la famille, d’une mort violente «liée
à une intervention extérieure».

Auparavant, le scénario
privilégié par les juges Le Loire et Moracchini était
le suivant : Bernard Borrel aurait acheté un jerrycan dans une station
d’essence, avant de se rendre au lieu-dit Le Goubet, au nord de Djibouti.
Il se serait aspergé, enflammé, puis son corps aurait dévalé
la pente du ravin. Première faille : les experts estiment avoir mis
en lumière «des éléments étayant l’hypothèse
de la survenue d’un traumatisme crânien, notamment à la suite
d’un coup porté par un instrument vulnérant». Ensuite,
une fracture de l’un des deux os de l’avant-bras gauche paraît évoquer
«une lésion de défense par interposition de l’avant-bras
face au danger représenté par le maniement d’un instrument»
par l’agresseur.

Un bidon. La faille la
plus importante, ensuite : la présence d’un liquide inflammable sur
le corps de Borrel, en plus de l’essence supposée contenue dans le
jerrycan. Or, lorsque le juge a été retrouvé, il y avait,
à côté de sa voiture garée en haut de la falaise,
un bidon. Pas deux. Seule la partie supérieure du corps a été
brûlée : un autre expert avait déjà considéré
que cela rendait improbable toute forme d’immolation. Pour la famille, les
preuves de la mise en scène sont là.

Pourquoi la diplomatie
française a-t-elle estampillé à toute vitesse la thèse
du suicide ? Pourquoi les autorités françaises n’ont-elles pas
pris l’initiative d’ouvrir une enquête ? Quel rapport la mort du magistrat
a-t-elle avec un dossier alors en cours d’instruction en France, pour lequel
il apportait son aide ­ celui de l’attentat du Café de Paris, à
Djibouti, en 1990, où l’enfant d’un militaire français avait
trouvé la mort ? Les services secrets français voyaient dans
cet attentat l’ombre d’Ismaïl Omar Guelleh, chef de cabinet et neveu
du chef de l’Etat en 1994, devenu en 1999 président de la République.

Sophie Clément,
nouvelle juge d’instruction, a demandé au ministère de la Défense
français des documents en relation avec ce décès. Réponse
: «douze documents» ont un lien avec la mort de Bernard Borrel.
Mais ils sont classés «secret défense». La famille
et la juge vont tenter d’en obtenir la déclassification. Un refus
ferait de l’affaire Borrel un vrai scandale d’Etat.

10/09/03 (B211) Dans Libération du 1/09/03, un article sur ‘le nettoyage ethnique’ à Djibouti.

En un mois, plus de 42
500 immigrés clandestins ont été forcés de quitter
Djibouti. Hier, le gouvernement a accordé aux retardataires un délai
supplémentaire de quinze jours, jusqu’au 15 septembre. Après
l’expiration de l’ultimatum, des «rafles» seront organisées
pour débusquer les récalcitrants, témoignant de la fermeté
exceptionnelle des autorités de cette ancienne colonie française,
indépendante depuis 1977.

Djibouti jouit d’une relative
prospérité, comparé à ses voisins, grâce
à la présence d’une récente base militaire américaine
(1 500 hom mes) et de la plus importante base française à l’étranger
(2 800 hommes). Mais de plus en plus de responsables dans l’administration
djiboutienne reconnaissent, sous couvert de l’anonymat, que cette opération
anticlandestins a un caractère sécuritaire plutôt qu’économique,
et qu’elle est liée à la présence américaine dans
le pays. La base, installée il y a un an et demi, est la pièce
maîtresse de Washington de la lutte antiterroriste dans la Corne de
l’Afrique, une des régions les plus instables au monde. De plus, en
mai, Djibouti avait été mentionné par plusieurs pays
occidentaux, dont les Etats-Unis, comme présentant un risque d’attentats
terroristes.

L’Ethiopie voisine, l’un
des pays les plus pauvres au monde, fournit le plus gros contingent d’immigrés
clandestins de Djibouti. Après les Ethiopiens, viennent les Somaliens.
Leur pays est déchiré depuis 1991 par une guerre civile. La
Somalie est sous étroite surveillance des Américains, qui la
soupçonnent, en raison notamment de l’anarchie qui y règne,
d’abriter des réseaux terroristes, notamment du réseau Al-Qaeda
d’Oussama ben Laden.

