06/04/99 (LIB 001) Lettre ouverte publiée dans le journal djiboutien “Le Renouveau”

Monsieur le Président,

A l’occasion du centenaire
du “J’accuse” d’EMILE ZOLA, je vous avais adressé une lettre ouverte paru
dans le journal “le Renouveau” n°277 du 22 janvier 1998 et dans laquelle je
vous accusais de ne rien faire contre les violations des Droits de l’Homme
à Djibouti.

Depuis
cette date, force est de constater que la situation en matière des Droits
de l’Homme se détériore malheureusement chaque jour davantage.

En effet :

Le 17.02.98, MM.
MAHDI IBRAHIM GOD, président du FUOD (Front Uni de l’Opposition Djiboutienne),
AHMED ABDI FARAH, membre du FUOD et Directeur de la publication du journal
“AL WAHDA” ainsi que M. KAMIL HASSAN ALI, également membre du FUOD et responsable
du Comité de soutien aux prisonniers politiques du FRUD, ont été arrêtés et
transférés à la prison de Gabode.

Le 23.03.98, une
centaine d’employés du Ministère de la Santé ont été arrêtés et transférés
dans le centre de détention de Nagad à la suite d’une grève visant à protester
contre les retards de salaire (5 mois) et la suppression de leur prime de
garde.
Six (6) d’entre eux parmi lesquels une (1) femme, Mme. MADINA HOUMED ADABO,
ont été incarcérés à la prison civile de Gabode le 25/03/98. La répression
policière a été très violente : un employé du service d’entretien de l’Hôpital,
M. HAGAYO MOHAMED WALO, passé à tabac par les forces de l’ordre alors qu’il
était détenu au camp de Nagad, présente une hémiplégie gauche à la suite de
cette agression.

Le 05.05.98, le
directeur de l’hebdomadaire ” Le Populaire”, M. OMAR AHMED VINCENT, ainsi
que son codirecteur M. ABOUBAKER AHMED AOULED, ont été arrêtés et transférés
à la prison civile de Gabode. Le 31.05.98, M. MOHAMED ADEN IBRAHIM décède
dans la prison de Gabode suite à une grève de la faim pour protester contre
les conditions de détention, contre l’absence de jugement et contre le manque
de soins.

Le 11.10.98, le
Ministre du Travail et de la formation Professionnelle ainsi que le Ministre
des Transports et des Télécommunications envoient une circulaire relative
à l’élection des bureaux des deux centrales syndicales U.D.T. et U.G.T.D.
et ceci en violation de la constitution du Pays, l’organisation des élections
syndicales étant en effet du ressort exclusif des syndicats.

Le 25.11.98 le
Ministre des Travaux Publics de l’Urbanisme et du Logement, appuyé par une
impressionnante armada des forces de l’ordre, a expulsé très tôt le matin
les syndicalistes et les travailleurs du M.T.P.U.L. de leur lieu de travail
pour organiser un simulacre d’élections syndicales.

Le 15.12.98 les
élèves des deux Lycées de Djibouti en grève pour protester contre la suppression
des bourses, vous ont personnellement avisé par lettre du comportement
agressif des forces de l’ordre à leur égard, plusieurs d’entre eux ayant été
frappés, des coups de feu ayant même été tirés.

Le 04.02.99, HOUMED
YAIDI ALI, ALI YAIDI ALI, YAIDI HOUMED ALI, tous membres d’une même famille
et appartenant à la tribu dont le chef AIDAHIS HANFARE IBRAHIM a été assassiné
le 18.11.98, ont été arrêtés à Weima et mis en détention à la garnison de
Assa Gaila. La répression à l’égard des populations ne cesse de s’amplifier,
particulièrement dans le nord du pays.

Le 15.02.99, Maitre
AREF MOHAMED AREF, militant reconnu des Droits de l’Homme, est condamné à
deux (2) ans de prison dont six (6) mois ferme. Aucun de ses avocats français
n’a pu se rendre à l’audience, les autorités djiboutiennes ayant refusé de
leur délivrer un visa.

