15/11/07 (B421) RUE 89 / Sur la plage de Marero, les passeurs veillent sur le butin (Info lectrice)

Par Stéphanie Braquehais (Journaliste)

Quatrième volet de notre reportage en Somalie. Aujourd’hui, visite mouvementée au point d’embarcation des candidats à l’exil.

La voiture emprunte une route rocailleuse, qui l’empêche de rouler à plus de 40 km/h. A la sortie est, sur la gauche, une opulente villa louée par la CIA. Sur la droite, le palais du Président (le général Adde Muse, un fidèle d’Abdulahi Yusuf).

A Bossasso, deux personnes, Farah, passeur, et Jamal, propriétaire d’un bateau, ont accepté de nous conduire vers un des lieux d’embarcation des migrants. Après avoir réclamé le triple, ils finissent par se “contenter” de 800 dollars (!) qu’ils comptent distribuer à tous les miliciens sur place, ce qui n’en reste pas moins la visite guidée la plus chère jamais effectuée. “Par jour, ils gagnent 4000 dollars, explique placidement Farah. Alors, ils n’ont pas vraiment besoin de votre argent.”

Avant de quitter Bossasso, ils s’arrêtent pour acheter plusieurs kilos de khat (plante euphorisante), et commencent à en détacher des branches pour les mâcher consciencieusement, tout au long du trajet, parallèle au littoral. Les collines forment un arc de cercle et convergent vers la mer, à l’horizon.

“C’est là-bas”, annonce Farah avec un semblant de fierté, la joue gonflée de khat et les dents verdâtres. Jamal, lui, est apparemment un taiseux. “Combien de bateaux possédez-vous?” Il ne daigne pas répondre, puis, lorsque j’insiste, me lâche un cinglant: “Aucun!” J’apprends par la suite que Jamal détient deux bateaux et qu’il s’est constitué un abondant pactole depuis dix ans, grâce à la traite des migrants.

“Nous n’avons pas mangé depuis quatre jours”

Nous approchons du site en question. Farah intime l’ordre au chauffeur de s’arrêter à quelques mètres d’une butte rocheuse. Il sort de la voiture et s’approche d’un milicien armé. Il le prend par l’épaule, lui donne un sac de khat, et récupère l’AK-47, tandis qu’un jeune titube vers les pierres qui bloquent la route et entreprend de les ôter une à une, avec une lenteur infinie.

Plusieurs bateaux recouverts d’une bâche bleue, qui sert à dissimuler les clandestins censés se terrer au fond de la coque, sont amarrés un peu plus loin. Quittant soudain les cavités rocheuses qui semblaient désertes, des dizaines d’hommes armés se dressent et commencent à charger leur kalachnikov car ils ont repéré la voiture non identifiée pénétrer dans le sanctuaire.

Deux bateaux remplis d’une centaine de migrants chacun ont quitté la côte à l’aube. Seule une demi-douzaine de personnes sont encore là et attendent leur tour pour les prochains jours: des jeunes, d’une vingtaine d’années, qui ont parcouru, de nuit, les 20 km à pied depuis Bossasso quatre jours auparavant, pour rejoindre le lieu d’embarcation.

Ils viennent de Mogadiscio, ont fui les terribles combats du week-end dernier, les plus violents depuis le mois d’avril. Ils savent qu’ils risquent leur vie en traversant, mais ce qui semble vraiment les préoccuper est l’absence de nourriture. Les passeurs éloignés, ils nous glissent:

“Nous n’avons pas mangé depuis quatre jours, nous n’avons plus d’argent, nous leur avons tout donné.”

Coup de feu sur la voiture

Tout à coup, un vieil homme s’agite et se met à pousser des cris de fureur. Par des grands gestes, il nous invite à ficher le camp immédiatement. Farah s’approche:

“Certains réclament encore plus d’argent, ils demandent pourquoi on vous a amenée ici et ont alerté d’autres miliciens qui sont sur la route, il ne vaut mieux pas traîner ici.”

Je tente de protester en leur rappelant que j’ai tout de même dépensé 800 dollars pour avoir le droit de faire mon travail. Pour toute réponse, ils me poussent vers le véhicule. Oumar, le chauffeur, passe la première et roule doucement vers la sortie, mais est vite contraint de stopper son élan, lorsque le même garde à qui Farah avait pris son arme, et qui l’a entre temps récupérée, vise le pare choc et tire une balle.

Dans la voiture, tout le monde baisse la tête d’un coup. Il a les yeux rouges et exorbités. “Il a trop fumé de marijuana celui-là, il aurait pu nous tuer!”, s’exclame Oumar, qui arrête le moteur et hausse les épaules d’un air excédé. Farah et Jamal se précipitent à l’extérieur vers le mécontent, lui tapent dans le dos, comme s’ils étaient amis de trente ans, et lui glissent des liasses de billets somaliens, qui ne semblent l’apaiser qu’à moitié puisque Jamal revient cinq minutes après, fouille sous le siège de la voiture et en sort encore deux autres, jaunâtres et reliées par un élastique.

“Vous avez un scoop maintenant”

Sur le chemin du retour, Farah se retourne vers moi et a le culot de me dire d’un ton enjoué: “Vous avez un scoop maintenant, ça va vous rapporter beaucoup d’argent.” Je lui demande de quel scoop il parle. “Vous avez pu voir comment les gens partent au Yémen, le lieu où tout se passe!” Il semble occulter l’épisode qui a largement écourté ma visite et en partie avorté le reportage.

“-Les gens m’ont dit qu’ils n’avaient plus à manger depuis quatre jours?

-C’est faux, nous leur apportons de la nourriture chaque matin, répond-il.

-Si le bateau rencontre des policiers yéménites, que se passe-t-il?

-Il faut éviter les policiers, car ils tirent sur les bateaux et tuent les migrants.

-Pourquoi certains racontent que ce sont plutôt les passeurs qui obligent les voyageurs à sauter à l’eau pour une mort certaine, dès qu’ils aperçoivent les forces de sécurité yéménites?

-C’est faux, nous risquons notre vie pour eux, ce sont les yéménites qui les tuent.

Autant les patrouilles du Yémen constituent un danger, autant, les passeurs accueillent avec plaisir les patrouilles maritimes anti-terroristes américaines ou européennes. Farah nous explique pourquoi en gloussant:

“En général, ils nous offrent de la nourriture, discutent avec nous, nous demandent de prendre une ou deux photos du bateau parfois, mais c’est tout. Ils s’en fichent de nous, tout ce qu’ils veulent c’est Al Qaeda!”

Puis, fatigué sans doute d’avoir trop parlé, il pioche à nouveau dans le sac plastique un nombre non négligeable de branches de khat et les mâchera imperturbablement jusqu’à notre arrivée.