22/02/03 (B186) Affaire Borrel : Le journal Libération devant la Cour européenne des Droits de l’Homme contre un arrêt de la cour de cassation dans une affaire qui l’oppose au juge Moracchini.

«Libération»
à la Cour européenne

Par Renaud LECADRE vendredi 21 février 2003

La Cour de cassation a
rejeté hier le pourvoi formé par Libération contre un
arrêt de la cour d’appel de Paris qui, après une relaxe en première
instance, l’avait condamné pour diffamation à l’encontre de
la juge Marie-Paule Moracchini, en charge de l’affaire du décès
de Bernard Borrel, magistrat français détaché à
Djibouti, avant d’en être dessaisie.

En mars 2000, Libération
avait rendu compte d’une conférence de presse tenue par sa veuve, Elisabeth
Borrel, qui dénonçait la «partialité» des
magistrats instructeurs favorables à la thèse du suicide, et
par la présidente du Syndicat de la magistrature, qui qualifiait l’instruction
de «rocambolesque».

La Cour de cassation estime
que «le droit de libre critique cesse devant les attaques personnelles»,
en l’occurrence contre des magistrats. Libération, qui, après
avoir assisté à la conférence de presse, avait tenté
en vain de joindre l’un des juges d’instruction mis en cause, va effectuer
un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme au nom de la liberté d’expression.

21/04/2000 – Juge Borrel: la thèse du suicide confortée. La dernière expertise conclut à l’immolation.

Extrait de LIBERATION – Article écrit par KARL LASKE

Le vendredi 21 avril 2000

L’enquête avait rebondi en février, avec l’audition d’un ex-officier djiboutien affirmant que le juge avait été victime d’un commando.

Dans l’enquête sur la mort du juge Bernard Borrel, à Djibouti, en octobre 1995, il y a ceux qui semblent croire résolument au suicide et ceux qui croient dur comme fer au meurtre. Un rapport remis récemment aux juges Marie-Paule Moracchini et Roger Le Loire par la directrice de l’institut médico-légal, Dominique Lecomte, conclut au suicide du magistrat par auto-aspersion d’essence. Une immolation. La dernière expertise en date (30 août 1997), du Pr Lazarini, réalisée à la demande de la partie civile, excluait au contraire une mort consécutive aux brûlures, compte tenu de «l’absence de produits de carbonisation» dans les poumons de Bernard Borrel.

Les experts sont donc divisés. Et ils ne sont pas les seuls. Quand les juges, enclins à croire au suicide, sont allés à Djibouti, début mars, Elisabeth Borrel et ses avocats, partisans de la thèse du meurtre, ont vivement déploré d’être restés en France. C’est que l’enquête avait rebondi, début février, par l’audition d’un nouveau témoin, un ex-officier djiboutien, Mohammed Saleh Alhoumekani. L’ancien membre de la garde présidentielle affirmait avoir entendu l’ancien chef de cabinet du Président – mais actuel président de la République – évoquer les détails de la liquidation du juge français devant ses tueurs. Marie-Paule Moracchini et Roger Le Loire s’étaient donc déplacés pour vérifier les dires de l’officier et visualiser la cour du palais présidentiel, où la réunion de l’après-meurtre aurait eu lieu.

Personne n’imaginait qu’une contre-expertise médico-légale se préparait. Dominique Lecomte, qui a accompagné les juges, fonde son expertise sur l’audition du Dr Nuzzaci, qui a pratiqué l’examen médico-légal après la mort du juge. Il affirme avoir vu sur des radios des traces de carbonisation dans les poumons de Bernard Borrel. Hélas, ces radios ont disparu. Hélas, et très curieusement, l’autopsie n’a pas été faite sur place. Ce n’est qu’en France, en février 1996, qu’elle est réalisée, quatre mois après le décès du juge. Le corps est en mauvais état, mais les médecins ne trouvent pas de suie dans les poumons. Il y a aussi la question des pieds. Ceux de Borrel, retrouvé pieds nus, n’avaient aucune écorchure. S’il s’était promené au bord d’un ravin, avant de s’immoler, il aurait dû en avoir. Début mars, un procureur adjoint a prêté ses pieds à la contre-experte. Il a marché aux bord du ravin, sans égratignure. Ce qui n’est pas une preuve pour autant. L’enquête avance à petits pas.