Le 12.03.99, ABDI
HOUFANEH LIBAN, détenu politique, est mort dans sa cellule à la prison civile
de Gabode par manque de soins.

Le 28.03.99, les
forces de police ont réprimé très violemment une marche pacifique organisée
par l’Opposition Djiboutienne Unifiée (O.D.U.) à l’occasion de la campagne
électorale pour les élections présidentielles du 9 avril 1999.
Cette marche avait pour but de réclamer le respect de la loi et des valeurs
démocratiques.
Plus de 300 manifestants ont été arrêtés et transférés au camp de transit
de Nagad. Il y a eu 24 blessés, dont 3 très gravement atteints.

Le 29.03. 99, les
prisonniers politiques détenus à la prison civile de Gabode ont entamé une
grève de la faim pour protester contre les conditions de détention auxquelles
ils sont soumis.

Les autorités djiboutiennes
refusent toujours tous soins médicaux, même pour ceux qui sont gravement malades.
Vous exprimant devant des journalistes français, vous avez déclaré, Monsieur
le Président, que ” Djibouti était le seul pays encore stable de la Corne
de l’Afrique”( cf : le journal La Nation n°43 du jeudi 29 octobre 1998
).

Comment
osez-vous vous enorgueillir de la situation dans laquelle vous avez conduit
notre pays, alors que frustration, amertume et humiliation sont le quotidien
du peuple djiboutien, alors que les dirigeants et les militants des organisations
syndicales apolitiques et laïques mais aussi ceux des partis politiques se
retrouvent derrière les barreaux de la terrible prison civile de Gabode pour
avoir tout simplement réclamé les droits que leur confère la Constitution
?

Comment
osez-vous parler de stabilité lorsque l’indignation et la colère grondent
de partout ?

J’ai le regret de vous
dire, Monsieur le Président, que cette “stabilité” que vous vous attribuez
et dont certains responsables français se font honteusement les porte-parole
ne dépend pas de vous mais des citoyens djiboutiens que nous sommes : contrairement
à vous, nous n’aspirons qu’à la Paix et à la Justice, piliers de la Démocratie.

Il est écrit dans le préambule
de la Déclaration des Droits de l’Homme et je cite : ” Il est essentiel
que les Droits de l’Homme soient protégés par un régime de droit pour que
l’Homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la
tyrannie et l’oppression”
.

A trop vouloir bâillonner,
casser, enfermer, tuer, exiler et torturer, vous ne vous rendez pas compte,
Monsieur le Président, que cette stabilité dont vous êtes si fier risque d’aboutir
à une situation difficilement maîtrisable. Monsieur le Président, le peuple
Djiboutien
en a
assez de 22 ans de dictature, il aspire au changement, à la démocratie à la
paix et sa voix doit être entendue.

Laissez-le
choisir librement et dans la sérénité son nouveau Président. Répression, fraudes
et bruits des armes ne font qu’entraver le développement de notre beau pays.
Monsieur le Président, combien vous faut-il de morts pour entendre la souffrance
de notre peuple et pour satisfaire nos attentes ?

MM.MOHAMED ADEN IBRAHIM
et ABDI HOUFANEH LIBAN ont déjà quitté cette Terre parce que vous vous êtes
montré incapable d’assurer ne serait-ce que la sécurité de nos concitoyens.

Etes-vous aveugle ou
insensible à ce point ?

Il est grand temps pour
tout le monde que les choses changent ! Je m’adresse une nouvelle fois à vous
parce que je veux défendre le droit à l’existence dans la dignité et le respect
de tous.

Le
sort réservé à PINOCHET ne peut que renforcer l’espoir que nous portons en
l’avenir !

Je vous prie de croire,
Monsieur le Président, en l’expression de mes sentiments démocratiques les
meilleurs.

 

Mme
Mariam HASSAN ALI

Professeur certifié d’EPS, 12 ans d’ancienneté
Ex-Secrétaire Générale du SYN.E.S.E.D.
(syndicat des enseignants djiboutiens du second degré)
injustement révoquée et chassée du pays.