14/03/2000 – Mort d’un juge: la veuve attaque juges et policiers Cinq ans après la découverte du cadavre à Djibouti, Élisabeth Borrel demande une enquête sur l’instruction. (Extrait de Libération)

Par BRIGITTE VITAL-DURAND
Le mardi 14 mars 2000

Il y a déjà eu un mort, deux orphelins et une veuve. Qu’est-ce qu’on veut encore?Qui est-ce que l’on protège? je ne comprends pas. Je ne comprends plus du tout. » Cinq ans et demi après la découverte du corps retrouvé carbonisé le 19 octobre 1995 à Djibouti, Élisabeth Borrel ne sait toujours pas « pourquoi et comment » son mari, le juge Bernard Borrel, est mort.

Réfutant la thèse officielle – et de plus en plus bancale – du suicide, elle a rendu publique une demande d’enquête par l’Inspection générale des services judiciaires, au moment où les juges d’instruction Roger Le Loire et Marie-Paule Moracchini rentraient précisément de Djibouti. Partialité. Adressée hier à la garde des Sceaux par ses avocats Olivier Morice et Laurent de Caunes, la demande porte sur les conditions dans lesquelles est menée l’information judiciaire.

Elle dénonce la partialité dont auraient fait preuve les juges, lors de l’audition récente d’un témoin, ancien membre de la garde présidentielle, venu accréditer la thèse du meurtre. Lors de sa conférence de presse hier à Paris, Élisabeth Borrel était entourée de Dominique Matagrin, président de l’Association professionnelle des magistrats (APM, droite ), et d’Anne Crenier, présidente du Syndicat de la magistrature (SM, gauche), parties civiles au dossier aux côtés de l’Union syndicale des magistrats (USM, modéré). Multiplication.

L’instruction du dossier Borrel est menée de manière « rocambolesque », a accusé Dominique Matagrin, tandis qu’Anne Crenier dénonçait « la multiplication d’anomalies ».

Magistrate elle-même, Élisabeth Borrel a raconté hier « les investigations sur la personnalité de mon mari, sur sa pédophilie, sur sa corruption. On a essayé de lui trouver une maîtresse, on a épluché ses comptes. Là, je parle de l’action des policiers ».

Pour l’action des juges, elle a des mots aussi durs. Car ils ont été lents: quatre mois écoulés avant de réaliser l’autopsie, plus d’un an avant d’en obtenir le rapport, dix-huit mois avant le premier transport d’un juge à Djibouti, deux ans avant d’entendre un témoin (hormis elle et un aumônier), deux ans avant d’ordonner une contre-expertise médico-légale.

Au début de l’instruction, les juges sur place « ont entendu nos femmes de ménage, les enfants des rues. Mais pas le ministre de mon mari » (le juge Borrel était détaché auprès du ministre de la Justice de Djibouti).

La reconstitution? Élisabeth Borrel « ne la comprend pas »: « Mon mari aurait descendu, à pied, et couvert d’essence, un à-pic de cinq mètres ». « Avec un briquet à la main, puisqu’il était dévêtu », précise Olivier Morice. Inondation. Viennent s’ajouter des trous manifestes.

Le dossier médical de son mari « disparu » dans « une inondation bien sélective », puisqu’on a retrouvé, dans le même hôpital, le dossier de l’un des enfants du couple. Envolés aussi le poste militaire et le registre des passages dans la zone sécurisée, à 80 kilomètres au nord de Djibouti, où a été retrouvé le corps de Bernard Borrel.

Dans leur demande d’inspection, les avocats accusent les deux juges de « dialoguer davantage avec les médias qu’avec la partie civile ». ils assurent avoir appris, le 3 mars par France Soir, le départ des deux juges pour Djibouti. Ils ont vu, dimanche soir sur M6, à Capital, Roger Le Loire participer à une reconstitution, dans une autre affaire à Djibouti, en présence de journalistes.

Interrogés hier, ni la chancellerie, ni Roger Le Loire, revenu à Paris, n’ont souhaité réagir. Mais l’ambassade de Djibouti à Paris a vite tranché. Elle a assuré hier dans un communiqué que la mission des deux juges « aura eu pour principal effet de lever toute équivoque » après des « accusations infondées ».

04/02/2000 – « LIBÉRATION » – MORT SUSPECTE D’UN JUGE A DJIBOUTI. Les pressions des juges français sur le témoin à Bruxelles. Le rapport d’autopsie qui confirme que le juge n’a pas péri carbonisé.

Extrait de LIBÉRATION du 4/02 Par KARL LASKE

Le vendredi 4 février 2000

« selon nos règles, lorsqu’une autorité se trouve à l’extérieur, on est obligés d’être assez près. Et là, à 13 h 40 j’apprends que la mort de M. Borrel est un crime. »

Le lieutenant Alhoumekani

 » Le juge Borrel, c’était un type sociable, connu pour sa gentillesse. On ne pouvait pas s’imaginer qu’il s’agissait d’un crime, explique Mohamed Saleh Alhoumekani, ancien lieutenant de la garde présidentielle a Djibouti. C’est vrai que je suis un témoin, peut-être le principal témoin dans l’affaire Borrel  » Le 19 octobre 1995, vers 6 heures du matin, le corps de Bernard Borrel, magistrat français détaché auprès du ministre de la Justice de Djibouti, est retrouvé au creux d’un ravin, à moitié calciné. La rumeur dit qu’il se serait immolé par le feu au moyen d’un bidon d’essence, avant de basculer dans le vide.

Le lieutenant Alhoumekani est au palais présidentiel quand il apprend la nouvelle au matin du 19 octobre. Un peu incrédule. Ce jour-là les employés quittent le palais vers 13 heures. Les issues sont fermées. Le chef de cabinet du président, Ismaïl Omar Guelleh – qui n’est autre que l’actuel chef de l’Etat – annonce à la garde qu’il attend une visite. Cinq hommes arrivent dans un 4 x 4. Parmi eux, leur chef direct, le colonel Ahmed Mahdi. Le lieutenant Alhoumekani aperçoit aussi Hassan Saïd, le chef des services spéciaux, deux étrangers, et Awalleh Guelleh, un militaire mis en cause dans l’attentat du café de Paris en 1990, et qui est censé être écroué. Le groupe se réunit dans le jardin du palais. « Selon nos règles de sécurité, lorsqu’une autorité se trouve à l’extérieur – jardin ou place publique -, on est obligés d’être assez près.  » Le lieutenant entend la conversation. « Air là, à 13 h 40, J’apprends que la mort de monsieur Borrel est un crime.  » Awalleh Guelleh annonce que  » le juge fouineur est mort ». S’adressant aux deux étrangers, le chef de cabinet demande si « le travail a été correctement fait ». L’un d’eux veut savoir si la main courante du check-point de la route empruntée par Borrel a pu être récupérée. Le Colonel Mahdi, chef de corps de la gendarmerie, répond qu’il l’a fait.

Scepticisme. Ce bref échange est l’essentiel du témoignage de Mohamed Saleh Alhoumekani, aujourd’hui résident en Belgique. Lundi, les juges d’instruction Marie-Paule Moracchini et Roger Le Loire se sont déplacés à Bruxelles pour en avoir confirmation, après que le Figaro en eut révélé la teneur. Cela faisait plus d’un mois et demi qu’Alhoumekani attendait ça. Il avait signalé à la police judiciaire belge son désir de témoigner, et éventuellement de bénéficier des dispositions d’anonymat prévues par la justice belge. Interpol avait transmis, mais les juges n’avaient pas donné suite. Dès la parution du Figaro, le porte-parole du gouvernement djiboutien a qualifié de « mensongères » les accusations d’Alhoumekani visant l’actuel président de la République. « L’idée qu’Awalleh Guelleh ait assassiné le Juge Borrel est une absurdité puisqu’il était en prison au moment des faits », proteste Me Francis Szpiner, avocat du président Ismaïl Omar Guelleh. Me Szpiner a remis au juge le dossier militaire du témoin, porté déserteur par l’armée, et la fiche d’écrou d’Awalleh Guelleh, preuve de son incarcération à l’heure du meurtre du juge Borrel. Ces éléments de réfutation ont conduit les juges français à recueillir les accusations d’Alhoumekani à Bruxelles avec beaucoup de scepticisme. Et même plus. Les circonstances de l’audition de l’ancien lieutenant ont donné lieu, mercredi, à une plainte de son avocat, Me Luc Cambier, devant le procureur du roi.

« Lors de cette audition, Mme le juge d’instruction (Marie-Paule Moracchini, ndlr) a. tenu des propos d’intimidation en vue d’obtenir la rétractation de son témoignage, indique cette plainte. Elle a fait part à M. Alhoumekani que son témoignage déplaisait au président Djiboutien. Ensuite Mme le juge a souligné qu’il se mettait dans une situation de réel danger compte tenu de la présence à Djibouti des mafias libanaise et corse.  » L ‘ancien lieutenant a en effet donné l’identité des deux étrangers – l’un albanais, l’autre corse – présents lors du
« compte-rendu » de l’assassinat. La Juge Moracchlnl a prévenu Alhoumekani qu ‘ »il est possible qu’il revienne sur ses déclarations ». cette plainte a provoqué, hier, le dépôt d’une demande de dessaisissement pour suspicion légitime des juges
Morachini et Le Loire par les avocats de la veuve du juge Borrel, Me Olivier Morice et Laurent de Caunes. La partie civile se plaint déjà depuis un certain temps « des conditions dans lesquelles l’instruction s’est déroulée », elle n’a pas été représentée lors de la reconstitution des faits à Djibouti en mars 1999. Avant même que les juges français soient désignés, Élisabeth Borrel, aujourd’hui juge des tutelles à Toulouse, avait pu constater bien des étrangetés: l’absence d’autopsie sur place, la disparition du dossier médical de son mari et la visite d’un gendarme français venu récupérer un mystérieux document à son domicile.

Autopsie. À la recherche d’un mobile au suicide, les investigations se sont focalisées, sans résultat, sur la vie privée du juge plutôt que sur ses activités professionnelles, qui le plaçaient au coeur de l’Etat djiboutien. L’autopsie n’a été réalisée que tardivement en février 1996, en France. En juillet 1997, c’est encore Élisabeth Borrel qui demande une expertise médicale. Le légiste conclu que le corps de Bernard Borrel n’a pu s’enflammer qu’après sa mort, compte tenu de l’absence de produits de carbonisation dans ses poumons. Le juge ne s’était donc pas immolé.

La brigade criminelle a vu dans l’attitude d’Elisabeth Borrel « une approche subjective et suspicieuse des faits ». en novembre, la police concluait étrangement ses premières investigations : « Sauf à envisager l’existence d’un vaste complot politico-judiciaire impliquant la dissimulation d’éléments d’enquête par les premiers intervenants, des procès-verbaux volontairement erronés, des examens médicaux orientés et une conspiration généralisée du silence, l’hypothèse d’un assassinat ne peut à ce jour être sérieusement retenue.  »

Mobile. Le témoignage d’Alhoumekani prend donc les enquêteurs à rebrousse-poil. L’ancien lieutenant affirme en effet qu’il s’est rendu au chek-point emprunté par le 4 x 4 du juge Borrel et par le véhicule de ses meurtriers. « J’ai eu la confirmation qu ‘ils seraient passés et que le chef de corps de la gendarmerie était venu récupérer le registre de main courante et leur en avaient donné un nouveau », déclare-t-il. Reste l’objection principale.

Comment cette opération aurait pu être organisée par un homme emprisonné au moment des faits ? « Awalleh Guelleh bénéficiait d’un permis spécial, rétorque Alhoumekani. Il pouvait quitter la prison le soir et y revenir le matin. Je l’ai vu moi-même à plusieurs reprises dans la résidence privée du chef de cabinet, lorsque j’avais des messages urgents à lui transmettre. « Qu’ils aient pu agir de concert est totalement impossible » : rétorque Me Francis Szpiner. L’avocat du Président affirme qu’Ismaïl Omar Guelleh avait lui-même pesé en faveur de la réincarcération du terroriste Awalleh Guelleh, en 1994. « Quant à l’existence d’un mobile, Borrel n’avait aucun pouvoir d’investigation. » Le juge Borrel avait pourtant été en contact avec son collègue Roger Le Loire chargé de l’enquête française sur l’attentat du café de la Paix.

Le juge « fouinait-il » dans d’autres directions? Sa veuve croit savoir qu’il s’était. aussi intéressé à une affaire de faux dollars. Un Camerounais trafiquant de haut vol, suivi de près par les services spéciaux français, avait d’ailleurs été brièvement arrêté à Djibouti après avoir escroqué plusieurs personnalités locales. « Je préfère ne pas parler de cette affaire », dit Alhoumekani, qui a demandé à bénéficier d’une protection policière.

Extrait de Libération du 4/02/2000